X.--UN SERVITEUR MODELE.

Quinze jours s'étaient passés et le trappeur n'était pas resté inactif pour obtenir le secret du trésor de Montcalm.

Le sorcier, qui seul connaissait ce secret, avait longtemps hésité à se livrer. "La puissance et la prospérité des Yakangs, disait-il, étaient fatalement liées à sa discrétion," et il est probable que les instances du Marcheur fussent demeurées stériles si Thémistocle, usant de son autorité de dieu protecteur, n'eût enjoint au sorcier de dire ce qu'il savait. Devant un ordre aussi formel, le grand prêtre n'eut plus d'objection. Il consentit même à servir de guide et à conduire l'étranger vers le trésor qu'il était venu chercher.

--Le désert est plein d'ennemis, avait dit de son côté la Flèche-Noire, et le démon du Champ-Rouge ne peut voyager seul comme un pauvre Indien. La Flèche-Noire l'escortera avec dix guerriers.

Enfin Fleur-de-Printemps et l'Abeille avaient voulu accompagner le chef.

La Flèche-Noire s'opposa d'abord à cette résolution imprudente et téméraire; mais cette fois encore Thémistocle interposa son autorité toute-puissante et le chef yakang consentit à ce que sa femme et sa fille fissent partie de l'expédition; mais en même temps il doubla le nom bre de l'escorte.

La petite troupe avait donc quitté le village et, guidée par le sorcier, s'était dirigée vers les terres de l'Est en suivant la route que Raoul et ses amis avaient déjà parcourue pour se rendre chez les Yakangs.

Vers le milieu du troisième jour de marche, nous la retrouvons campée au bord du fleuve où Thémistocle avait terrassa un bison à la force du poignet.

--J'ai une question à poser à mon père le sorcier, dit tout à coup le trappeur; mon père veut-il m'écouter?

--Les paroles de mon fils sont toujours agréables aux oreilles de son ami.

--Merci. Comme vous le savez, ce chemin mène directement chez moi. Le suivrons-nous jusqu'au bout et passerons-nous par ma cabane?

--Non, répondit le sorcier. La hutte de mon fils restera à deux milles vers la droite.

--C'est bien; je pourrai renouveler ma provision de poudre et de balles... Un homme sans munitions n'est bon à rien.

En ce moment, comme le déjeuner était fini et la chaleur suffocante, chacun s'étendit commodément sur l'herbe, cherchant un peu d'ombre et de sommeil, attendant la fraîcheur du soir pour se remettra en route.

Un instant après, une légère ondulation se produisit dans les roseaux qui cachaient le fleuve, puis apparut entre leurs tiges une tête grimaçante, fixant des yeux enflammés sur les gens endormis.

Après quelques secondes d'un attentif examen, la tête disparut, les roseaux se refermèrent, l'eau du fleuve clapota doucement sous les efforts d'un Indien qui, nageant entre deux eaux, atteignit bientôt la rive opposée. Cet Indien portait le costume et les emblèmes des Enfants perdus.

A peine eût il touché la terre qu'il se dirigea en rampant vers un bouquet de kart rouges [1].

[Note 1: Cornus stolonifera (Mich.)]

Deux autres Indiens l'attendaient au milieu des hautes herbes.

--Mon frère a vu? demanda l'un d'eux.

--Le Loup a vu.

--Quels sont les guerriers dont nous suivons la piste?

--Le visage pâle, accompagné de son ami le Marcheur et de vingt guerriers yakangs commandés par la Flèche-Noire. L'Abeille et Fleur-de-Printemps sont parmi eux, ainsi que le démon du Champ-Rouge.

--Bien. Le Loup compte sans doute avertir Oeil-Sanglant?

Le Loup secoua négativement la tête.

--Le Loup est plus rusé que le trappeur blanc: il a entendu. Le Marcheur manque de poudre et de balles; son rifle est muet et pend inutile sur son épaule.

--Oach!

--Le Marcheur ira chercher des munitions à sa hutte.

--Que compte faire mon frère?

--Le Loup y sera le premier. Le Loup connaît la hutte du Marcheur; il y mènera ses deux frères rouges, emportera les armes du trappeur, et le Marcheur fuira comme un chien peureux.

--Mon frère est guerrier; son oeil voit tout. Partons.

Les trois Indiens se mirent en marche, côtoyant le fleuve, cachés parmi les saules, les roseaux et les hautes herbes, de ce pas gymnastique qui dévore les distances sans paraître donner prise à la fatigue.

--L'ennemi des Enfants perdus est loin maintenant, dit le Loup, après deux heures de marche silencieuse. Si mes frères veulent suivre le Loup, ils les conduira plus vite par l'eau.

Les Indiens approuvèrent par un signe de tête.

Pour voyager par eau ainsi que le proposait le Loup, la première chose qui semble nécessaire est une embarcation. Or, les trois Enfants perdus n'en possédaient pas. Mais ce n'était point là une impossibilité pour ces sauvages enfants de la nature.

Un énorme tronc de peuplier gisait sur la rive, brisé sans doute par la tempête et encore garni d'une portion de ses branches dénudées.

Les Indiens s'approchèrent du tronc d'arbre et, réunissant leurs efforts, commençaient à l'ébranler, lorsque soudain un homme se dressa devant eux.

Les Indiens, surpris, reculèrent d'un pas, portant la main à leurs tomahawks.

--De par le Grand-Esprit! mes gaillards vous avez failli m'écraser, dit le nouveau venu, une autre fois, quand vous remuerez des troncs d'arbres, regardez d'abord s'il n'y a personne derrière.

--Le métis Scott! firent les Indiens.

--Mon Dieu! oui, votre frère Scott qui, ne pouvant savoir s'il avait affaire à des amis ou à des ennemis, s'est mis à couvert pour voir venir. Et maintenant, vous voulez descendre le fleuve?

--Oui.

--Et où allez-vous par ce chemin-là?

--A la hutte de notre ennemi, le Marcheur.

--Ah! Et dans quel but?

--Lui enlever ses armes.

--De par tous les diables! c'est une excellente idée.

--Mon frère nous permettra une question à notre tour?

--C'est selon... Faites toujours.

--D'où vient le Métis?

--Vous êtes curieux... Bah! après tout, vous le saurez tôt ou tard. Le Métis vient de négocier une alliance entre les Enfants perdus et le Nuage-Blanc, chef des Hurons.

--Mon frère a réussi?

--Le Métis a réussi. Il retourne vers Oeil-Sanglant.

--Bien. Que mon frère se dépêche et qu'il marche avec la prudence du serpent. Le démon du Champ-Rouge avec la Flèche-Noire et vingt guerriers yakangs suivent l'autre rive du fleuve.

--Merci; le Métis n'est pas un enfant... Adieu.

Les Indiens eurent bientôt fait de pousser le tronc de peuplier dans le fleuve et se laissèrent aller à la dérive...

Le lendemain, vers le milieu du jour, ils se trouvaient en face du cirque de rochers qui conduisait à la hutte du Marcheur. Abandonnant leur radeau improvisé aux hasards du courant, ils gagnèrent le bord à la nage et, après avoir scruté de l'oreille et de l'oeil tous les environs, ils s'engagèrent dans l'étroit couloir de pierre.? Le silence, l'abandon étaient complets...

La porte du réduit était entr'ouverte. Le Loup, qui marchait en tête, prêta l'oreille un instant, puis poussa le battant et entre résolument Mais à peine avait-il fait un pas dans l'intérieur que deux bras gigantesques, semblant sortir de derrière la porte, s'enlacèrent autour de ton corps et l'étreignirent.

Sous cette accolade formidable, l'Indien sentit ses os craquer, puisse briser et, quand l'ombre ouvrit les bras, le Loup roula inerte sur le sol.

Il était mort sans pousser un cri.

Cet ombre n était autre que Martin, l'ours grizzly du Marcheur. Le brave animal, fuyant les ardeurs du jour, dormait paisiblement au frais dans la hutte, lorsque des pas inconnus lui avaient fait dresser l'oreille, tandis que son odorat, d'une finesse merveilleuse, lui révélait un ennemi.

Dans sa grosse cervelle d'ours, le brave Martin s'était probablement tenu un raisonnement comme celui-ci:

--Quelqu'un approche... ce n'est point mon maître... ce n'est point non plus aucun des amis de mon maître, car les pas et les voix que j'entends me sont inconnus... Hum! Martin, mon ami, ces gens-là ont de mauvaises intentions. Souviens-toi que ton maître t'a proposé à la garde de son habitation.

Et, sûr de la justesse de son raisonnement, le brave animal avait étouffé le premier inconnu qui s'était présenté, et cela si rapidement et avec si peu de bruit, que les compagnons du Loup, faisant le guet au dehors, n'avaient rien entendu.

Au bout de quelques instants, ils entrèrent.

Le second Indien qui se présenta subit le même sort: mais le troisième, averti par un grognement, eut le temps de se mettre sur la défensive et de brandir son tomahawk, faible arme pour un tel adversaire. Martin ne s'inquiéta même pas d'éviter le coup qui lui était destiné; il le reçut au milieu du front, sûr que son crâne pouvait supporter une pareille caresse, puis, d'un coup de griffe il éventra l'Indien.

Cet exploit accompli, Martin secoua la tête, s'étendit en travers de la porte et, après s'être léché les pattes pendant quelques instants, reprit son somme interrompu.

Au coucher du soleil, le Marcheur arrivait au cirque de pierre.

--Oh! oh! qu'est-ce à dire? s'écria-t-il; des pas humains! Quelqu'un chez moi!

Et, le coeur plein d'inquiétude, il franchit en courant le couloir. Sur le seuil, il trouva son ours qui l'accueillit avec toutes les démonstrations d'une joie des plus vives.

--Bonjour, bonjour, Martin! dit le trappeur en caressant l'animal; as-tu vu quelqu'un rôder par ici?

Les yeux de Martin brillèrent comme s'il eût compris la question et te tournèrent vers la hutte.

--Ah! ah! fit le trappeur en voyant les cadavres... Des Enfants perdus! Mon ami Martin, tu as bien travaillé!

Deux heures après, les cadavres enterrés, le Marcheur, muni d'un sac à balles et d'une poudrière convenablement garnie, quittait la hutte pour rejoindre ses amis, qui l'attendaient à deux milles plus loin de l'autre côté des montagnes. Martin l'accompagna jusqu'aux limites de son domaine.