XI.--L'ORAGE.

Cependant la visite que les trois Indiens avaient faite à la hutte avait fortement donné à réfléchir au Marcheur.

--Les traces étaient toutes fraîches, dit-il à la Flèche-Noire après le récit des exploits de son ours... Nos ennemis seraient-ils sur notre piste?

--Oeil-Sanglant est un chien et ses guerriers des vieilles femmes... Les Yakangs ne les craignent pas.

--Je le sais. Moi non plus, je ne les crains pas... mais voyez-vous, chef, tout en marchant il m'est venu une idée. Les Hurons, bien que vous soyez maintenant en paix avec eux, sont jaloux de la puissance des Yakangs... Je ne serais pas surpris que l'Oeil-Sanglant les eût décidés à s'unir aux Enfants perdus, d'autant plus que leur chef, le Nuage-Blanc, vous hait personnellement.

La Flèche-Noire eut un sourire dédaigneux.

--Le chef huron n'a que trente chevelures dans son wigwam, dit-il; moi, j'en ai soixante. Tant que la Flèche-Noire n'aura pas d'autre ennemi, il dormira tranquille.

Les événements, d'ailleurs, semblaient donner raison à l'Indien. Malgré ses minutieuses recherches, le Marcheur n'apercevait rien de suspect autour de lui. La prairie, à perte de vue, déroulait ses solitudes immenses aux aspects monotones, et son silence était à peine troublé par le bruit des pas des voyageurs ou la fuite précipitée des animaux sauvages cachés parmi les hautes herbes.

A mesure que la petite troupe avançait, la confiance et l'espoir revenaient dans l'âme du trappeur.

--Courage, monsieur le marquis! disait-il joyeusement. Bientôt nous toucherons au but... La route doit vous sembler longue?

Mais à chaque question de ce genre le jeune homme, enveloppant d'un regard Fleur-de-Printemps, remuait négativement la tête. Comment aurait-il pu se plaindre de la lenteur du temps, lorsqu'une si douce compagnie venait en abréger les heures?

Ce jour même, vers le coucher du soleil, la caravane arrivait au pied d'une chaîne de collines abruptes qui entourait la savane comme une immense ceinture.

--Que mon fils le guerrier pâle se réjouisse, dit le sorcier s'adressant à Raoul; le trésor qu'il venu chercher chez ses frères les Yakangs se trouve sur le versant opposé de cette colline qui domine toutes les autres.

--Hourra! s'écria le trappeur à pleins poumons.

--Bien que nous soyons très près du but de notre voyage, reprit le sorcier, je ne conseillera pas à mes amis d'essayer à l'atteindre aujourd'hui. Qu'en dit mon fils la Flèche-Noire? ajouta-t-il en montrant à l'Indien un grand nuage noir qui surgissait à l'horizon.

Le chef examina le ciel pendant quelques instants:

--Mon père a bien vu, dit-il enfin. Ce nuage a couvé le nid du tonnerre, et bientôt il s'étendra sur toute la surface de la terre. Que mes fils cherchent un abri et prient le Grand-Esprit de les protéger, car bientôt les éléments seront en guerre.

Ce conseil fut immédiatement suivi et la petite troupe, se réfugiant sous un amas de roches qui garnissaient le pied de la colline, s'installa de son mieux pour résister à la violence de l'orage qui menaçait.

La nature elle-même semblait avoir conscience du danger. Le silence qui planait sur la prairie redoubla, l'air devint immobile. On eût dit que la terre recueillait ses forces ou sommeillait.

Le nuage signalé par le sorcier montait rapidement et bientôt il enveloppait l'horizon, étendant sur le ciel son réseau noir, doré de place en place par les rayons du soleil déjà pâlissants. La même temps, une vaste nappe brune partant de la terre allait se joindre à lui, semblable à une immense colonne de fumée marchant d'une seule pièce sur la plaine.

Tout à coup, sans qu'un souffle d'air se fit sentir, les feuillages s'agitèrent, les hautes herbes penchèrent leurs tiges flexibles avec un bruit plaintif; un sourd gémissement sortit des flancs de la colline. C'était la réponse de la terre au défi que lui jetait l'ouragan.

--Attention, mes amis! cria le trappeur; tenez-vous bien: le branle-bas va commencer...

Un sourd grondement répondit à ces paroles, puis un immense éclair sillonna l'horizon, déchirant les flancs du nuage de ses zigzags de feu.

Ce bruit sembla un signal. Le vent, captif jusque-là, s'éleva tout à coup, étendant sur la campagne ses tourbillons irrésistibles. Incapables de lutter contre son étreinte, les arbres séculaires gémissaient au loin, puis brisés, déracinés, ils s'abattaient avec le fracas d'une bataille.

Des fragments de rochers roulaient sur les flancs de la colline, poussés par une force irrésistible. Les herbes de la prairie brisées, hachées comme par la faucille du moissonneur, s'éparpillaient dans l'air et semblaient pour l'oeil le contour des tourbillons.

En même temps, la pluie,--une pluie drue, épaisse, à larges gouttes,--tombant par torrents, interceptait la vue et plongeait la campagne dans une complète obscurité; les pierres, les armes des Indiens et celles du trappeur, chargés d'électricité, crépitaient entre leurs mains. Raoul considérait avec épouvante ce cataclysme qui menaçait de bouleverser la terre, et les Yakangs eux-mêmes habitués qu'ils fussent à de semblables spectacles, conjuraient intérieurement le Grand-Esprit de les tirer de ce danger imminent.

Cependant, quelque critique que fût la position de nos amis, elles n'étaient rien en comparaison de celles de deux hommes qui, à cent pas de l'abri de rochers, bravaient en rase campagne les efforts de la tempête. Couchés à plat ventre sur la terre pour donner moins de prise au vent et cramponnés l'un à l'autre, ils tenaient obstinément leurs yeux fixés sur la retraite des Yakangs.

Quels étaient leurs desseins? Nous avons appris du métis Scott que, chargé de négocier une alliance entre les Hurons et les Enfants perdus, il avait réussi sans difficulté. Les Hurons et les Yakangs étaient ennemis, sans doute depuis l'origine de leur race. Entre eux, la guerre--bien qu'interrompue par des trêves assez fréquentes--était éternelle, car elle avait pour but la suprématie de l'un des deux peuples dans le désert. De plus, le Nuage-Blanc, comme chef, haïssait personnellement la Flèche-Noire, dont il enviait la réputation et les hauts faits. Il avait donc accepté avec empressement l'alliance des Enfants perdus. Il avait quitté son village en compagnie de son fils, pendant que dix guerriers hurons rejoignaient les débris de la troupe de l'Oeil-Sanglant.

Ces hommes qui marchaient depuis le matin dans la piste de la Flèche-Noire, et qui avaient si bien su dissimuler leur présence aux yeux clairvoyants du trappeur, étaient le Nuage-Blanc, chefs des Hurons, et l'Oiseau-du-tonnerre, son fils, un jeune homme, presque un enfant, qui n'avait pas encore conquis le titre de guerrier.

Pendant la plus grande partie de la journée, le Nuage-Blanc et l'Oiseau-du-Tonnerre avaient suivi la caravane à environ cinq cents pas en arrière, et cela si habilement que personne ne s'était douté de leur présence, lorsque auprès de la colline l'orage était venu les assaillir.

Nous les avons vus, sous la pluie et les éclairs, couchés sur la terre pour n'être point emportés par le vent, supporter sans faiblir la fureur des éléments plutôt que d'abandonner leurs desseins.

Cependant les Yakangs, terrifiés par la tempête, se cramponnaient de toutes leurs forces aux parois des rochers, lorsque tout à coup la voix du trappeur domina le bruit de l'ouragan.

--La trombe vient droit sur nous! cria-t-il; du sang-froid, mes amis!... A plat ventre sur la terre, ou nous sommes perdus.

En effet, la trombe, qui, vue de loin, semblait n'avancer qu'avec lenteur, marchait, vue de près, avec la rapidité d'un cheval lancé au galop. Son large pied appuyé sur le sol, elle montait jusqu'au ciel par une spirale immense et s'avançait en tourbillonnant avec un mugissement terrible.

Les Indiens frissonnaient, se sentant perdus.

Bientôt la trombe atteignit leur retraite et les enveloppa dans ses replis. Cramponnés aux aspérités du sol, haletants, suffoqués sous cette formidable pression, les voyageurs fermèrent les yeux et perdirent connaissance, se croyant voués à une mort certaine.

Mais la trombe, continuant toujours sa marche, rencontra tout à coup la colline. Le choc la fit reculer, comme étonnée de cette résistance imprévue; puis, réunissant ses efforts, elle revint de nouveau à la charge. Mais le cercle de collines tint bon. La colonne battit encore une fois en retraite, s'arrêta quelques instants au milieu de la plaine comme pour examiner l'ennemi; puis, reconnaissant sans doute l'inutilité de ses attaques, elle sembla hésiter, oscilla lentement sur elle-même et enfin tournoya en sens inverse; elle changea de direction et continua sa course furieuse vers les régions de l'Ouest, dévastant tout sur son passage.

Quelques minutes après, comme si la trombe eût formé l'arrière-garde de l'orage, la pluie cessait, le voile noir qui couvrait le ciel se déchirait et, sur l'azur mis à nu, le soleil dardait ses derniers rayons pour consoler la terre des souffrances qu'elle venait d'éprouver.

La Flèche-Noire, le Marcheur et Thémistocle ne tardèrent pas à revenir au sentiment de la réalité. Encore frissonnants du danger qu'ils avaient couru, ils jetèrent un regard autour d'eux et un cri de désespoir jaillit de leur poitrine...

Raoul et Fleur-de-Printemps avaient disparu.