XII--RUSES DE GUERRE.
--Ils sont morts! s'écria le trappeur. L'ouragan les a broyés dans ses tourbillons! Qui sait si nous retrouverons même les cadavres!
La Flèche-Noire, à genoux sur le sol, examinait attentivement la place qu'avaient occupée sa fille et le jeune homme.
Tout à coup il se releva en poussant un cri de rage.
--Qu'y a-t-il? demanda le trappeur.
--Mon frère avait raison; le chef Yakang a manqué de prudence... Les ennemis nous suivaient et ce sont eux qui ont enlevé ma fille et le guerrier pâle. Que le Marcheur regarde.
Le trappeur se baissa, examinant le sol.
--Diable! diable! mes prévisions se réalisent de plus en plus, dit-il; les ravisseurs sont des Hurons.
--Des Hurons?
--Oui... et... attendez... le Nuage-Blanc lui-même est venu ici... Voici une plume d'aigle de sa coiffure, je la reconnais... Dieu soit loué! les enfants vivent encore... Mais dans quel but les a-t-on enlevés?
--Oeil-Sanglant aime Fleur-de-Printemps, dit l'Abeille d'une voix sombre.
--Lui? dit la Flèche-Noire en crispant les poings. Ce chien des prairies a osé lever les yeux sur l'étoile des Yakangs!...
--L'Abeille a raison, fit le trappeur, et je devine maintenant le dessein de nos ennemis. Le chef huron a enlevé Fleur-de-Printemps pour la mettre entre les mains de l'Oeil-Sanglant, qui la forcera à partager son wigwam et à devenir sa femme. Quant à Raoul, les Enfants perdus, pour se venger de leur défaite, l'attacheront au poteau de torture. Maintenant, que va faire mon frère?
La Flèche-Noire, au lieu de répondre, alluma son calumet et se mit à fumer d'un air aussi impassible que si rien d'extraordinaire ne venait de se passer.
--Partons! dit-il tout à coup en secouant la cendre de sa pipe.
La troupe des Yakangs s'ébranla lentement sous la conduite du trappeur et de la Flèche-Noire, qui marchait courbé vers la terre détrempée où les pas des ravisseurs avaient laissé de profondes empreintes.
Cette chasse silencieuse dura jusqu'à la tombée de la nuit.
--Campons, dit la Flèche-Noire. Demain il fera jour.
L'aube blanchissait à l'horizon et les Yakangs étaient de nouveau sur la piste des Hurons, mais, au bord d'un cours d'eau qu'ils avaient traversé la veille les traces cessèrent.
--Les Hurons ont passé le fleuve, dit le trappeur après avoir examiné la rive; faisons comme eux.
La Flèche-Noire approuva et entra résolument dans l'eau, peu profonde en cet endroit. Mais arrivé sur le bord opposé, il poussa un cri de triomphe, et, appelant le Marcheur, lui montra la terre.
Le trappeur se baissa; le sol était piétiné comme par le passage de plusieurs hommes. Quelque chose brillait dans l'herbe.
--C'est une des coquilles détachées de la ceinture de Fleur-de-Printemps, dit Thémistocle; je la reconnais.
--En avant! s'écria la Flèche-Noire; nous sommes sur la piste.
--Halte! chef; arrêtez! fit le trappeur qui continuait à examiner le sol; mon frère est sur une fausse piste. Les Hurons n'ont point traversé la plaine.
--Oach! et ces traces?
--Ruses de guerre. Les coquins sont adroits, mais ils ne connaissent pas le vieux limier.
--Nègre comprend pas! disait le noir suivant cette scène d' un air ébahi.
--Voyez ces empreintes. Pour vous, elles signifient que des hommes ont passé là, voilà tout. Pour moi, elles ont un autre sens, parce que les Indiens en marche prennent mille précautions pour effacer toute trace de leur passage. Ici ces traces semblent multipliées à plaisir; c'est pour nous donner le change. De plus, toutes ces empreintes sont égales; elles ont donc été faites par le même pied, par un seul homme. La troupe des Hurons n'est point passée par ici.
La Flèche-Noire fit un signe d'assentiment.
--Voici ce que je pense. Le Nuage-Blanc est arrivé au bord du fleuve. Un de ses hommes l'a traversé pour laisser la fausse piste; pendant ce temps, le reste de la troupe a suivi la lit même de la rivière. Qu'en dit mon frère?
--Le Marcheur est un véritable Indien; rien ne lui échappe.
--Maintenant une dernière question se présente. Les Hu rons ont-ils descendu ou remonté le fleuve?... A mon avis, ils l'ont remonté, parce qu'en amont l'eau est moins profonde qu'en aval et qu'ils avaient des prisonniers... Si mon frère le veut, nous suivrons ce chemin.
--Notre frère a raison, dirent les Indiens en entrant dans l'eau.
Pendant plus d'une demi-heure, ils remontèrent le fleuve, luttant contre la violence du courant, très-fort en cet endroit, et explorant avidement les deux rives.
--Hourra! s'écria tout à coup le trappeur montrant à ses amis la trace d'un pied humain imprimé sur la berge. Le Nuage-Blanc est revenu sur ses pas et s'est rapproché des collines. Maintenant nous tenons la piste, nous les atteindrons.
La troupe s'avança avec une nouvelle ardeur. Tout à coup, en passant auprès d'un buisson de winterberg entouré de hautes herbes, Thémistocle, qui marchait à côté du trappeur, d'un bond prodigieux s'élança au milieu du buisson sans se préoccuper des épines qui lui déchiraient les chairs.
Un instant après, il en ressortait tenant à la gorge un Indien à moitié étranglé.
--Arrêtez, Thémistocle! cria le trappeur; ce Peau-Rouge est un ami, c'est le Castor.
Thémistocle obéit.
--Que mon frère soit le bienvenu, dit la Flèche-Noire. Bien qu'il fasse partie des Enfants perdus, le Castor est mon ami et a déjà rendu d'innombrables services à mon peuple.
--Les Enfants perdus sont des chiens! Le Castor les méprise et veut orner ses mocassins avec la chevelure de leur chef Oeil-Sanglant... Les Yakangs veulent-ils me permettre de les accompagner?
--Que les guerriers prennent garde! dit l'Abeille: le Castor est peut-être un traître.
--Oh! fit le trappeur en se récriant.
L'Enfant perdu lança à l'Indienne un regard indéfinissable.
--Ma mère se souvient-elle de la nuit où son village fut surpris par les Enfants perdus?
--Elle s'en souvient.
--L'Abeille, terrassée par Oeil-Sanglant, allait périr. Un tomahawk a brisé l'arme de son ennemi. Ce tomahawk, qui l'avait lancé?
--Vous?
--Moi.
--Que mon fils me pardonne: il comprendra mes soupçons et les excusera.
Le Castor s'inclina.
--Mon frère suit la piste des Hurons? dit-il à la Flèche-Noire. Sa fille et le guerrier pâle ont été enlevée pendant la tempête.
--Qui les a enlevés? mon frère le sait-il?
--Oui. Le Nuage-Blanc et son fils l'Oiseau-du-Tonnerre.
--Qu'en ont-ils fait?
--Ils les ont livrés à l'Oeil-Sanglant, qui forcera l'étoile des Yakangs à devenir sa femme et qui attachera le guerrier pâle au poteau de torture.
--Quand?
--Aujourd'hui... dans trois heures.
Une exclamation de douleur jaillit des poitrines de la Flèche-Noire, du trappeur et de Thémistocle.
--Trop tard! murmurèrent-ils; nous arriverons trop tard!
--Mes frères se trompent. Les Enfants perdus et les Hurons ne sont pas si loin, et, avant trois heures, mes frères les auront rejoints.
--Que mon fils le Castor m'écoute, dit la Flèche-Noire. Mon sort est entre ses mains. Qu'il me guide vers ma fille, et ma vie lui appartient.
Le Castor lui tendit la main.
--Mon coeur a toujours aimé les Yakangs et haï les Enfants perdus, dit-il; je ferai ce que mon père désire.
Et, prenant la tête de la troupe, il s'avança à grands pas dans la prairie.
L'Abeille, qui supportait la fatigue aussi bien que le guerrier le plus robuste, semblait réfléchir profondément, tout en jetant de temps en temps un regard perçant sur le Castor.
Tout à coup elle quitta son rang, et s'approchant du jeune Indien elle murmura à voix basse:
Pour voir encore ton doux visage,
Jeune fille, vers ton village
Je suis entraîné par mon coeur.
Je te vois jouer sur la mousse
Et j'écoute ta voix plus douce
Que la voix de l'oiseau moqueur.
Le Castor tressaillit
--Bon! fit l'Abeille; les yeux d'une mère voient tout. Mon fils aime Fleur-de-Printemps, il la sauvera.
Arrivé au pied de la colline, le Castor longea sa base pendant quelques minutes, puis il s'engagea dans un étroit défilé conduisant au versant opposé.
--Oach! dit le sorcier au Marcheur, nous ne sommes plus qu'à deux railles du lieu redoutable où gît le trésor de Montcalm, le grand guerrier blanc. Les Enfants perdus connaîtraient-ils ce secret?
--Je l'ignore. S'il ne le connaissent pas, il faut les chasser, pour les empêcher de le découvrir, et s'ils le connaissent déjà... alors...
Le trappeur acheva sa pensée en frappant avec force la crosse de sa carabine.
Depuis quelques instants déjà, la marche du Castor s'était ralentie, et il avait fait signe à ses amis de ne plus avancer qu'avec une extrême précaution. Bientôt il ordonna aux Yakangs de s'arrêter; puis prenant à part la Flèche-Noire, le trappeur et Thémistocle:
--Que mes frères me suivent, dit-il, et vous, guerriers yakangs, ne sortez de votre retraite que lorsque vous entendrez retentir le croassement du corbeau.
Mais il eut beau employer tous les moyens possibles de persuasion, il ne put empêcher l'Abeille de se joindre à lui et d'accompagner son mari.
A quelque distance de l'endroit ou ils se trouvaient se dressait une sorte de muraille de rochers qui semblait servir de contrefort à la chaîne de collines. D'épais buissons de gadellier sauvage et de rosiers des savanes en garnissaient le pied, et quelques pins séculaires, étendant sur eux leurs bras touffus, semblaient les protéger.
C'est vers cet endroit que le Castor dirigeait ses amis en rampant dans les hautes herbes et les murettes.
Arrivé à la base des rochers, il écarta avec précaution le feuillage qui masquait la vue et, faisant signe au trappeur et au chef yakang:
--Que mes frères regardent, dit-il.
La Flèche-Noire colla son oeil contre l'ouverture ainsi pratiquée et recula soudain comme s'il eût été mordu par un serpent.
Il venait d'apercevoir, attachés dos à dos au poteau de torture, sa fille et le marquis de Valvert, entourés d'un cercle d'Indiens qui préparaient les instruments du supplice. Tous les ennemis de son peuple étaient là: l'Oeil-Sanglant avec les Enfants perdus, le Nuage-Blanc et l'Oiseau-du-Tonnerre avec les Hurons, le Novice arec sa bande d'écumeurs du désert.
Vaincu par la douleur, par la rage, incapable de se maîtriser plus longtemps, le chef yakang brandit son tomahawk et porta sa main à sa bouche pour donner le signal convenu avec ses guerriers, lorsque le trappeur le retenant:
--Que mon frère soit prudent, lui dit-il. Le supplice de ces enfants ne va pas commencer encore et les ennemis pourraient les tuer si nous agissions trop précipitamment. Employons d'abord la ruse; la force viendra après. Laissez-moi faire.
Et le trappeur se penchant vers Thémistocle, lui murmura quelques mots à l'oreille.