XIII.--DEUX COEURS INDIENS.

Nous avons laissé le Nuage-Blanc et son fils couchés à plat ventre sur la terre pendant l'orage et fixant des yeux ardents sur le cirque de rochers qui abritait la troupe des Yakangs. Par un hasard providentiel, les deux Hurons se trouvèrent hors de l'atteinte de la trombe furieuse, qui les eût emportées comme une feuille dans ses tourbillons.

--Que mon fils s'apprête, dit le Nuage-Blanc en voyant le météore menacer les Yakangs; bientôt il pourra montrer s'il est digne de recevoir le titre de guerrier.

Les deux Indiens se levèrent et, sûrs que dans l'obscurité de la tourmente ils ne seraient point aperçus, ils s'élancèrent en courant vers la grotte et l'atteignirent au moment où la trombe furieuse venait, pour ainsi dire, d'anéantir les compagnons de la Flèche-Noire.

Un éclair permit aux Hurons de s'orienter. Sans songer qu'ils pouvaient être eux-mêmes emportés par la rafale, ils se précipitèrent vers Fleur-de-Printemps.

--Deux prises valent mieux qu'une, murmura l'Oiseau-du-Tonnerre en s'avançant vers Raoul étendu sur la terre non loin de la jeune fille.

Une minute après, les Hurons s'enfuyaient portant sur leur épaule les captifs bâillonnés, garrottés et encore privés de sentiment.

Les ravisseurs coururent sans s'arrêter jusqu'au bord du fleuve. Arrivés là:

--Que mon fils dépose son fardeau, dit le Nuage-Blanc, et qu'il se rende sur l'autre rive; il fera une fausse piste pour tromper les Yakangs, qui doivent être déjà sur nos traces.

L'Oiseau-du-Tonnerre obéit sans mot dire, puis revint vers son père.

--Que devons-nous faire maintenant? demanda-t-il.

--Maintenant, répondit le Huron après avoir réfléchi quelques instants, nous marcherons dans le lit du fleuve pour faire perdre nos traces, puis nous rejoindrons nos amis de l'autre côté des collines.

Cette manoeuvre, sur laquelle le chef huron comptait pour échapper aux poursuites des Yakangs, échoua, comme nous l'avons vu, grâce à la perspicacité du trappeur.

La nuit était tout à fait venue lorsque les deux Hurons arrivèrent au camp des Enfants perdus.

--Le Nuage-Blanc sait tenir ses promesses, dit le chef en déposant Fleur-de-Printemps aux pieds de l'Oeil-Sanglant.

--De plus, dit l'Oiseau-du-Tonnerre, voici un ennemi dont la capture réjouira le coeur de mon frère.

Oeil-Sanglant eut un méchant sourire.

--Que comptent faire les guerriers hurons de leurs prisonniers?

--Rien, répondit le Nuage-Blanc; j'ai promis à mon frère de les lui amener, je tiens ma promesse; ils sont à lui, l'Oeil-Sanglant en disposera à sa guise.

--Merci! répondit le chef des Enfants perdus. Un jour viendra où l'Oeil-Sanglant saura reconnaître ce service. Qu'on emmène les prisonniers sous ma tente! dit-il à deux de ses guerriers.

Cet ordre fut immédiatement exécuté.

Raoul, anéanti par ce qui lui arrivait, gisait inerte sur le sol. Incapable de rassembler ses idées, il se croyait le jouet d'un cauchemar pénible et appelait de tous ses voeux l'instant du réveil.

Quant à Fleur-de-Printemps, plus habituée à ces moeurs étranges, elle ne se dissimulait pas l'horreur dans sa position. Mais, loin de se laisser abattre, la courageuse fille semblait puiser une nouvelle énergie dans sa faiblesse même.

--La Flèche-Noire, se disait-elle, s'apercevra bientôt de notre absence et saura nous délivrer. Attendons.

Tout à coup un coin de la tente se souleva, et l'Oeil-Sanglant entra.

L'Indien considéra avec une joie féroce les deux prisonniers, puis, s'approchant de la jeune fille:

--Fleur-de-Printemps sait-elle qui lui parle? dit-il.

--Oui. Vous êtes un Enfant perdu, un ennemi de ma race... un chef peut-être?

--L'Oeil Sanglant! dit l'Indien avec emphase.

A ce nom redouté et abhorré parmi les Yakangs, la jeune fille se recula en frissonnant.

--L'étoile des Yakangs sait-elle quel sort nos guerriers lui réservent ainsi qu'au guerrier pâle? Sait-elle qu'ils veulent les attacher tous deux au poteau du sang?

--Oh! s'écria la jeune fille.

--Fleur-de-Printemps n'ignore pas que les Enfants perdus connaissent l'art de faire crier comme des vieilles femmes les guerriers les plus courageux. Quelle contenance fera-t-elle lorsque les couteaux de mes fils découperont ses chairs, lorsque ses ongles et ses cheveux seront arrachés un à un?

Le chef des Enfants perdus se tut pour juger de l'effet que ses paroles avaient produit.

Fleur-de-Printemps frissonnait. Elle connaissait de longue date ces horribles exécutions et savait à quel degré de perfection les Enfants perdus avaient porté l'art des supplices.

Cependant l'étoile des Yakangs peut échapper à son sort, dit tout à coup l'Indien.

--Que le chef s'explique.

--Les deux yeux de Fleur-de-Printemps éclairent mon coeur depuis longtemps. Qu'elle consente à partager mon wigwam et, au lieu d'être attachée au poteau de torture, elle sera aimée et respectée de nos guerriers.

--Fleur-de-Printemps est la fille d'un chef. Jamais elle ne vivra avec un chien des prairies!

--Que ma fille prenne garde! cria Oeil-Sanglant en fronçant les sourcils et étreignant convulsivement le bras de la jeune fille.

Fleur-de-Printemps poussa un cri de douleur.

--Votre conduite est infâme, chef, dit Raoul. Le beau mérite de faire trembler une femme!

L'Oeil-Sanglant se tourna vers Raoul, auquel il n'avait pas pris garde jusque-là, et, pour toute réponse, lui fouetta le visage d'un revers de sa robe de bison.

A cette insulte, un nuage passa devant les yeux du marquis. Ses muscles se roidirent comme pour briser ses liens; mais, voyant l'inutilité de ses efforts, il retomba sur le sol et, poussa un gémissement de fureur et d'impuissance.

--Oeil-Sanglant frappe un ennemi sans défense! s'écria Fleur-de-Printemps dont les yeux lançaient des éclairs; c'est un lâche! mon coeur le méprise et les guerriers de ma race feront des sifflets de guerre avec ses os!

--J'ai voulu sauver la fille des Yakangs, dit l'Indien d'une voix sombre; elle ne l'a pas voulu, elle mourra!

--Apprêtez vos supplices, dit la jeune fille; je les attends sans crainte.

L'Oeil-Sanglant quitta la tente, le coeur plein de rage, et sur l'heure convoqua les chefs de la troupe.

--Que décident mes frères du sort des prisonniers.

--Le poteau du sang, fit le métis Scott.

Les autres chefs approuvèrent.

--Bien, dit l'Oeil-Sanglant. Les prisonniers seront attachés au poteau de torture demain, lorsque le soleil aura parcouru la moitié de sa carrière.

Puis, laissant ses compagnons, le chef des Enfants perdus se dirigea de nouveau vers la tente pour faire connaître aux prisonniers la décision du conseil.

Après le départ de leur ennemi, les prisonniers gardèrent d'abord le silence avec une morne résignation.

--Mourir ainsi, dit tout à coup Raoul, c'est affreux! Fleur-de-Printemps, abandonne-moi à mon triste sort et accepte la proposition de l'Oeil-Sanglant.

--Jamais!

--Songe à ton père et à ta mère.

--La Flèche-Noire est un chef; il maudirait sa fille, si elle tremble en face de la mort.

--La mort n'est rien... mais la souffrance!

--La souffrance?... Celui qui implore ses ennemis est un lâche!... Mais le supplice ne peut avoir lieu encore et les Yakangs doivent être sur notre piste.

Et s'ils arrivent trop tard?

--Alors nous mourrons ensemble. C'est un bonheur de mourir avec ceux qu'on aime!

En ce moment, une voix douce et harmonieuse s'éleva derrière la tente:

Lorsque tu cours dans la prairie,

Ton pied rase l'herbe fleurie

Plus léger qu'une aile d'oiseau;

Dans les sentiers tu vas, tu passes,

Sans jamais laisser de traces

Que le castor au sein des eaux.

--La voix de mon rêve! s'écria la jeune fille. Que le guerrier pâle espère; un ami veille près de nous.

Tout à coup la tente s'entr'ouvrit et un homme parut. C'était le Castor.

--Que ma soeur ouvre son coeur à l'espérance, dit-il. Un ami est là; bientôt Fleur-de-Printemps rejoindra les guerriers de sa tribu?

--Seule?

--Seule!

--Alors Fleur-de-Printemps reste.

--Que veut dire ma soeur?

--Vivre avec lui ou mourir ensemble! fit la jeune fille en tournant ses beaux yeux vers Raoul.

--Quels sont les liens qui unissent ma soeur à l'étranger?

--Fleur-de-Printemps l'aime.

Et, toute honteuse, elle détourna la tête.

A cet aveu, le Castor poussa un soupir douloureux et appuya ses mains crispées sur son coeur comme pour en comprimer les battements.

--Fleur-de-Printemps aime un blanc, un des ennemis insatiables de sa race! Cela lui portera malheur!

--L'étranger n'est pas un ennemi; il a sauvé mon peuple. Les Yakangs l'ont adopté et Fleur-de-Printemps lui a donné son coeur.

Le Castor jeta sur Raoul un regard d'une expression étrange; ses sourcils se froncèrent et il tomba dans une profonde rêverie.

Dans le coeur de ce sauvage enfant de la nature, habitué à ne reconnaître d'autres lois que celles de ses passions et de ces caprices, son amour pour la jeune fille et sa haine pour un rival se livraient un violent combat.

Soudain le Castor releva la tête.

--Ma soeur sera obéie, dit-il avec effort: elle partira avec le guerrier pâle.

Et, se baissant vers les prisonniers, il se mit en devoir de couper leurs liens lorsqu'une main pesante s'appuya sur son épaule.

Le Castor se releva d'un bond. Il se trouvait en présence de l'Oeil-Sanglant.

--Le Castor est généreux! dit celui-ci avec ironie; il donne la liberté à des prisonniers qui ne lui appartiennent pas.

--Trêve de railleries! s'écria le jeune Indien; maintenant que l'Oeil-Sanglant a surpris mes desseins, je n'ai plus besoin de les cacher. Oui, je veux délivrer les prisonniers!

--Ces prisonniers m'appartiennent. Le conseil des chefs les a condamnés à être attachés; ou poteau du sang.

--Le conseil des chefs?... Le Castor n'y assistait pas, et cependant le Castor est un chef. D'ailleurs, que m'importent vos décisions? Les Enfants perdus sont des chiens; mon coeur les méprise depuis qu'il les connaît!

--Le Castor est un traître, et comme un traître il mourra! dit Oeil-Sanglant en faisant un pas vers le jeune homme.

--Prenez garde, chef! je ne suis pas un enfant, et les menaces ne m'ont jamais effrayé. J'accepte le combat; j'ai juré que la chevelure de l'Oeil-Sanglant ornerait un jour mes mocassins... car moi aussi j'aime Fleur-de-Printemps!

En entendant ces mots, le chef des Enfants perdus poussa une exclamation de rage et dégaina son couteau.

Le Castor l'imita.

Les deux Indiens, la tête haute, le visage enflammé, s'observaient du regard, prêts à fondre l'un sur l'autre.

--Non! dit tout à coup Oeil-Sanglant, pas ainsi!... Le poteau de torture aura trois victimes au lieu de deux.

A ces mots, il sortit de la tente en poussant son cri de guerre.

Les Enfant perdus accoururent autour de lui.

--Que mes fils s'assurent du Castor! cria-t-il. Le Castor est un traître!

Les Enfants perdus obéirent; mais le Castor, par un mouvement rapide comme l'éclair fendit d'un coup de tomahawk la tête du premier Indien qui s'approcha de lui; puis, montant avec une agilité inouïe sur la muraille de rochers qui entouraient le camp:

--Les Enfants perdus ne sont pas des guerriers, cria-t-il; Le Castor se rit de leur colère. Un jour ils se retrouveront sur le sentier de la guerre!...

Et, d'un bond prodigieux, il sauta au bas de la muraille et s'enfuit dans la direction des collines.

Les Enfants perdus n'osèrent imiter son exemple, et, comme il leur eut fallu faire un long détour pour suivre la piste du Castor, ils jugèrent toute poursuite inutile et remirent leur vengeance à un moment plus favorable.

--Je ne sais pourquoi, se dit en lui-même le métis Scott, la conduite du Castor m'intrigue. Je suis sût que j'apprendrai de bonnes choses en le suivant.

Et, escaladant à son tour les rochers, il exécuta la manoeuvre du Castor et disparut dans les hautes herbes.