II

Comme je te l'ai dit, mon cher ami, il est décidé que Nadar et moi nous partons pour Londres à la marée de deux heures. Étant très-fatigués de la journée de plaisir que nous avons passée à Boulogne, nous nous sommes rendus à minuit à bord de la Panthère pour y choisir nos places. T'étonnerai-je beaucoup en te disant que Nadar cherche la meilleure?—Non!—Malheureusement il a été prévenu. Presque tous les voyageurs sont déjà embarqués et ont retenu les cadres les mieux disposés.—Je dois pour ma part me contenter d'une case inférieure, ce qui ne laisse pas d'être inquiétant lorsqu'on ignore les habitudes maritimes du passager qui vous servira de plafond.—Pendant que je m'installai dans le salon demi-réfectoire, demi-dortoir, du chief-cabin, plusieurs Anglais entourent la table à manger et s'y font servir les productions les plus variées de la race porcine. Un volumineux gentleman, qui semble moulé sur la corpulente nature de sir John Falstaff, se sistingue surtout parmi les convives par son appétit pantagruélique. Après avoir épuisé un fort tirage de sandwichs au jambon, cet insulaire, à la fois carnivore et frugivore, demande un melon, qu'il pèse et mange en deux bouchées comme il eût fait d'un abricot.—Je plaignais instinctivement le voyageur qui aurait la mauvaise chance de se trouver au-dessous de lui, lorsque je vis l'insulaire appeler deux garçons et se faire hisser dans le cadre au-dessus du mien.

Mon superposé a-t-il le melon heureux? J'en doute, car voici le garçon qui commence la distribution des soucoupes sans tasses, et le locataire de l'entresol en réclame deux. Je commence à mal augurer de mon voisinage, et je propose diplomatiquement à Nadar de lui faire le sacrifice de mon rez-de-chaussée. Il refuse! Parmi les passagers, il s'en trouve qui font la traversée pour la première fois. Ils s'interrogent les uns les autres sur les précautions éprendre. Chacun dit la sienne.

Celui-ci raconte qu'ayant l'habitude d'aller sur les chevaux de bois des Champs-Élysées, il ne sera pas incommodé.

Celui-là a une provision de pastilles préservatrices.

Un autre affirme qu'il faut fermer les yeux. Un autre qu'il faut au contraire les ouvrir et les tenir fixés sur le même point.

Au même instant un grand mouvement se fait entendre sur le pont. La cloche sonne pour les retardataires. Une vibration lente et régulière ébranle toutes les parties du paquebot. Les palettes des roues se mettent en mouvement; le capitaine crie: All right. Nous sommes en route.

Tout va bien tant que nous sommes dans le port. Mais au moment où nous franchissons la passe, quelques personnes commencent à se moucher, ce qui en mer comme au théâtre est un signe d'émotion. Un petit bonhomme de huit ans auquel un garçon vient d'apporter un ustensile de prévoyance demande à son père à quoi peut servir ce récipient.

Son père le lui explique par une démonstration.

Deux passagers qui se racontaient des histoires curieuses, afin de se distraire,—manquent mutuellement de mémoire.—Peu à peu leur récit devient pâle;—eux aussi.

—Mon voisin de droite demande du thé.

Mon voisin de gauche se mouche—trop tard.

Nous prenons le large, et la Panthère, se croyant à Mabille, commence à chalouper.—Aussi l'usage de la porcelaine se répand-il assez généralement dans les masses.—Mon voisin d'en haut, qui s'était endormi, se réveille au moment où il rêvait qu'il venait de prendre une purgation.—Il demande à être monté sur le pont.

Sauvé, mon Dieu!

*
* *

Au jour naissant, nous commençons à voir la côte anglaise surgir à l'horizon, comme une ligne blanche et mince. Une heure après, nous sommes à l'embouchure de la Tamise.

La Panthère, en entrant dans des eaux plus calmes, reprend des allures pacifiques qui permettent aux passagers de réparer par le sommeil les fatigues de la nuit. Mais déjà on les invite à montre sur le pont, car c'est l'heure où, suivant les habitudes du bord, le dortoir masculin se transforme en salle à manger. Nadar, qui n'a pas encore faim et qui a encore sommeil, demande un délai et se l'accorde. Le bruit de la machine le gênant un peu pour se rendormir, il fait même prier le mécanicien de stopper. Malheureusement, le bruit de la mécanique empêche également le mécanicien d'entendre les ordres de Nadar, et le steamer continue sa route.—Cependant un flot de ladies et de miss affamées, dont le sybaritisme prolongé de Nadar retarde la réfection, se presse à la porte du chief-cabin, et hésitent à entrer en apprenant qu'un voyageur s'y trouve encore couché; une humble adresse est présentée à Nadar.—En apprenant qu'il fait attendre des dames,—il se lève spontanément, mû par le ressort national de la galanterie française.

En une seconde, l'essaim affamé entoure la table, qui ploie déjà sous une montagne de nourriture et qu'arrosé un fleuve de thé. En une autre seconde, la montagne est aplanie et le fleuve est tari. Ce spectacle m'a rappelé les beaux travaux gastronomiques que j'ai vu quelquefois exécuter par M. Ch. Monselet. Les hommes succèdent aux femmes et ne le leur cèdent en rien. Je retrouve parmi eux le formidable insulaire dont le voisinage m'avait tant alarmé.—Son insuccès ne l'a pas fait renoncer à entreprendre une lutte nouvelle avec son indigeste adversaire; et, obstiné comme un plaideur qui a perdu son procès en instance,—il en appelle,—en se faisant servir un melon deux fois plus gros que celui de la veille.—Bien qu'il ait eu la précaution de tempérer, par une copieuse libation de sherrey, la dangereuse crudité du fruit de nos vergers, cette fois encore, la récidive ne lui est pas heureuse et son appel est rejeté.

Cependant nous avions fait du chemin.—Déjà l'embouchure de la Tamise est franchie, et la Panthère file comme une flèche entre les rives du large fleuve sillonné de nombreux bateaux pêcheurs qui rentrent dans les petits ports du voisinage.

Le père du petit garçon dont j'ai déjà parlé, jaloux de faire briller les talents géographiques de son fils, l'arme d'une longue vue, et l'invite à désigner, au fur et à mesure que nous passerons devant, toutes les villes, ports, bourgs, villages et hameaux, ainsi qu'à faire connaître le chiffre exact de leur population, leur production spéciale et les faits historiques se rattachant à chacun d'eux. L'enfant, qui est en vacances, et pour qui cette fonction de cicérone équivaut à une rentrée en classe, montre d'abord peu de soumission aux désirs paternels, et commence, la mémoire un peu troublée, une explication qui n'est pas d'accord avec Malte-Brun. Quelques voyageurs, possédant des Guides, se permettent de relever quelques erreurs commises par le jeune collégien, entre autres celle qui place Dublin sur la Tamise.—Blessé dans son amour-propre, le père soutient l'opinion de son fils,—et celui-ci profite de la discussion pour aller se cacher derrière un panier de prunes, auquel il a remarqué une fuite qu'il n'hésite pas à encourager.

L'approche de Londres se fait sentir à chaque tour de roue. Nous en sommes encore éloignés de plusieurs lieues, et déjà la vapeur carbonique qui s'élève plane au-dessus de nous, et nous couvre de cette impalpable poussière qu'on appelle la pluie sèche. Il fait, au reste, un temps magnifique, et, comme il y a sans doute quelque fête aux environs, nous nous croisons à tout moment avec des bateaux à vapeur chargés d'une population endimanchée et joyeuse qui pousse en passant de vigoureux hurrahs. À la hauteur de Gravesend, le gouvernement anglais nous envoie à bord des ambassadeurs chargés de l'indiscrète mission de visiter nos bagages. Il faut déclarer, à la louange de la douane britannique, qu'elle ne ressemble pas à la nôtre. Le douanier français, à la frontière surtout, procède à la visite des malles avec la brutale impatience d'un mari jaloux qui fouille dans les tiroirs de sa femme pour y chercher les objets de contrebande conjugale.—L'employé de la douane anglaise, au contraire, visite, mais ne bouleverse pas.—Sa curiosité est minutieuse, mais polie.—Il aide les voyageurs à refermer leur malle, à reboucler leur valise, et s'il aperçoit dans un sac de nuit une chemise à laquelle il manque des boutons,—il s'offre volontiers de les recoudre.

Pendant la visite de la douane, nous sommes arrivés à Greenwich, où se trouve le célèbre hôpital des invalides de la marine, et déjà commence à se dérouler le merveilleux spectacle qui a fait tant de fois comparer la Tamise à une forêt de mâts. J'aurais là une belle occasion de me livrer au dithyrambe, si c'était mon instrument. Mais tu ne m'as pas donné, mon cher ami, la mission de découvrir que l'Angleterre était la première nation maritime du globe. Je passe la main à un maître du genre descriptif intelligent. Si tu as quelques minutes à perdre ou plutôt à gagner, ouvre les Caprices et Zig-Zags de Théophile Gautier, et tu y trouveras le tableau fidèle de la route de Greenwich à Londres, qui nous apparaît au premier détour de la rivière; il est certaines formules vulgaires qui, mieux que toutes les recherches du langage académique, excellent à exprimer certaines impressions.

«J'ai reçu le coup de poing,» me disait un jour en se frappant la poitrine un ouvrier dont l'imagination venait d'être vivement frappée par un grand spectacle.—Cette figure brutale rend parfaitement la nature de l'étonnement que m'a causé la vue de cette ville, où le gigantesque paraît se multiplier lui-même. Moi aussi,—j'avais reçu le coup de poing.—Pendant qu'on jette les amarres, je cherche Nadar pour lui faire partager mon enthousiasme, et je le trouve à l'avant du bateau en conversation réglée avec une de ses connaissances, qu'il vient de voir passer à London-Bridge, auprès duquel nous sommes arrêtés.—Le débarquement s'opère, et nous voici sur le quai, où les pisteurs des hôtels français commencent à nous assaillir.—Leur loquacité et leur esprit de ruse restent pourtant bien loin de ce que j'ai vu à la descente du chemin de fer dans certaine ville du midi de la France.

À Marseille, notamment, où un aubergiste, furieux de me voir suivre son concurrent, lui vida sur l'épaule un cornet rempli de punaises, qu'il me montra ensuite comme un échantillon de l'hospitalité que je rencontrerais à l'hôtel rival,—j'eus la bonhomie de me laisser prendre à cette supercherie, qui obtint le succès que son auteur en avait espéré, car il m'emmena triomphalement à son hôtellerie en me vantant la propreté qui y régnait.

J'étais cependant à peine à table, que je vis grouiller sur la nappe deux ou trois insectes nocturnes, que je montrai à mon hôte, en lui reprochant son abus de confiance.

—Monsieur, me répondit-il gravement, je ne puis nier qu'il y en ait quelques-unes ici, comme partout; mais si je leur tolère la salle à manger, je leur interdis la chambre à coucher. Monsieur peut être tranquille; il dormira bien.

Nadar a jeté nos bagages dans un cab, et remet au cocher l'adresse d'un hôtel qui nous a été indiqué.

Cette première course à travers les rues de Londres est quelque chose d'assez inquiétant, quand on en a peu l'habitude, car le cab est un véhicule enragé, auprès desquels nos coupés parisiens ne sont que des coches.

Nous arrivons dans Leceister-square, où nous devons habiter, et, après quelques instants accordés à notre toilette,—nous nous lançons à pied dans les rues de Londres.

—À propos, me demanda Nadar, sais-tu un peu d'anglais?

—Je sais: To be or not to be.

—Eh bien! je suis plus riche que toi; j'en sais une quinzaine de mots.—Nous les partagerons en frères.