III
Un journaliste français rencontrant à Londres un de ses compatriotes qui habite cette ville depuis longtemps, s'étonnait que celui-ci éprouvât encore de la difficulté à se faire comprendre.
—Si tu savais comme ces gens-là ont la tête dure, lui répondit l'ami; voilà six ans que je vis avec eux et ils n'ont pas pu apprendre le français.
Je regrette d'autant plus vivement cette lacune dans l'éducation de nos voisins d'outre-Manche, que Nadar m'a appris un anglais de fantaisie qui n'a pas cours à Londres: aussi je me trouve aussi embarrassé dans ce pays que pourrait l'être dans le nôtre un étranger qui aurait appris le français en lisant les faits divers de la Patrie.
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Je viens de rencontrer Lherminier, qui m'a conseillé d'acheter un dictionnaire de conversation franco-anglaise.—C'est un recueil de dialogues par demandes et par réponses, dans lequel, dit la préface, toutes les circonstances de la vie sont prévues, depuis les plus solennelles jusqu'aux plus familières.—Je remarque, en effet, des chapitres intitulés:—Réception à la cour,—Audience du ministre,—Demande en mariage. Malheureusement, le dictionnaire de conversation ressemble à ces instruments à vent dont il est impossible déjouer si on ne possède pas ça que les musiciens appellent l'embouchure. Or, l'embouchure d'une langue, c'est sa prononciation.—Et comme je n'ai pas l'embouchure de l'anglais,—la pantomime est encore ma meilleure ressource pour me faire comprendre.
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Si le Dictionnaire de conversation a prévu les cas exceptionnels d'une réception royale, ou d'une audience ministérielle, soit dédain, soit oubli volontaire, il se montre moins prévoyant à propos des circonstances familières, et il en résulte quelquefois un certain embarras pour le voyageur. Aujourd'hui même me trouvant dans un des beaux quartiers de Londres, je désirais, pour dès motifs étrangers à la misanthropie d'Alceste, rencontrer un endroit écarté.—Ne connaissant pas les ressources du quartier dans lequel je me trouvais, j'abordai un policeman avec l'intention de l'interroger. Mais ce fut inutilement que je cherchai la phrase dans mon dictionnaire. Sa pruderie restait muette sur cet article! Dans cette circonstance éminemment familière, la pantomime me parut un moyen de traduction trop expressif pour que j'osasse en faire usage avec le policeman qui, d'ailleurs, me parut manquer d'initiative.
Cependant, comme il y avait urgence, j'allai peut-être me risquer à braver le no comit nuisance, prohibitif inscrit sur la muraille, lorsque je fus soudainement retenu par un souvenir.—Quelques jours auparavant, j'avais vu à Paris un Anglais surpris par un sergent de ville au moment où il semblait lire de trop près les affiches de spectacle. Ignorant sans doute combien nos lois sont paternelles pour ces petits délits qui sont dans la nature, le délinquant parut frappé d'une invincible terreur, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel il demanda au sergent de ville «quel siouplice lui était réservé?» Il ne fallut pas moins que le rappel de ce fait pour m'arrêter sur le bord d'une contravention dont les suites pouvaient être dangereuses. Heureusement que je rencontrai un compatriote qui m'emmena à Westminster, où se trouve un office spécial.
Si l'on en croit les statisticiens et la foule qui encombre incessamment tous les lieux publics où l'on débite de la boisson, la population de Londres est une éponge qui absorbe quotidiennement une quantité de liquide suffisante pour mettre à flot le Great-Britain, navire du port de dix mille billards.—Cependant il s'en faut que les conséquences naturelles de cette absorbtion prodigieuse aient été prévues dans une juste mesure. On pourrait croire, au contraire qu'il y a à Londres un parti pris de provoquer à la contravention, et que le no comit nuisance est un piège tendu par le fisc.—On est quelquefois obligé de marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit où l'on puisse, à l'abri de la pruderie britannique, se livrer tranquillement à l'antithèse de la soif.—Encore ces refuges hospitaliers qui avoisinent les monuments sont tellement encombrés, que, pour être sûr d'y trouver une place, ce n'est pas imprudent de la prendre la veille en location. Si M. de Rambuteau eût été lord-maire, il est certain que cet état de chose l'eût frappé, et sans doute il aurait pensé à utiliser au profit de la population de Londres les nombreuses colonnes monumentales qui font ressembler cette ville à un immense jeu de quilles dont le dôme de Saint-Paul est la boule.
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J'ai vu tant de fois les monuments de Londres servir de décors au mélodrame, et j'éprouve si peu la nostalgie de l'Ambigu, de la Gaîté et de la Porte-Saint-Martin, que j'avais d'abord conçu le projet de ne point visiter les curiosités historiques de la ville. Mais, profitant de la circonstance qui m'avait attiré vers Westminster, j'ai réfléchi que je manquerais à tous mes devoirs de touriste si je n'entrais pas dans le vieil édifice où repose, parmi tant d'illustres personnages, le corps de l'immortel auteur de Richard III.
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En sortant de Westminster, mon compatriote, familier avec les curiosités de Londres, m'a amené dans le quartier des mouchoirs volés. Figure-toi la Cité des Mystères de Paris restituée par un architecte ami du sombre et de la malpropreté. Le nom de ce quartier indique suffisamment l'industrie qu'on y exerce, et que les habitants ne songent même pas à dissimuler, car j'ai vu des enseignes où on lisait;
À LA RENOMMÉE DU POINT D'ANGLETERRE
un tel, receleur,
Tient tout ce qui concerne son état.
Ce commerçant, recelait même un caisson aux armes royales, avec le By appointement traditionnel, ce qui pourrait faire supposer qu'il était autorisé par le gouvernement. La maison la mieux fournie et la plus en vogue est l'ancienne maison Sheppard, traduite plusieurs fois devant les assises, et tout récemment par M. André de Goy. Au moment où je passais devant ses magasins, on opérait le déballage d'objets provenant de l'exposition de Manchester.
De nombreux commis s'occupaient à préparer la mise en vente. Les uns effaçaient les initiales gravées sur les bijoux, les autres tondaient les chiens volés dans les parcs, pour en métamorphoser la race. J'ai vu devant mes yeux un superbe épagneul écossais, dont un ciseau ingénieux a fait en moins de cinq minutes, un pointer. Des femmes étaient particulièrement employées à démarquer les pièces de linge.—Et jamais vaudevilliste ayant besoin d'une idée ne fut plus habile à démarquer le sujet d'un livre et à faire un torchon avec de la dentelle.
La vocation des Sheppard est tellement éternisée, qu'un jeune baby de quelques mois, qui était au sein de sa nourrice, a interrompu son repas pour venir me prendre mon mouchoir dans ma poche. Je dois au reste déclarer qu'on me proposa immédiatement d'entrer dans l'arrière-boutique,—où on me le rendrait,—moyennant dix pences.
C'est dans ce quartier que s'élève le Conservatoire des voleurs.—Là, du matin au soir, une multitude de jeunes gens,—l'espoir de Newgate, se livrent à l'étude préparatoire de la distraction.—Les cours sont faits par d'habiles praticiens.—Il y a une chaire de mouchoir, une chaire de montre, une chaire de bourse.—Les expériences se font sur un mannequin à ressort,—Ce qui rend les études quelquefois très-dures,—c'est que le mannequin qui représente toujours un gentleman—est armé d'une canne, et au moindre faux mouvement de l'opérateur—le gentleman lève sa canne et la laisse retomber.—Un professeur d'ivresse simulée est attaché à l'établissement.—Il enseigne aux élèves—l'art du zigzag ingénieux—que le pick-pocket emploie dans les rues pour heurter les passants et les dévaliser.—Des professeurs de boxe et de gymnastique perfectionnent les aptitudes des élèves en leur apprenant l'art de ne pas se laisser prendre—ou pendre.—Le Conservatoire des voleurs de Londres est un des établissements les mieux tenus de l'Europe. Il y a chaque année un concours,—où assistent les directeurs de bandes qui ont besoin de renouveler leur troupe.
Le dernier concours a mis en relief des sujets merveilleux qui pourront, avant peu, être appréciés par le public. On parle surtout d'un jeune homme qui peut voler une montre en dix-sept langues. Bien que ce concours ait été très animé, il était attristé par le jugement prononcé récemment contre le directeur du Conservatoire, arrêté dans le Strand au moment où il démontrait un coup difficile.—Il devrait être pendu le soir même.—C'est une perte.
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Au voleur!—mon cher Bourdin,—le compatriote qui me pilotait est un faux compatriote. C'est un ancien lauréat du Conservatoire qui travaille les étrangers. Je lui avais inspiré quelque confiance, sans doute,—et, sans que je m'en sois aperçu, il a opéré dans mes poches un travail pneumatique qui a parfaitement réussi. Je n'ai pas même de quoi acheter un carnet pour recueillir mes observations. Adresse-moi, au plus vite, une lettre—chargée,—très chargée,—et surtout aie le soin d'écrire mon nom en gros caractères, car la poste française a l'ingénieuse habitude d'apposer son timbre sur cette partie principale de l'adresse.
Chargée! très chargée!