IV
Te rappelles-tu, mon cher ami, de cette époque déjà lointaine où nous n'aurions pas pu, comme aujourd'hui, concourir au prix de cent mille francs, fondé par M. Lob, le Véron de la chimie capillaire.—Possédant déjà quelque teinture d'orthographe, nous collaborions avec une audacieuse activité à une feuille, où, par exception, notre prose était payée à raison de huit francs l'arpent,—ce qui mettait nos lignes au prix des poires d'Angleterre.—Le fondateur de ce journal, où, par prudence, on ne lisait jamais: La suite à demain, disparut un jour en nous devant plusieurs hectares de copie.—Nous commençâmes d'abord par nous arracher les cheveux,—distraction qui ne nous est plus permise,—puis nous prîmes en collaboration le parti de passer cette banqueroute aux profits et pertes.
Cependant, trois mois après,—un samedi,—le dernier du carnaval, et comme nous regrettions avec mélancolie de ne pas pouvoir le graisser, on nous apporta une lettre dans laquelle nous étions convoqués, comme créancier du journal, à venir toucher 75% de notre créance.—Ah! conviens-en! jamais rentrée, même celle de Bouffé, ne fut plus heureuse.—Je t'ai rappelé cet épisode de notre jeunesse pour te faire comprendre la nature de l'émotion que j'ai éprouvée hier en recevant ta lettre chargée,—pas assez cependant, pour que je n'aie point pu l'emporter moi-même.—Il était temps,—je commençais à devenir aussi gêneur pour les employés de la poste anglaise que peut l'être un débutant littéraire qui veut faire passer son premier feuilleton,—et tu sais si ça tient, ces bêtes-là!
Mais puisque je retrouve un ami si fidèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle.
J'ai cependant vu le moment où j'allais me trouver fort embarrassé pour faire traduire en argent anglais le souvenir de la patrie contenu dans ta lettre, non pas que les traducteurs manquent ici;—ils y sont même fort nombreux.—Mais c'était un samedi, et ce jour-là, dès quatre heures de l'après-midi, non-seulement tous les comptoirs de change, mais encore tous les magasins sont fermés.—J'allai chez un garçon de ma connaissance, qui tient dans le Strand le dépôt d'une grande maison parisienne, et je le priai de me donner la monnaie de mon billet.—Il m'ouvrit sa caisse,—un monument qui paraissant destiné à loger le Pérou, et qui cependant ne contenait qu'une somme contre laquelle le dernier mendiant de Londres n'aurait pas voulu troquer sa journée.—Si vous étiez venu cinq minutes plus tôt, me dit mon ami, j'avais dix mille francs en or. Mais je viens de les envoyer à la Banque. Il m'apprit alors que c'était une mesure de précaution adoptée par tous les commerçants de Londres.—À la fin de la journée, chacun d'eux, dans la crainte d'être volé, ne conserve chez lui que la somme indispensable à ses besoins, et envoie sa recette du jour passer la nuit à la banque de son quartier, d'où il la retire chaque matin.
Frappé d'une non-valeur momentanée, mon billet de banque me devenait aussi inutile qu'un billet de l'Ambigu pourrait l'être à Londres—et même à Paris. Ce qui m'inquiétait surtout, c'est que j'étais à la veille d'un de ces dimanches anglais durant lesquels le tour du cadran semble plus long à faire que le tour du monde. Je fus heureusement sorti d'embarras par l'obligeance du docteur Verdé-Delisle, qui vient de mettre tout le monde médical en émoi, par la publication d'un livre contre la vaccine, à laquelle il attribue l'abâtardissement de la race moderne en Europe. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le Docteur Delisle, qui est un révolutionnaire par conviction, est, avec Fonta, un des plus beaux grêlés de France.
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Aujourd'hui dimanche,—fidèle à ses traditions d'ennui dominical,—la ville s'est réveillée au milieu d'un brouillard mieux imité qu'au théâtre de la Porte-Saint-Martin.—C'est une sorte de brume opaque, où les bruits de la rue s'absorbent;—on sent, en marchant dans les rues, palpiter dans l'air, autour de soi, les grandes ailes de hibou du spleen britannique.—À aucun prix on ne pourrait, avant une heure de l'après-midi, se faire ouvrir une boutique, pas même celle d'un armurier, si l'on avait l'envie bien naturelle de se brûler la cervelle, ne fût-ce que pour faire un peu de bruit au milieu de ce silence. Toute la population de Londres émigre dans les environs; aussi, après les offices, tous les pauvres abandonnent-ils les églises pour se réunir aux stations de chemins de fer ou de bateaux vapeur.—Gavarni nous a initiés à ces types de gueuserie, où toutes les races soumises à la domination anglaise ont leurs représentants, depuis l'Irlandais, fils de la famine, jusqu'à l'Indien, fils du soleil.
Nous avons été passer la journée à la campagne, qui est bien telle qu'on la représente dans les gravures de steeple-chase.—J'ai vu Richemond, où lord Ward avait, quelques jours auparavant, donné en l'honneur des beaux yeux d'une cantatrice,—qui sera bientôt une lady,—un magnifique banquet, auquel assistait toute la troupe du Théâtre-Italien.—Après Richemond, nous avons visité Hampton-Court, dont le parc est une merveille. La célèbre galerie de Hampton-Court est actuellement dénudée par les emprunts de l'exposition de Manchester. C'est là qu'on voit la plus belle collection des Holbein connus,—et plusieurs cartons de Raphaël, parmi lesquels celui de la Pêche miraculeuse et de la Transfiguration.
De Hampton-Court à Windsor, la route est charmante, mais elle est accidentée de nombreuses barrières, où un impôt qui varie de six pences à un demi-shelling est prélevé sur tous les équipages. Un paysagiste en quête de pittoresque ne ferait pas fortune dans cette campagne unie et joliette.—Ma grande préoccupation était de voir des chaumières et des paysans, mais les chaumières sont des maisons de campagne bâties sur un modèle uniforme; quant aux paysans, ils sont tous en habit noir, et ils mettent des cravates blanches jusqu'à leur charrue. En approchant de Windsor, le pays s'accidente un peu. On sait qu'il y a lutte, comme beauté de points de vue, entre la terrasse de Windsor et celle de Saint-Germain. L'opinion des touristes est partagée, mais je vote pour Saint-Germain, où il y a le pavillon Henri IV, dans lequel on dîne, tandis que Castle-Hotel est une gargote solennelle que le duc de Wellington et la duchesse de Kent n'auraient certainement point recommandée par une patente autographe, s'ils y avaient mangé un certain potage à la queue de bœuf que la beauté du paysage ne m'a pas fait digérer.
À la station de Windsor, nous nous sommes rencontrés avec des gardes de la reine, qui se sont mis à regarder Nadar avec la considération que les phénomènes se doivent entre eux. Tu sais que ces soldats sont les plus beaux hommes de l'Angleterre. L'un d'eux, qui était sergent, s'est approché de notre monumental ami pour se mesurer avec lui.—L'avantage de la taille est resté à Nadar, mais il a failli le payer cher. Le sergent, qui était recruteur, lui a tendu une demi-couronne à l'effigie de la reine d'Angleterre, et Nadar, croyant qu'il lui en demandait la monnaie, allait prendre la pièce, lorsque le docteur Delisle l'arrêta soudain, et lui expliqua que, en Angleterre, dès qu'on avait accepté d'un recruteur une pièce de monnaie à l'effigie du souverain régnant, on faisait partie de l'armée anglaise.
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J'ai été hier passer la soirée à la fameuse taverne de Nicholson's, où a lieu, comme tu le sais, la parodie de tous les procès curieux jugés par les tribunaux anglais. C'est une sorte de cour d'appel comique où l'opinion casse quelquefois les arrêts rendus par les magistrats; anomalie assez étrange à constater dans un pays où le respect de la loi est souvent poussé jusqu'à l'exagération. On donnait ce soir-là, à la demande du public, la représentation d'une affaire de conversation criminelle, qui avait récemment jeté quelque émoi dans la cité.—Un mécanicien, possédant, comme le dit Quinola, plutôt l'amour de la mécanique que la mécanique de l'amour, s'était, après un an de mariage, séparé amiablement de sa femme.—Les deux époux vivaient sous le même toit, mais ne partageaient point la même chambre, et n'avaient de rapport entre eux que pour regretter l'association légale de leurs incomptabilités.—En attendant que la loi sur le divorce lui eût rendu le libre exercice de ses sympathies, la femme encourageait les soins d'un jeune locataire de sa maison, et plusieurs fois l'avait reçu dans son appartement particulier à une heure où le soleil était couché et endormi depuis longtemps. Ces entrevues n'étaient pas sans péril, car elles avaient lieu dans une chambre assez voisine de celle habitée par le mari; mais, en tout pays, les gourmands de fruit défendu le trouvent meilleur s'il est cueilli au nez du garde-champêtre.—Cependant un matin, à l'heure où tous les chats de Londres se réveillent au cri de milk milk, poussé par les marchands de lait, le mécanicien crut, comme Angelo, entendre du bruit dans son mur. Il prêta l'oreille, et sentit quelque chose se dresser sur sa tête. En pareil cas, la loi anglaise est précise, et, avant de faire partie du club que nous plaçons en France sous la présidence de Georges Dandin, il faut prouver qu'on y a des titres.
Aussi la plainte d'un mari n'est-elle admise, judiciairement, qu'après une constatation évidente, et, comme on dit en vénerie, pour juger le délit, il faut l'avoir vu par corps; autrement, le plaignant court le risque d'être considéré comme un vantard. Instruit des exigences de la législation, le mécanicien résolut d'employer les ressources de son art pour arriver, comme Vulcain, son patron mythologique, à la surprise des deux coupables, et, dans le silence du cabinet, il inventa un appareil ingénieux que l'on pourrait appeler le compteur conjugal. Pendant une courte absence de sa femme, il pénétra dans la chambre à coucher de celle-ci, et appliqua au meuble principal de cette pièce un mécanisme dont la présence était habilement dissimulée, et qui communiquait, par un fil conducteur, à une sorte de cadran où se trouvait une aiguille indiquant des chiffres. Ce cadran était placé dans l'alcôve du mari, et restait toute le nuit éclairé par une lampe.
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Un soir, le mécanicien invite deux de ses amis à venir prendre le thé chez lui, et, désignant la chambre voisine de la sienne, habitée par sa femme, il les invite à ne point faire de bruit pour ne pas troubler son repos.—Puis, ayant su les retenir jusqu'à une heure assez avancée, il leur proposa de prendre des actions pour l'exploitation d'un nouveau système de surveillance dont, il voulut sur-le-champ leur expliquer l'usage.—Supposez, leur dit-il, que vous soyez séparés de vos femmes et que vous ayez des doutes sur l'emploi qu'elles font de leur liberté,—surtout à une heure pareille à celle où nous sommes,—mon appareil vous renseigne exactement. Voyez ce cadran.—L'aiguille est arrêtée sur le chiffre indiquant la pesanteur du corps de ma femme, qui est dans la chambre voisine.—Le moindre objet ajouté à ce poids serait indiqué immédiatement par mon cadran.
—Mais, interrompit l'un des invités, il me semble que votre aiguille varie beaucoup: du chiffre 45, la voici qui passe à 90.
—Il est impossible que ma femme ait pu engraisser de quarante-cinq kilos dans une soirée, reprit gravement le mécanicien; et conduisant les deux amis dans la chambre voisine, avant que le poids supplémentaire ait pu se dissimuler, il requit leur témoignage pour constater le flagrant délit devant la loi.—Le juge devant lequel l'affaire avait été portée avait condamné le séducteur à un farthing d'amende (deux liards de notre monnaie).—Quant à la femme, son mari avait été autorisé à la rendre à sa famille.—Le mécanicien a dû partir pour la France, où il compte exploiter son invention.