V

Londres, le...

J'ai assisté hier à une représentation de la troupe italienne au théâtre de la Reine; mademoiselle Alboni chantait la Cenerentola. Cela m'a un peu reposé du Sire de Framboisy, que des commis-voyageurs en médiocrités continentales ont introduit à Londres, malgré la surveillance de la douane. Quelle occasion cependant pour établir un impôt prohibitif ou pour mettre strictement en vigueur les règlements qui protègent l'observation du no comit nuisance!—Quelle bonne humeur saine et mélodieuse dans Cenerentola, et se peut-il vraiment que l'auteur de ce chef-d'œuvre consente à vivre dans Paris,—au milieu de cette ville où les rues n'ont de voix que pour fredonner le Sire de Framboisy, où les salons n'ont de pianos que pour accompagner les Deux Gendarmes.—Mademoiselle Alboni est toujours le plus merveilleux instrument que l'on connaisse, et auquel il ne manque, pour être complet, que de lui manquer quelque chose.—Un défaut rendrait peut-être la virtuose admirable, quand ce ne serait que les jours où elle essayerait de le vaincre.—On m'avait beaucoup vanté la salle du théâtre de la Reine, aussi ai-je éprouvé une déception;—cela est grand, mais non point grandiose;—le style décoratif en est mesquin, et rappelle celui de notre café des Aveugles, où on fait de si bonne musique pour les sourds. Il faut dire aussi qu'il n'y avait qu'une demi-chambrée, quelques amis, comme à l'Odéon les jours de tragédie classique. La saison est terminée et une partie de l'aristocratie est rentrée dans ses terres.

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Les personnes de marque qui sont restées à Londres s'abstiennent de paraître dans les lieux publics pour qu'on ne puisse pas supposer qu'elles n'ont pas encore quitté la ville.—Aussi n'ai-je pu assister à une de ces grandes représentations d'apparat, où la présence de S. M. la reine fait du théâtre une succursale de la cour.—Ces jours-là, l'étiquette s'assied au contrôle, où un lapidaire est installé avec la mission de refuser l'entrée à toutes les dames qui se présenteraient en ayant sur elles moins de cent mille livres de diamants.—Les hommes sont également soumis au frac et à la cravate blanche. Ce n'est pas gênant pour les Anglais, qui, en arrivant au monde, en trouvent une dans leur layette. Mais il arrive quelquefois aux voyageurs, ignorant les usages, de se présenter au théâtre comme ils iraient à l'estaminet, et de se heurter à un refus d'entrée.—Le cas a été prévu,—et dans presque toutes les boutiques qui avoisinent Her Majesty's-Theatre,—on loue des costumes d'opéra.—Les petits industriels vagues, qui rôdent sous le péristyle, font même concurrence aux vestiaires officiels, en abaissant à la portées des petites bourses la location de leurs propres habits noirs et de leurs propres cravates blanches.—Ils ne demandent d'autre gage que le vêtement qu'on dépouille pour mettre le leur.—Mais il y a quelqu'imprudence à les honorer de sa confiance, car pendant que l'on conduit leur habit noir à l'Opéra, il peut arriver qu'un policeman les emmène prendre le thé dans une maison où ils sont reçus même en paletot.—Une fois la saison terminée, l'entrée du théâtre de la Reine est abordable à toutes les classes de la société.—Outre que le prix des places est diminué de moitié, le contrôle se montre moins sévère sur le chapitre du costume—une mise décente est seulement de rigueur, et on serait reçu même avec l'arc-en-ciel autour du cou,—mais il n'en reste plus pour se faire une cravate—Léo Lespès a acheté le dernier coupon.

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Le soir où j'étais au théâtre, je n'ai vu de diamants qu'au jabot de Nadar et de perles que dans la bouche de madame Taglioni. Les loges de l'aristocratie étaient vivement démocratisées, je dirai même qu'au premier flair on respirait dans la salle cette vague odeur du billet donné... Le décor et la mise en scène m'ont paru être à l'Opéra des éléments dramatiques absolument inconnus. J'ai vu, dans le Cenerentola, des toiles auprès desquelles le fameux salon jaune, qui servait de mairie aux amoureux de M. Scribe, eût été une galerie d'Apollon,—et on a apporté sur la scène, pour chanter le duo assis, deux fauteuils sur lesquels un gamin du boulevard n'aurait pas voulu monter, même pour voir le feu d'artifice. Quant aux costumes, ils m'ont paru brodés par la main des fées de l'économie.—Mademoiselle Rosati a dansé Marco Spada avec mademoiselle Taglioni, pour laquelle le public de Londres a une idolâtrie évidente.

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Le jour où a eu lieu la clôture de la saison, la représentation a été égayée par un intermède comique qui n'était pas indiqué sur l'affiche, et dont le directeur du théâtre de la Reine a été le héros. Comme c'est la coutume, à Londres, après l'exécution solennelle du God save the Queen, écouté avec le respect religieux que tous les Anglais portent à leur souveraine, les artistes qui composent la troupe se sont avancés, chacun à leur tour, pour saluer le public privilégié qui leur témoigne à son tour sa sympathie par des bravos et des rappels. Il y a bien dans la salle quelques parents et quelques amis qui donnent le la à l'enthousiasme britannique—mais la cérémonie s'exécute;—on crève quelques paires de gants et on jette quelques bouquets. M. Lumley, qui s'étonne de ne pas encore voir, sur une place de Londres, une colonne monumentale supportant sa statue, avait imaginé de se faire comprendre dans l'ovation que la première aristocratie du monde accordait à ses artistes. Exceptionnellement, il voulait quêter le piédestal de sa dignité directoriale pour se mettre au même rang que son premier ténor ou sa prima donna.

En conséquence,—un nombreux groupe d'amis—attendait l'instant où le dernier artiste aurait achevé sa dernière révérence, pour procurer à M. Lumley le triomphe romain que celui-ci s'était commandé.—À un signal donné, un formidable chœur s'élève dans la salle, au moment où le public se disposait à se retirer:—Lumley! Lumley! Lumley! et au milieu d'un étonnement général.—M. Lumley s'avance sur la scène,—il a le soleil sur son jabot, et l'on voit briller les planètes aux boutonnières de son gilet,—il salue à quatre-vingts degrés, pose la main sur son cœur et se prépare à prononcer un speach; mais l'émotion, ou sa cravate, étranglent son éloquence,—et alors,—ah! dame!—et alors—l'aristocratie, qui n'a point en public l'hilarité expansive,—s'est souvenue qu'elle faisait partie de la joyeuse Angleterre, et elle a fait à M. Lumley un de ces succès—qui coulent un homme,—mais pas en bronze.

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En sortant du théâtre, à minuit, je me suis trouvé au milieu des lumineuses féeries de Hay-Market, qui est la rue de Londres où se trouvent en plus grand nombre les publics-houses, les tavernes élégantes, et tous les établissements où l'on noctambulise—entre un homard et une bouteille de sherrey.

M. Méry,—un jour qu'il était parvenu à retrouver la plume avec laquelle il écrivait jadis Héva et la Guerre de Nizam, a écrit dans les Nuits anglaises vingt pages qu'il peut revendiquer comme étant l'invention de la photographie. Je n'essayerai pas de lutter avec ce passage qui est resté dans toutes les mémoires littéraires comme un bon point à marquer à l'écrivain qui s'en marque lui-même tant de mauvais.—Qu'il vous suffise de savoir que Hay-Market, Piccadilly et les rues avoisinantes sont les principaux docks—de la compagnie de Cythère.—Depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin, dans cette rue et dans celles qui l'avoisinent, on trouve l'affluence qu'on remarque à Paris aux Champs-Élysées les jours de feu d'artifice. Sans doute c'est un tableau affligeant pour le moraliste, mais à Londres la morale se couche à neuf heures. À partir de ce moment, le pavé appartient à ceux qui ont l'habitude de le battre, et c'est en battant ce pavé-là, que Shakespeare a rêvé les types immortels de Juliette, de Cordélia, de Desdemone et de toutes les femmes-anges qui peuplent son répertoire.

Un spectacle bien cher à tous ceux dont le tempérament est fait avec une rognure de Gargantua, c'est le luxe apéritif des tavernes et la mise en scène pleine de séductions de leur étalage extérieur où, sous la blanche lumière du gaz, se rassemblent toutes les variétés connues du règne animal.—Les publics-houses de Hay-Market et de Piccadilly sont de préférence ceux où l'on va souper au retour du Wauxhall, de Cremorn et du Casino. Un homard vivant, passant ses longues pinces au travers du grillage de Scott, m'a invité à aller le manger. Scott est la Maison-d'or du quartier. Il est patronné par les jeunes gens de l'aristocratie et par les crinolines de grande circonférence. Le cabinet particulier existe peu dans les tavernes anglaises. Les salons sont divisés en compartiments,—ce qui rend l'isolement absolu à peu près impossible.—Mais ce que la morale y peut gagner, elle le perd dans les parcs qui restent ouverts toute la nuit.—Cependant, depuis quelque temps, l'autorité s'est émue de ces pèlerinages après boire.—Les parcs n'ont point été fermés, mais, sur une pétition de la chaste Diane qui avait sa statue dans Saint-James, on a organisé des rondes, qui assurent à la déesse un repos tranquille, en éloignant de ses regards tout ce qui pourrait lui faire regretter trop vivement l'absence d'Endymion.

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Cependant, on n'a pas encore pu, ou on n'a pas voulu retirer pendant la nuit l'hospitalité des parcs aux nombreux hôtes de ces dortoirs de la belle étoile. Ils y viennent reposer pacifiquement avec leurs femmes et leurs enfants. Chaque famille a son banc ou son arbre accoutumé. Le matin, aux premiers sons de la diane, ils se lèvent comme une troupe familiarisée avec la discipline et se répandent dans les rues où ils vont, pour la plupart, se livrer au productif far niente de la mendicité, profession qui n'est nullement interdite dans le département des Îles Britanniques, car elle est, avec le vagabondage, la soupape de sûreté des deux ou trois cents propriétaires auxquels appartient la ville de Londres.—Les Anglais, il faut le dire, ont l'instinct—de la charité,—tous ceux dont le formidable appétit de jouissances humaines est habitué à mâcher le million,—payent généreusement aux établissements de bienfaisance le droit de digérer avec sécurité.

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Mais l'aumône sur la voie publique est encore très-fréquente.—À Londres, quiconque peut donner donne, et avec bonne grâce comme on lui demande, car j'ai vu un jour un pauvre qui n'osait pas tendre sa main parce qu'il n'avait pas de gants et que c'était dimanche. Les bras croisés entre sa peau et le drap de son habit, il désignait timidement aux passants, par un mouvement de la tête, un chapeau en ruine, au fond duquel on apercevait encore un double chiffre surmonté d'une couronne ducale.—Ce chapeau armorié d'un pauvre honteux, qui n'avait pour oreiller que le pavé de la rue, avait appartenu peut-être à un lord propriétaire du quartier. Tous ceux qui jetaient leur aumône dans cette sébile armoriée, savaient bien qu'elle irait tomber dans le comptoir du dieu Gin.—Mais ils savaient aussi qu'il est le dieu de l'abrutissement résigné, que chaque taverne,—où la misère va s'abreuver, vaut un corps-de-garde,—et qu'en encourageant les pauvres honteux,—on prévient les pauvres hardis. Cela est si vrai, qu'un des principaux magistrats de Londres,—auquel on montrait le recensement de la population, classe par classe,—secouait la tête et disait avec inquiétude:—Que se passe-t-il?—je n'ai pas mon compte de pauvres.

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Je m'aperçois que ces remarques ne sont pas à leur place au milieu de ces lignes frivoles,—- qui auraient pu, sans que personne y perdît, rester dans le carnet, où les jetaient les hasards de la flânerie;—mais il est bien difficile de ne point parler de misère à propos d'un pays où l'haleine d'une population mourant de froid pendant l'hiver suffit pour former un brouillard qui cache la vue du soleil.

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Le gouvernement anglais a du reste le génie de la prévoyance, et, sans compromettre son autorité, il sait à propos faire des concessions.—Tout récemment il avait été question, à l'instigation du clergé, m'a-t-on dit, de supprimer les musiques publiques qui sont le dimanche une récréation populaire.—Il y a eu commencement d'émeute, on a déraciné quelques chênes dans les parcs pour les opposer aux bâtons des policemen. La police a dû rendre au peuple ses orchestres en plein vent.—Mais pour rester d'accord avec le principe religieux, qui en réclamait l'interdiction,—on a seulement permis la musique sacrée.—C'est du moins à ce titre que le Postillon de Longjumeau est exécuté à Londres dans les parcs sous le nom d'Oratorio.—On est devenu également beaucoup moins rigoureux pour les règlements, qui obligeaient les dimanches la stricte fermeture des débits de boisson.—Les portes et les volets, sont bien fermés jusqu'au soir; mais cependant—il y a bien un sésame qui entre-baille l'huis prohibé, s'il ne l'ouvre entièrement.—Je me souviens pour mon compte, d'avoir consommé plusieurs ginger-beer,—à une heure où la loi me condamnait à la soif.

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J'ai été ce soir à Cremorn-Garden,—c'est une imitation de Mabille. Le jardin beaucoup plus grand, mais moins somptueux, contient un théâtre, un cirque et une foule de divertissements.—L'éclairage est mesquin,—est-ce dans un but favorable au mystère? je ne le crois pas, car les labyrinthes et les bosquets sont peu fréquentés. La foule se disperse plus volontiers dans le cirque, vers les jeux, et surtout vers les loteries de bibelots.—La rotonde du bal, où s'élève un orchestre excellent, est, à l'instar de Mabille, l'empire où règne un Pilodo—qui pourrait rendre des points de grêle a à son confrère de Paris.—On m'affirme que c'est pour rappeler le plus possible le roi des bals parisiens, que le chef d'orchestre de Cremorn s'applique cette grêlure postiche, seulement il arrive quelquefois que, dans la chaleur de l'exécution d'un quadrille, le masque tombe et il reste un très-joli garçon, fort apprécié de ses danseuses.—Cremorn, qui est le Parc-aux-Biches de Londres, a, comme Mabille, ses grands et ses petits jours.—On y trouve beaucoup d'émigrées des Folies-Nouvelles et du Café du Cirque.

C'est le fonds de magasin de la galanterie parisienne. Elles ne valent pas à beaucoup près les Anglaises; mais comme elles viennent de France, le pavillon couvre la marchandise.—En résumé, ce bal, comme tous ceux qui existent à Londres, n'a pas l'entrain que l'on remarque quelquefois dans les nôtres.—Les Anglais sont des gens mathématiques et pressés qui ne font rien d'inutile. Aussi ne perdent-ils pas leur temps à faire la cour aux femmes qu'ils rencontrent dans les lieux de plaisir.—S'ils en invitent une pour le quadrille ou la valse,—ils lui présentent non pas la main, mais leur canne ou leur parapluie;—lorsque la femme, en valsant, permet à son cavalier de lui appuyer sa canne derrière le dos, c'est un indice d'espérances. On va ordinairement les arroser d'un verre de boisson froide, qui a le sherrey pour base, et qui se boit avec une paille.—Toute femme qui fréquente les bals apporte sa paille à sherrey dans son corset.—Si, après en avoir fait usage, elle l'offre à son cavalier, c'est comme si le notaire y avait passé.—Tout ceci n'est pas du dernier galant, mais le madrigal n'est pas une monnaie anglaise.—On peut revenir de Cremorn par le penny-boat. Quand la soirée est belle, c'est un charmant voyage d'un quart d'heure. À bord du steamer l'Anglais retrouve la gaieté qu'il n'avait pas au bal.—C'est l'Antée de l'eau, il faut qu'il soit dessus pour qu'il paraisse vivre. Quant à moi—mon retour de Cremorn a été gâté par des Parisiens, qui se racontaient le dernier drame de l'Ambigu.

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Aujourd'hui, à quatre heures, j'ai été pris dans la rue d'une attaque de spleen foudroyant. C'est une espèce de suie morale qui s'attache à toutes vos idées. Il n'est pas de distraction qui puisse vous ramoner l'âme. Il n'y a qu'un remède à ce mal-là:—c'est le départ. Je fais ma malle,—ce ne sera ni long ni lourd.

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L'ami qui me reconduit au chemin de fer m'a glissé dans la poche, en me quittant, une nouvelle à la main anglaise.

Il y a deux jours,—comme il avait fait mauvais temps et que le macadam avait délayé la boue dans la rue, un de ces industriels de la rue avait imaginé de tracer dans Regent-street un chemin praticable pour les piétons.—Chaque personne qui passait lui donnait un penny. Vers la fin du jour, et comme il avait amassé une assez belle recette, le balayeur, ayant quitté la place, prit son balai, et se mit à détruire son travail du matin, en effaçant le passage qu'il avait tracé au milieu de la boue.

—Et bien! lui dit mon ami qui à la même heure mettait les volets à son magasin, que faites-vous donc là?

—Mais je fais comme vous.—je ferme ma boutique. Un gamin de Paris aurait-il mieux dit!

En arrivant à la station de Folkestone où je dois m'embarquer, j'ai acheté pour lire, pendant la traversée, les numéros du Cours de littérature où se trouve l'éloge d'Alfred de Musset par M. de Lamartine.

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Ah!


CAUSERIES DRAMATIQUES

mademoiselle rachel

L'année qui vient de s'achever semble avoir donné pour mot d'ordre à celle qui commence de continuer son hécatombe de victimes choisies. Le Nécrologe de l'an nouveau s'ouvre encore par un nom illustre. Après une maladie dont l'issue, malheureusement trop certaine, n'était cependant pas aussi prochainement attendue, mademoiselle Rachel vient de mourir dans un petit coin de la terre française, qui est le vestibule de l'Italie.—La souveraineté dramatique qu'elle a exercée pendant près de vingt années, ses courses victorieuses à l'étranger, où elle allait populariser les œuvres de notre théâtre national, ont laissé d'elle, partout où elle a passé, un durable souvenir, qui fera de sa mort un événement européen, une date presque historique. On peut le dire sans exagération, c'est une tête couronnée que la mort vient de toucher. On a beaucoup écrit sur mademoiselle Rachel pendant sa vie; car elle était, comme femme et comme artiste, un de ces personnages que leur évidence soumet incessamment aux indiscrètes curiosités de l'opinion. On va sans doute écrire beaucoup à propos de sa mort: la Chronique a ses nécessités, et souvent elle est obligée de faire un pupitre d'un cercueil à peine fermé. Déjà, pour obéir à cette curiosité du public, on a commencé des révélations, qui, tout intéressantes et toutes sympathiques qu'elles puissent être, auraient pu être retardées, sans qu'on eût pour cela manqué de zèle pour la mémoire de la célèbre tragédienne.—Sans doute, l'actualité est un besoin de l'époque; mais il y a des occasions où ce besoin doit sembler pénible à satisfaire.

Quant à nous, n'ayant pas eu l'honneur, souvent envié, de connaître particulièrement mademoiselle Rachel, nous ne pourrons ajouter aucun détail biographique inédit à ceux qui sont déjà connus, et nous sommes obligé de nous restreindre dans les limites discrètes d'une simple appréciation artistique.

Comme tous les talents supérieurs dont l'arrivée imprévue occasionne un déplacement soudain dans les idées et dans les goûts du public, la grande tragédienne, dont Paris accompagne aujourd'hui même les funérailles, a soulevé bien des discussions dans la critique pendant le cours de sa carrière, si hâtivement interrompue.—Peu d'artistes ont éveillé plus de passions; mais si l'admiration ne s'est pas livrée toujours sans résistance, si l'enthousiasme s'enveloppait quelquefois de formules restrictives, une chose qui n'a jamais été contestée à la défunte par aucune voix, ce fut sa nature nativement privilégiée, qui, dès le premier aspect, et avant même qu'elle eût agi ou parlé, lui permettait de révéler cet on ne sait quoi de plus qu'humain, indiquant une de ces rares individualités que l'art destine à la domination des foules.—Aussi la mort de mademoiselle Rachel est-elle plus que la disparition regrettable d'une femme intelligente, jeune, admirée, aimée: elle est pour l'art un véritable sinistre.—Quelque chose était avec elle, qui ne sera plus; et c'est bien véritablement une grande place vide que va faire ailleurs cette petite place qu'on creuse à sa dépouille.—Mademoiselle Rachel est morte à trente-sept ans. On ne peut se défendre d'être profondément attristé par ces rigoureuses préférences du destin, qui semble quelquefois transformer la mort, le doux ange de la délivrance, en une sorte de juge brutal, appliquant avec colère la loi de destruction. Mais si mademoiselle Rachel est morte bien jeune, sa carrière n'en reste pas moins aussi pleinement remplie que puisse le souhaiter l'ambition humaine: son nom reste un des plus sonores qu'ait répétés le siècle. Depuis longtemps la gloire lui avait dit son dernier mot, et, si elle avait encore quelque chose à demander à la vie, ce ne pouvait être que le repos.—Relativement, elle aura donc vécu bien plus que d'autres grands artistes dont l'existence se sera prolongée plus longtemps que la sienne, mais qui auront dépensé une partie de leur vie dans des luttes pénibles et obscures.—Sans doute, elle aussi, a connu les difficiles chemins; mais elle n'a pas eu le temps de s'y lasser.—Elle a eu à lutter, comme tant d'autres: qui dit conquêtes dit combats; mais cette partie de sa biographie reste la plus courte.—Elle commença à régner dès qu'elle fut connue, et jamais peut-être acclamation plus unanime et plus spontanée n'inaugura une nouvelle royauté dans l'art, et ne couronna un plus jeune front.

Dès les premiers jours où elle parut sur le théâtre du Gymnase, vouée alors aux puérils jeux de scène du petit répertoire qui y avait été acclimaté par M. Scribe et ses écoliers, quelques fervents, toujours en quête de l'inconnu, découvrirent dans cette enfant celle qui allait être la grande muse tragique de l'époque.—Une destinée favorable ne permit point cependant que ce début prît les proportions d'un événement.—Si mademoiselle Rachel eût réussi tout d'abord avec éclat dans le genre étroit et faux où elle s'était montrée au public, peut-être le public l'aurait condamnée à y rester, et elle eût été perdue pour le grand art qu'elle était appelée à régénérer.—Heureusement pour elle et pour tout le monde, elle ne fit que traverser le territoire de la comédie bourgeoise. Son grand geste sculptural, ses fières allures, ses hautaines attitudes, cet organe sonore, plein, l'un des plus magnifiques instruments qui eussent depuis longtemps exprimé la passion, firent dissonnance avec les petites phrases, alternées de petits couplets, de ce petit drame.—L'actrice n'eut qu'un succès d'estime. Le directeur du Gymnase crut s'apercevoir qu'un article de l'engagement était pour sa pensionnaire une porte de sortie, et il la lui ouvrit, croyant bien ne laisser partir que la Vendéenne.—Peu de temps après, entrant par hasard à la Comédie-Française, à cette époque un des plus célèbres déserts de l'Europe, il la reconnut.—C'était déjà Camille,—non plus une petite débutante donnant quelques espérances, et qu'il fallait encourager,—mais la grande et fière Romaine de Corneille.

Le lendemain, c'était Hermione; huit jours après, c'était déjà celle qui fut Rachel.—On sait combien le public fut prompt à retourner à ce théâtre, presque délaissé, et avec quelle ferveur passionnée il accueillit la résurrection des vieux maîtres classiques.—Pour qu'un pareil enthousiasme ait pu se maintenir à un degré égal pendant dix-huit ans;—pour avoir su, avec cinq ou six rôles, ramener le culte d'une forme dramatique qui n'était plus dans le goût de l'époque,—il fallait quelque chose de plus qu'un grand talent, il fallait cette puissance souveraine d'un art supérieur.—Le public, encouragé quelquefois par la critique, a tenté de se soustraire à cette domination évidente: il se brouillait avec son actrice;—mais elle demeurait toujours la favorite et, à chacun de leurs raccommodements, l'art gagnait une de ces belles fêtes comme on en voyait souvent à ces heureuses époques, où les sereines distractions de l'intelligence étaient plutôt un besoin véritable qu'une affaire de mode.—Si on recherche quelle a été l'influence de mademoiselle Rachel sur le mouvement dramatique de son époque, il y aura peu de chose à dire qui puisse ajouter à sa gloire.—Elle a restauré passagèrement la tragédie française: rien de plus. En dehors des cinq ou six grandes figures tragiques qu'elle avait fidèlement restituées, elle a peu favorisé le théâtre contemporain, non par crainte d'impuissance, mais par sympathie, peut-être par reconnaissance pour les vieux poëtes, auxquels elle réservait de préférence ses souffles les plus puissants. Cette piété, un peu exclusive envers le passé, ne l'empêcha point quelquefois de prêter l'appui de son talent à des œuvres modernes. Mais ce n'est point là ce qui peut compter pour des services rendus à l'art de son temps.—Sauf de rares exceptions, mademoiselle Rachel avait la coquetterie de l'isolement et du tour de force:—elle protégeait particulièrement de sa présence et de son autorité des pièces—qui n'auraient pu exister sans elle, et il y eut dans quelques-unes de ces créations plus de charité que de dévouement.—Hostile à l'art dramatique, on ne peut point affirmer qu'elle le fut, mais du moins peut-on dire qu'elle se montra quelquefois paresseusement indifférente à l'aider.—Ce qui est certain, c'est que la tragédie est morte de nouveau avec elle. Hermione, Camille, Phèdre, Émilie, toutes les amoureuses, toutes les passionnées, toutes les jalouses, qu'elle faisait vivre, vont reprendre leur immobilité de bas-relief,—et rentrer dans le monde endormi de la tradition,—jusqu'à ce qu'une autre muse inspirée vienne souffler de nouveau sur la poussière qui les recouvrira.

Mademoiselle Rachel ne fut pas seulement une grande artiste dont le nom est destiné à se perpétuer au théâtre:—en dehors de la scène, elle était encore une des plus illustres personnalités de son époque.—Dépouillée du prestige dramatique, elle retrouvait dans le monde une autre souveraineté, qui était reconnue par tous ceux qui eurent l'honneur de l'approcher. C'était la grâce ajoutée à la grâce, disaient ceux qui avaient la réputation de ne dire que la vérité.—On a répété d'elle des mots charmants, qu'elle daignait faire elle-même, et sa correspondance indique une tournure d'esprit qui ne devait pis son originalité au vulgaire jargon des coulisses.—On a raconté quelquefois que les maréchaux de l'empereur Napoléon, lorsqu'ils devaient assister à quelque cérémonie d'apparat, allaient consulter Talma sur la manière de draper leur manteau de cour. Les plus grandes dames d'aujourd'hui auraient pu consulter mademoiselle Rachel sur la manière de s'envelopper dans un châle.—Elle possédait, avec la merveilleuse intuition que donne l'art, le sens intime des grandes élégances de l'attitude et du vêtement.—Dans le moulage qui aurait reproduit les plis formés par son cachemire, un statuaire aurait pu, sans commettre d'anachronisme, couler la tunique destinée à revêtir les lignes harmonieuses d'une figure antique.

Janvier 1858

émile augier[1]

L'accueil qui vient d'être fait à la dernière comédie représentée sur le théâtre de l'Odéon prouve que le public ratifie les honneurs académiques récemment accordés à M. Émile Augier.—Il n'est plus seulement l'élu d'une fraction de la littérature, il est l'élu de l'opinion.

La critique a souvent et justement été rigoureuse envers M. Émile Augier. Après avoir encouragé son premier début, les œuvres qui lui ont succédé ont été discutées avec une certaine sévérité. Mais l'auteur de la Jeunesse ne s'est pas mépris sur les véritables intentions de cette rigueur sympathique. À l'époque où il parut au théâtre, il se présentait—par modestie, sans doute—à la suite d'un écrivain dont les tendances dramatiques avaient un but rétrograde. Après un succès de surprise, qu'elle avait eu le tort d'exagérer, la critique dut combattre cette réaction.—Mais il était trop tard déjà: une école était créée, et, par camaraderie plutôt que par instinct, M. Émile Augier s'était fait le second de M. Ponsard.—Ce fut à rompre cette association antinaturelle que la critique a longtemps travaillé, et jusque dans les agressions dont il était l'objet, M. Augier a pu voir qu'il était traité avec une préférence marquée.

Les efforts de la critique ne furent pas stériles. Tandis que l'auteur de Lucrèce persévérait avec une conviction respectable, comme l'est toute conviction, dans la voie où il savait devoir trouver le succès, M. Émile Augier, emporté par sa véritable nature, s'échappait quelquefois du préau de l'école du bon sens, et s'aventurait à faire de la poésie buissonnière. Ces tentatives, qui d'ailleurs manquaient de franchise, ne furent point toutes heureuses au point de vue du succès banal. Elles auraient pu décourager M. Augier. Elles eurent au contraire pour résultat de l'accoutumer aux périls de la lutte, et de le rendre indifférent aux faciles triomphes qu'on peut obtenir en flattant l'opinion de la majorité, nativement hostile à tout art qui tend à s'élever.

Les commencements de cette seconde période du talent de M. Augier révèlent encore un certain respect pour les traditions de l'école qui le revendiquait comme un de ses chefs. Mais cependant, au milieu des concessions qu'il croit devoir faire encore à son passé, on sent qu'il médite une émancipation complète de toute servitude littéraire. En même temps qu'il agrandit l'horizon de ses idées, il imprime à ses œuvres nouvelles un mouvement dramatique, où la vie commence à remuer: progrès qui lui attire déjà quelques mauvaises notes dans l'école du bon sens.—Son vers, facile et spirituel, s'empreint de poésie, en exprimant des passions autres que celles permises dans le répertoire du théâtre-sermon.—M. Augier semble préluder à sa pièce de la Jeunesse en se faisant jeune lui-même. Ses infidélités à son école deviennent plus fréquentes. Diane, qui semble une tentative de réconciliation avec le romantisme, donne la main à Marion Delorme.—M. Augier pousse même une pointe dans le domaine de la fantaisie, en compagnie d'Alfred de Musset,—et continue de se compromettre aux yeux du parti littéraire qu'il représente, en écrivant une comédie avec M. Jules Sandeau, un romancier, un homme qui écrit en prose. La collaboration de l'esprit alerte de M. Augier avec la délicatesse passionnée de M. Sandeau produisit le Gendre de M. Poirier, comédie charmante, dont le sujet était loin d'être la glorification des instincts bourgeois. Ce fut à la fois un succès dramatique et littéraire, en même temps qu'un rapprochement vers le genre où le théâtre commençait à entrer.—S'il eût été profitable, au point de vue de leur intérêt, que l'association des deux écrivains se perpétuât, elle pouvait être nuisible à leur individualité.—Il y eut une séparation amiable, à la suite de laquelle M. Augier reparut seul avec le Mariage d'Olympe, dont la chute triomphante fut la revanche complète et longtemps attendue du succès de Gabrielle.—Cette pièce n'était plus une transition, mais une franche apostasie des principes de l'école à laquelle il avait appartenu jadis.—Le jour où elle fut représentée, l'auteur reçut sa démission de membre de l'école du bon sens.—Cette rupture définitive fut une véritable fête littéraire, et si le Mariage d'Olympe tomba devant le parterre, la réputation de M. Augier s'éleva singulièrement dans la portion du public qui mesure plutôt une œuvre à sa valeur qu'à son succès.—Une chose importante au théâtre, aussi bien qu'ailleurs, c'est de savoir arriver à temps.—La science de l'à-propos est le talent de ceux qui n'en ont pas.—Des œuvres dont le principal ou l'unique mérite était d'arriver juste à la minute précise où le public désire voir formuler au théâtre des idées qui sont dans l'air ont réussi avec éclat,—tandis que d'autres recevaient un accueil douteux, parce qu'elles se présentaient en avance ou en retard.

L'habent sua fata, que les anciens appliquaient aux livres, peut s'appliquer encore plus justement aux ouvrages dramatiques.—Le caprice du public faisant du théâtre le terrain le plus mouvant où puissent s'aventurer les inventions de l'intelligence, en donnant le Mariage d'Olympe, M. Augier était en retard. Déjà depuis plusieurs années la scène était occupée par toutes les variétés du monde interlope, et ce spectacle avait épuisé l'attention de la foule.—Le mérite de cette comédie et sa moralité même ne purent conjurer l'esprit de réaction dont les clameurs hypocrites de la critique vertueuse animaient les spectateurs. Ils ne voulurent point attendre l'œuvre qui résumait la question sociale, débattue devant eux sous toutes les formes. Cette réaction fut injuste comme l'est souvent toute chose née du caprice; mais si M. Augier en fut victime à un point de vue, l'événement lui fut profitable à un autre, car le Mariage d'Olympe avait prouvé à ceux qui en doutaient encore, qu'il pouvait parler la langue virile de la comédie sérieuse.—La Jeunesse, qu'on vient de représenter à l'Odéon, est-elle un progrès sur les dernières productions du nouvel académicien?—Comme conception dramatique, non; mais comme audace et comme création de caractères, M. Augier indique son intention bien arrêtée de persévérer dans la voie où la critique fit tant d'efforts pour l'attirer. Et d'abord il faut remarquer cette fois qu'il s'est présenté dans les conditions favorables pour réussir.

Cette même mobilité dans l'esprit du public à laquelle il dut un désastre vient de lui préparer un triomphe.—Sera-t-il durable ou passager? On ne sait encore, mais on remarque depuis quelque temps un indice de retour vers une forme dramatique d'où la poésie ne soit pas exclue comme faisant obstacle à l'intérêt.—L'écrivain qui au théâtre fut le précurseur de l'école réaliste a ses caudataires, dont les productions n'obtiennent déjà plus la vogue qui les accueillait jadis.—N'est-ce qu'un temps d'arrêt dans la curiosité? Est-ce lassitude réelle et besoin de changement? Toujours est-il que le moment semble favorable pour l'écrivain dramatique arrivant au théâtre doublé d'un poëte.—C'est ce que nous avons cru deviner dans l'ovation faite à M. Augier, qui, il faut le dire, n'avait jamais été en meilleure veine de poésie.—Le sujet de sa pièce nouvelle est tout moderne: c'est la lutte de l'homme jeune avec les mœurs de l'époque, qui, au nom de ses intérêts de position et de fortune, réclament l'immolation de tous les instincts libres et généreux de l'âge juvénile.—On pourrait contester à M. Augier que son personnage de Philippe Huguet, qui a vingt-huit ans, soit la personnification bien absolue de la jeunesse; à vingt-huit ans la jeunesse est déjà un astre voisin de son déclin. La profession même d'Huguet a dû hâter la maturité de son esprit. Philippe est avocat, et l'étude de la loi est contradictoire avec les aspirations du cœur.—Il est vrai que dès son jeune âge Philippe a été victime de la corruption maternelle,—corruption est le mot, et on n'en peut trouver d'autre pour exprimer le système d'éducation avec lequel madame Huguet a élevé son fils dès son plus jeune âge.—Cette création de la mère corruptrice est toute la pièce.—Balzac, qui ne reculait certainement pas devant la peinture des infirmités sociales, l'eût à peine osé. Madame Huguet s'est mariée pauvre à un homme pauvre, qu'elle aimait et dont elle était aimée; les premiers temps de cette union furent heureux:

Comme nous nous aimions, comme nous étions braves,
Quel superbe dédain des mesquines entraves!

dit elle-même madame Huguet dans la scène où elle explique à son fils les raisons qui l'ont amenée à nourrir sa jeunesse du lait amer de l'expérience.—Mais aux joies de la lune de miel, à la lutte courageuse que les deux époux, soutenus par leur amour, ont entreprise contre la misère, a succédé un de ces découragements qui tôt ou tard finissent par affaiblir les plus robustes affections.

Cette pauvreté, d'autant plus pénible à supporter qu'il fallait la dérober sous l'apparence d'un bien-être factice, s'augmente encore par la naissance de deux enfants, qui sur les modestes revenus du ménage viennent prélever l'impôt de leur éducation.—Restée veuve, madame Huguet a marié sa fille et vit avec son fils; mais en se rappelant les souffrances intimes qui ont altéré son bonheur d'épouse et de mère, elle a juré d'affranchir son fils d'une destinée où la misère pourrait être l'hôte de son foyer.—C'est dans ce but que par le conseil, par l'exemple, elle a éloigné Philippe du vert chemin de sa jeunesse, pour l'entraîner sur la route au bout de laquelle son ambition rêvait la fortune, ce bonheur moderne.—L'intention est maternelle, sans doute, mais ce n'était pas moins une grande audace de risquer sur la scène cette maternité qui, au nom de sa tendresse, s'appliquait à étouffer tous les instincts généreux de son enfant. Cette création scabreuse, et traitée avec un art infini, a été acceptée par le public. Il n'a point voulu y voir ce que l'auteur n'avait pas voulu montrer,—une mère monstrueuse, c'est-à-dire un outrage fait au sentiment le plus sacré de la nature.

Cependant quelques timorés crieront peut-être à l'immoralité. Mais ne serait-il pas temps d'en finir avec ce reproche banal qu'on jette à toutes les œuvres qui s'inspirent un peu vivement des mœurs de leur époque? La nôtre restera grande dans l'histoire, par les grandes choses et les grands noms qu'elle rappelle à l'avenir. Mais on ne peut nier que nous traversons une époque de décadence morale, et que le temps est mauvais pour faire de la scène comique un pâturage où brouterait le troupeau des blancs moutons de madame Deshoulières. La conclusion de la pièce de M. Augier est plus poétique que dramatique. Philippe Huguet, malgré toutes ses concessions aux lâchetés sociales, a cependant gardé, pur de tout contact corrupteur, l'amour qu'il a pour sa cousine. Cette passion comprimée, presque inavouée, éclate tout à coup. Par un beau soleil d'été, au milieu des champs qui exhalent

Cette fraîche senteur des terres retournées,

le jeune homme sent sa jeunesse faire irruption subite dans tout son être. L'intervention des influences de la nature peut être discutée comme moyen dramatique. On trouvera peut-être que Philippe déchire bien vite sa robe d'avocat au premier buisson d'aubépine. Mais ce rajeunissement de l'homme par la jeunesse d'une nature en floraison est une idée poétique, une fiction, si on veut, mais une fiction pleine de charme et qui amène une scène d'amour, une vraie scène d'amour comme on n'en avait pas entendu au théâtre depuis le dialogue de Valentin avec Cécile, dans Il ne faut jurer de rien! Cette scène seule suffirait pour justifier le titre de la Jeunesse que M. Augier a donné à sa pièce. Oui, c'est bien la jeunesse qui parle par ces beaux vers de Philippe à Cyprienne quand il lui avoue son amour:

Quel serment te faut-il de ma métamorphose?
Eh bien! par la beauté de la terre et des cieux,
Par le printemps en fleurs, par l'été radieux;
Mais non par ma jeunesse à la fin déchaînée;
Non, non, par tes douleurs, ô douce résignée,
Je jure qu'il n'est plus ce vieillard, ce pervers,
Qui cherchait d'autres biens que toi dans l'univers.
Moi je suis un jeune homme heureux et sans envie,
Ne demandant à Dieu que de gagner ta vie
Et défiant le sort d'atteindre son bonheur,
Enfoui désormais tout entier dans ton cœur.
Me crois-tu maintenant?—Soyez témoin pour elle,
Bois sombre et plein de mousse où rit la tourterelle.

Ce rire de la tourterelle est, par parenthèse, une faute de naturalisme. Tout le monde sait que ce charmant oiseau des solitudes champêtres exprime au contraire son éternel amour par une sorte de roucoulement à la fois tendre et plaintif.—Ceci n'est pas une critique mais une simple observation.—On prévoit quel dénoûment amène la rencontre de Philippe avec sa cousine: il épouse Cyprienne et vivra auprès d'elle à la campagne. En réalité, cette utopie de l'avocat-laboureur est un peu un dénoûment de convention. Ou madame Huguet n'avait pu parvenir à inoculer à son fils sa fièvre d'ambition et de fortune, et alors il n'aurait pas attendu aussi longtemps pour suivre les penchants de son cœur en épousant sa cousine; ou les influences maternelles auraient préservé Philippe de tout retour juvénile: cette conclusion n'en est donc pas une, dramatiquement. Mais il nous répugne de soumettre à l'appareil de la logique une œuvre qui est avant tout une tentative de poésie. Laissons à d'autres le soin de chagriner le succès d'un homme qui, à son honneur et à celui du public, a su réunir dans cette difficile entreprise de faire écouter et applaudir des vers à une époque où l'on parle une langue en chiffres.

l'esprit du jour

...À propos des pièces en vogue, la critique qui s'en irait en guerre courrait le risque de se compromettre gravement; les petits agneaux lui bêleraient ironiquement au nez, et les vaches landaises ne se laisseraient pas écarter par les plis de sa toge sans la trouer préalablement de quelques coups de corne. Si, persistant dans son réquisitoire, le malheureux critique s'écriait: «Mais la raison! Mais le sens commun! qu'en faites-vous dans tout ceci?» Grassot lui grognerait gnouf-gnouf. S'il tentait de protester au nom du style et de la langue, Lassagne lui montrerait la sienne en lui répondant: Ô mon Dieur-je—et tout serait dit; car, à l'heure où nous sommes, ces deux vocables triomphants suffisent pour répondre à tout. Ils sont l'admiration et la préoccupation de tout un peuple qui tient cependant quelque place sur la carte. Gnouf-gnouf et ô mon Dieur-je résument toute la gaieté et tout l'esprit français. Avant peu, ces deux interjections finiront par former à elles seules le fond de la langue. On se bat presque pour chacune d'elles, comme on se battait jadis sous les réverbères pour le sonnet de Job contre le sonnet d'Uranie. C'est une rage, une fureur, une passion comme les Parisiens seuls savent en avoir pour les choses ridicules.—Il y a maintenant à Paris des professeurs qui enseignent l'art d'imiter la délirante épilepsie de Lassagne, ou l'enrouement épique de Grassot.—Un pharmacien qui inventerait des pastilles antipectorales, dont l'usage communiquerait aux consommateurs l'extinction de voix du célèbre grotesque du Palais-Royal, ferait fortune en moins d'une semaine.—Dans les foyers, dans les ateliers, dans tous les centres où l'art élabore son œuvre sous toutes ses formes: gnouf-gnouf et ô mon Dieur-je sont à l'étude.—C'est en disant gnouf-gnouf que le poëte appelle l'inspiration rebelle.

Gnouf-gnouf, t'en souvient-il, nous voguions en silence,

répètent les cygnes élégiaques qui nagent dans les eaux du lac immortel.—Les Lassagnistes sont un peu moins nombreux. Cependant un jeune homme qui sait adroitement jeter quelque ô mon Dieur-je dans la conversation peut encore se présenter dans un salon.—Si l'Alboni chante, on la fera taire.—Ce sera d'abord une occasion d'éviter l'art, une chose que le public moderne n'aime pas, parce qu'elle offense la vulgarité de ses goûts.

Peut-être trouvera-t-on que c'est là chercher querelle à une innocente manie; mais il y a dans cette manie un symptôme qui caractérise l'esprit du temps: jamais il n'a été plus indifféremment hostile aux œuvres sérieusement dignes d'attirer l'attention; jamais il ne s'est montré plus sympathique à celles qui le sont moins.—L'époque est surtout propice aux exagérations du grotesque et aux extravagances de la parodie. De même que l'acteur qui a le plus de succès est celui-là qui sait le mieux faire subir au masque humain toutes les difformités de la grimace, les œuvres qui exercent sur la foule l'attraction la plus puissante sont celles où la vérité humaine est le plus violemment contorsionnée. Au théâtre, les ouvrages sérieux ou d'apparence sérieuse attirent bien le public, mais on pourrait croire qu'il y vient plutôt par curiosité, par désœuvrement, que par goût. C'est au spectacle et non au théâtre que l'appellent ses véritables instincts.

FIN.


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SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE1
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PROPOS DE VILLE ET PROPOS DE THÉÂTRE1
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LES NUITS D'HIVER, poésies complètes, 4e édition1vol.
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LA VIE DE BOHÊME, comédie en cinq actes.
LE BONHOMME JADIS, comédie en un acte.
LE SERMENT D'HORACE, comédie en un acte.
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Émile Colin.—Imprimerie de Lagny.