II

le charançon

Pareil à l'insecte qui ronge les récoltes, il s'introduit dans la littérature pour y causer des ravages.

On ne sait comment, il arrive on ne sait d'où.

Pour unique mise de fonds, il apporte l'aplomb, qui est l'audace des sots, et la mémoire, qui est la science des ignorants; non pas, grand Dieu! qu'il remarque ce qu'il voit ou ce qu'il entend dire, ce serait alors de l'observation; il surmoule les observations des autres. C'est le Charançon qui a le premier pratiqué le pastiche, car il est incapable de rien inventer qui soit marqué à son propre coin, fût-ce même une sottise.

Les admirations vivement senties entraînent quelquefois les esprits les mieux doués et les talents les plus individuels à l'imitation des œuvres qui répondent plus particulièrement à leurs sympathies: mais dans ces cas, la copie devient alors une façon de glorifier le modèle.

Le Charançon imite grossièrement, maladroitement; son pastiche n'est pas une copie, c'est une caricature. Ces difformes parodies ressemblent à leurs modèles, comme ressemblent aux œuvres d'art les odieux plâtres, colportés sur les quais et les boulevards par les Piémontais, pendant la morte saison de la fumisterie.

Toutes les comparaisons qui pourraient peindre l'activité, la souplesse, la ruse, l'insistance, la servilité ne suffiraient pas à donner une idée complète de tout le mal que le Charançon se donne pour arriver à se produire, n'importe où, n'importe comment. Pour accélérer ses débuts il possède, d'ailleurs des facilités qui manquent quelquefois aux hommes de lettres véritables,—il a des relations.

Les relations sont les escaliers par lesquels, dans toutes les conditions, on arrive, sans se donner trop de mal, à atteindre les étages supérieurs.

En littérature particulièrement, les relations servent les personnes au préjudice de l'art.

Les relations s'imposent ou se sollicitent.

Dans le premier cas, elles sont honorables et ne peuvent que flatter l'amour-propre.

Dans le second cas, elles humilient.—Un homme qui a le sentiment de sa valeur souffrira péniblement si, pour la constater, il a besoin de requérir l'appui des imbéciles ou des niais, qui sont une force comme toute majorité.

Le Charançon est invulnérable de ce côté; son amour-propre, habillé de toile imperméable, peut impunément recevoir toutes les averses de dédain qui pleuvent sur lui. Grâce à ses relations, il entre dans la littérature comme les gens qui arrivent en retard à la porte d'un théâtre, rompent avec violence la queue formée, et se mettent à la tête, de façon à pénétrer les premiers dans la salle, sans avoir eu les ennuis de l'attente.

Par exemple, madame une telle l'aura un soir recommandé à monsieur un tel, qui aura parlé à celui-ci, qui l'aura présenté à celui-là, et un beau matin on lui aura dit dans un journal:—apportez-nous quelque chose.

Le Charançon ne se le fait pas dire deux fois: dès le lendemain, il arrive avec son article dans la main, et il court avertir ses amis et connaissances qu'il va écrire dans tel on tel journal. On a vu souvent des travaux d'hommes de lettres sérieux rester longtemps dans les cartons de la rédaction, mais la copie du Charançon n'y fait jamais long séjour.

Dès qu'on a commis l'imprudence de lui recevoir quelque chose, il ne quitte pas les bureaux. Du matin au soir, il surveille et presse son insertion. Pour se débarrasser de ses intolérables persécutions, on lui annonce un beau jour que son article est à l'imprimerie.

Ce jour-là, si vous le rencontrez dans la rue, il vous abordera pour vous laisser aussitôt en criant: «Pardon si je vous quitte aussi vite, mais il faut que j'aille corriger mes épreuves.»

Voyez-le entrer à l'imprimerie: quel air affairé, quelle importance il se donne; demandez au compositeur ce qu'il pense des Charançons de lettres quand ils viennent corriger leur premier article; demandez au prote, qu'ils assomment de leurs recommandations saugrenues.

—Prenez bien garde à cet alinéa; il est de la dernière importance;—remarquez bien ce changement,—n'allez pas oublier cette parenthèse,—et ceci,—et cela,—et leur nom qu'ils ne trouvent jamais assez gros!

Enfin le jour de la publication arrive: le Charançon n'a pas dormi; dès le matin, il est dans la rue, guettant l'ouverture des cabinets littéraires.

Voyez-vous ce monsieur qui tient un journal dans ses mains qui tremblent?—Voyez-vous ses yeux grands ouverts, sa bouche grande ouverte aussi?—- C'est un Charançon qui lit son premier article imprimé! Tout à coup il devient pâle, la sueur mouille son visage, il frappe du poing. Il vient de découvrir un bourdon ou une coquille; il court au journal; il entre dans les bureaux comme un ouragan; il se plaint avec violence.

On a dénaturé son article, on compromet sa réputation, etc., etc., etc. S'il ne se retenait pas, il imiterait, dans son désespoir, ce poëte italien qui se suicida à cause d'une virgule changée de place dans la composition d'un de ses livres. Pour une lettre retournée, le Charançon exigerait volontiers qu'on recommençât le tirage du numéro.

Il se calme cependant, sur la promesse d'un erratum. Et, prenant autant d'exemplaires que peuvent en contenir ses poches, il en va faire la distribution dans la ville.

Le soir, il parcourt les cafés. Chaque fois qu'un consommateur demande le journal où il se trouve imprimé, il suit des yeux les mouvements de son visage pendant sa lecture, et si elle ne se continue pas jusqu'à la colonne où se trouve son article, il ne peut cacher son dépit.

Du jour où le Charançon a eu un article imprimé, ce ne sont plus des talons qu'il a à ses souliers, ce sont des piédestaux.

Dès qu'il a constaté son existence par une première publication, il utilise ce précédent pour se faire comprendre parmi les collaborateurs des feuilles éphémères destinées à mourir du CROUP littéraire à l'âge de deux ou trois numéros. Dans ces journaux qui ne font que s'entr'ouvrir, le caissier demeure, pour les rédacteurs, constamment caché dans les nuages de l'incognito le plus épais.

Mais le Charançon, qui travaille seulement pour la gloire, ne demande pas d'abord à être payé.

Un Charançon, qui faisait valoir cette raison, comprise du rédacteur en chef d'un journal qui rétribue largement ses écrivains, en reçut cette réponse:

—Monsieur, mon journal n'est pas assez riche pour se permettre d'avoir de la rédaction gratis; adressez-vous aux publications qui peuvent se procurer le luxe de se passer de public.

Peu à peu cependant, à force d'intrigue, à force de se remuer, le Charançon finit par acquérir ce qu'on pourrait appeler une réputation de prospectus.

Il a fourré l'annonce de ses ouvrages dans tous les spécimens. Il se montre plus exigeant, il croit à son avenir, et il parvient même à y faire croire quelques autres.

Le jour où il a fait imprimer quatre cents lignes, il les collectionne et les offre à la Société des gens de lettres, avec une demande de réception dans son sein.—S'il est reçu, il se hâte de faire graver des cartes, sur lesquelles il ajoute après son nom:

Membre de la Société des gens de lettres.