III
le rédacteur pour tout faire
Il existe, à Paris, un grand nombre de ménages peu fortunés, où l'on prend une bonne pour tout faire. Les servantes qui acceptent ces conditions sont ordinairement des disciples anonymes de M. Cousin, car leur engagement les oblige à pratiquer l'éclectisme le plus étendu.
La servante pour tout faire fait d'abord le ménage et tout ce qui se rattache à cette occupation:
Elle fait la cuisine;
Elle fait les commissions;
Elle fait la lessive et le repassage;
Elle fait les corsets et les robes de Madame;
Elle fait les gilets et les culottes de Monsieur.
Et quelquefois même, s'il y a un nouveau-né dans la maison, on essaye de l'utiliser comme nourrice.
Dire qu'elle excelle dans sa multiple besogne, je n'oserais pas l'affirmer.
Elle reçoit ordinairement de quinze à vingt-cinq francs par mois, et elle est nourrie.
Il existe, de même, à Paris, des journaux peu riches—pauvreté n'est pas vice—ou n'ayant pas le moyen de subventionner un spécialiste pour chacune des matières que sa feuille est appelée à traiter, le propriétaire prend un rédacteur pour tout faire.
C'est ordinairement un homme de lettres, bachelier comme Lindor, et qui s'est essayé tour à tour dans tous les genres de littérature, sans avoir positivement réussi dans aucun.
Ces diverses tentatives, dans lesquelles il a échoué isolément, ne l'ont point découragé. Il met en pratique la devise affirmant que l'union fait la force. Et, n'ayant pas été heureux dans les spécialités, il brûle un cierge à M. Cousin, et se dévoue à l'éclectisme.
C'est alors qu'il accepte les fonctions de rédacteur pour tout faire, et il fait tout en effet, sans hésitation et sans balancier.
Il fait du roman et de la nouvelle.
Il fait des comptes-rendus:
Dramatiques,
Lyriques,
Scientifiques,
Académiques.
Il fait des chroniques:
Parisiennes,
Provinciales,
Étrangères.
Il parle également et à volonté;
Médecine,
Usine,
Cuisine.
Il parle chemins de fer,
Religion,
Industrie,
Modes,
Libre-échange.
Il rédige le premier-Paris,
Le filet,
L'entre-filet,
L'annonce,
La réclame.
Et il compose pour chaque numéro:
Des logogriphes,
Des charades,
Des rébus
Et des calembours.
Quelquefois même, c'est lui qui dessine la vignette du journal—et c'est encore lui qui la grave.
Enfin, c'est un véritable touche-à-tout.
Il touche même quelquefois des appointements qui varient de 70 à 125 francs par moi—il n'est ni nourri, ni couché, ni blanchi; il ne reçoit d'étrennes que lorsqu'il songe à s'en donner.
Mais il est en même temps son rédacteur en chef et sa rédaction.
Ce qui l'oblige à être très-respectueux envers lui-même.
À se céder le pas quand il entre ou sort de son bureau.
À se saluer quand il se rencontre,
Et à se déposer sa carte le jour de l'an.
Mais, en revanche, il possède le droit:
De recevoir tous ses articles, et de ne pas les faire attendre sur le marbre.
De n'y jamais faire de coupures,
Et de les trouver également jolis.
Tous les jours il va à la Bibliothèque, et y prend un picotin d'érudition, pour les besoins de la matière dont il aura à s'occuper dans son numéro.
S'il est trop pressé, il fait faire sa besogne par un collaborateur à deux branches, qui lui sert également pour se rogner les ongles et moucher la chandelle.
En qualité de rédacteur en chef, il est de toutes les premières, et siège aux stalles de la critique. Comme son journal ne possède qu'une influence relative, il arrive quelquefois que les administrations lui adressent seulement des coupons de corridors ou de carreaux de loges, auquel cas, il va paisiblement voir la pièce au café, et en suit religieusement l'intrigue en jouant aux dominos.
S'il a souvent le double blanc, c'est que la pièce est bonne; s'il a le double six, c'est que la pièce est mauvaise.
Inventeur de ce critérium, il en indiqua fraternellement la commodité à un critique très-influent, qui n'attend qu'une occasion de lui prouver sa reconnaissance, en lui étant le plus confraternellement désagréable qu'il se pourra.
Mais, bonne ou mauvaise, la critique du rédacteur pour tout faire est généralement obligeante: dire ou faire du mal lui serait pénible, ou même embarrassant. C'est la seule chose qu'il ne sache pas ou ne veuille pas faire. Sa plume est un outil, et jamais une arme.
Quand il rencontre un confrère, il a toujours un mot aimable à lui dire à propos de ce qu'il a publié récemment. L'amabilité se retrouvera au bout de sa plume le jour où il se rassemblera autour de sa table de rédaction pour faire le journal. Le rédacteur pour tout faire semble posséder le don d'ubiquité,—il est partout en même temps;—il fait honnêtement et discrètement son métier, sans prétentions et sans bruit.
Ce n'est pas cependant qu'il ne possède, comme tous les humains bien organisés, la petite dose d'amour-propre qui est nécessaire à l'homme pour vivre,—comme l'air et le soleil.
Aussi, quand un abonné s'est fait inscrire dans la journée, il se serre la main à lui-même, et se dit, avec un légitime orgueil, en prenant un maintien et une voix de rédacteur en chef:
—Votre dernier article a fait de l'effet.
Et il a, en effet, différentes raisons pour être convaincu que c'est son article et pas celui d'un autre.
Quand il a exercé ses fonctions pendant quelque temps, il tente de se constater à lui-même son influence, en essayant de faire engager sa maîtresse dans un petit théâtre.—Il réussit ordinairement.
Quelquefois il songe à se marier,—et jamais à être de l'Académie.
On ne lui connaît ni ennemi ni envieux.—Christophe-Colomb lui-même ne pourrait pas lui en découvrir un.