ÉPITRE.—CONTE.—NOUVELLE.
L’épître était une sorte de lettre poétique qui se déclamait. Le sujet était ordinairement de respectueuses supplications adressées à un grand seigneur, des témoignages de reconnaissance ou des remerciements pour des services rendus. Le conte et la nouvelle rentrent dans la classe des romans, dont ils ne sont que des diminutifs.
A ces différents genres de poésie, on peut ajouter certaines petites pièces qui prenaient des titres particuliers se rapportant aux sujets traités.
Ainsi l’Escondig était une chanson dans laquelle un amant demandait grâce à sa maîtresse;
Le Comjat, une pièce d’adieu;
Le Devinalh, une sorte d’énigme, de jeu de mots;
La Preziconza, un sermon en vers;
L’Estampida, une chanson à mettre sur un air connu;
Le Torney ou Garlambey (tournoi-joute), un chant destiné à célébrer une fête où un chevalier s’était illustré;
Le Carros (chariot), un chant allégorique, où le poète employait des termes guerriers pour glorifier sa maîtresse, qu’il comparait à une forteresse assiégée par la jalousie et la méchanceté des autres femmes;
Enfin, la Retroensa, une pièce à refrain composée de cinq couplets tous à rimes différentes.
NOTES:
[67] Traduction.—Rossignol, va trouver dans sa maison la beauté que j’adore, raconte-lui mes émotions et qu’elle te raconte les siennes. Qu’elle te charge de me dire qu’elle ne m’oublie pas. Ne te laisse pas retenir. Reviens à moi, bien vite, pour me rapporter ce que tu auras entendu, car je n’ai personne au monde, ni parents, ni amis, dont je souhaite autant d’avoir des nouvelles.
Or, il est parti, l’oiseau joli, il va gaiement, s’informant partout jusqu’à ce qu’il trouve ma belle.
[68] Traduction.—Il ne se rebutera jamais des maux de l’amour, puisqu’il a si bien réparé ceux qu’il avait soufferts par sa folie et qu’il a su fléchir par ses prières une dame qui lui fit oublier tous ses malheurs.—Il n’a plus songé qu’il y eût d’autre dame dans le monde depuis le jour que l’amour le conduisit tout tremblant auprès de celle dont les doux regards s’insinuèrent dans son cœur et en effacèrent le souvenir de toutes les autres femmes, etc.
(Sainte-Palaye, manuscrit G. d’Urfé, 37.)
[69] Traduction.—De tous les mortels, je suis bien le plus malheureux et celui qui souffre davantage; aussi voudrais-je mourir! et celui qui m’arracherait la vie me rendrait un grand service, etc., etc.
[70] Traduction.—Comme celle que je chante est une belle personne, que son nom, sa terre, son château sont beaux, que ses paroles, sa conduite et ses manières le sont aussi, je veux faire en sorte que mes couplets le deviennent.
[71] Rambaud s’exprime en Provençal et la dame en Génois.
[72] Traduction.—Madame, je vous ai tant prié qu’il vous plût de m’aimer; car je suis votre esclave. Vous êtes bonne, bien élevée et remplie de vertus; aussi me suis-je attaché à vous plus qu’à nulle autre Génoise. Ce sera charité de m’aimer, vous me ferez ainsi plus riche que si l’on me donnait Gênes et tous les trésors qu’elle renferme.
—Juif, nous n’avez aucune courtoisie de venir m’importuner pour savoir ce que je veux faire. Non, jamais je ne serai votre amie, dussé-je vous voir éternellement à mes pieds. Je t’étranglerais plutôt, Provençal malappris; mon mari est plus beau que toi; passe ton chemin et va chercher fortune ailleurs!...
[73] Traduction.—Puisque beaucoup d’hommes font des vers,—je ne veux pas être différent.—Et je veux faire une poésie.—Le monde est si pervers—qu’il fait de l’endroit l’envers.—Tout ce que je vois est en désordre.
—Le père vend le fils,—et ils se dévorent l’un l’autre;—le plus gros blé est du millet;—le chameau est un lapin;—le monde au dedans et au dehors—est plus amer que le fiel.
—Je vois le pape faillir,—car il est riche et veut encore s’enrichir.—Il ne veut pas voir les pauvres,—il veut ramasser des biens;—il se fait très bien servir;—il veut s’asseoir sur des tapis dorés,—et il vend à des marchands,—pour quelques deniers,—les évêchés et leurs ouailles.—Il nous envoie des usuriers,—qui, quêtant de leurs chaires,—donnent le pardon pour du blé;—et ils en ramassent de grands tas.
—Les cardinaux honorés—sont préparés—toute la nuit et le jour—à faire un marché de tout;—si vous voulez un évêché—ou une abbaye,—donnez-leur de grands biens;—ils vous feront avoir—chapeau rouge et crosse.—Avec fort peu de savoir,—à tort ou à raison,—vous aurez de fortes rentes;—mais, si vous donnez peu, cela vous nuira.
—C’est moins beau chez les évêques,—car ils écorchent la peau—aux prêtres qui ont des revenus.—Ils vendent leur sceau—sur un peu de papier.—Dieu sait s’il leur faut des gratifications!—et ils font tellement de mal—qu’à un simple métayer—ils donnent la tonsure pour de l’argent.—Le mal est le même—dans leur cour temporelle;—elle y perd sa droiture—et l’Église en devient plus affligée.
—Maintenant il y aura beaucoup plus de clercs—pasteurs, dit-on,—qu’il n’y a de brebis.—Chacun trompe les siennes.—On assure qu’ils sont bien lettrés,—je ne puis jamais l’avouer.—Tous sont en faute,—puisqu’ils vendent les sacrements—et de plus en plus les messes.—Quand ils confessent les gens—laïques qui n’ont pas fait du mal,—ils leur infligent de grandes pénitences—qu’on ne saurait prévoir.
[74] Traduction.—Pendant cet heureux temps où les fleurs se mêlent à la verdure, je m’en allais un jour tout seul, m’abandonnant aux joyeuses pensées que fait naître l’amour, lorsque tout à coup j’aperçus vers un endroit écarté un berger et une vive pastourelle, jeune et belle. Ils étaient beaux et bien mis l’un et l’autre.
Je me cachai près d’eux, de manière que ni l’un ni l’autre ne pût me voir. La jeune fille parla la première et dit: «Vraiment, Gui, mon père veut me donner un mari vieux et cassé, mais riche.—Ce sera un mauvais parti, dit Gui, si vous vous décidez à l’épouser, dame Flore, et si vous oubliez celui sur qui était tombé votre choix.—Las, Gui, depuis que je vous vois pauvre, j’ai changé de pensée.—Dame Flore, un jeune homme pauvre est riche quand il est heureux, et bien plus riche encore que ce vieil opulent qui, toute l’année, ne fait que se plaindre; son or et son argent ne pourraient lui donner le bonheur, à lui.—Ne vous chagrinez pas, mon cher Gui, et malgré ce que je viens de vous dire, je vous porte un véritable amour. Ami, mon cœur vous est tendre et fidèle.»
De l’endroit où j’écoutais, je m’avançai doucement près d’eux et les trouvai enlacés dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant, navrés d’amour et de joie. En me montrant, je les saluai: mais sachez qu’ils ne me rendirent même pas mon salut. La blonde bergère me dit d’un air de fort mauvaise humeur: «Que Dieu confonde, Monsieur, ceux qui viennent ainsi troubler les plaisirs de jeunes jouvenceaux.»
Mais, dis-je, pourquoi donc, dame Flore, êtes-vous plus irritée contre moi que Gui lui-même?—Comment donc savez-vous ainsi nos noms, Monsieur?—Eh! mon Dieu, Madame, parce que j’étais ici près et que je les ai entendus, ainsi que votre conversation.—Monsieur, nous ne sommes coupables ni de folie ni de trahison!—Bergère qui se tient sur ses gardes s’en trouve toujours bien.» Je dis et me retirai sans vouloir troubler plus longtemps leur doux accord.
IX
DE LA PRÉÉMINENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES ET LA LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
Les Cours d’amour.—Code d’amour.—Jugements des Cours d’amour.—Les Cours d’amour en Provence.—Leur influence sur les mœurs.
Tels furent les principaux genres que les Troubadours créèrent et que nous retrouvons dans leurs œuvres antérieures à l’éclosion de la littérature française, qui se les appropria. Nous les retrouvons également dans la poésie lyrique étrangère. Cela prouve, comme nous venons de le dire, que les étrangers, aussi bien que les Trouvères, les ont copiés. Circonstance heureuse, en somme, car, si les Troubadours eurent le mérite d’être les initiateurs de la prosodie et de la littérature poétique et lyrique sous leurs différentes formes, les Trouvères eurent celui de les faire passer dans la langue d’oïl, qui les transmit au français plus tard. Et cet héritage littéraire a puissamment contribué à former des poètes incomparables comme Corneille, Racine, Molière, Lamartine, Victor Hugo et tant d’autres qui ont enrichi notre langue de chefs-d’œuvre et ont élevé le génie littéraire de la France à son apogée.
L’influence de la poésie provençale sur les premiers essais de la poésie française proprement dite se reconnaît: 1o à de nombreux emprunts de mots et d’expressions; 2o à l’imitation complète de presque toutes les formes de poésie lyrique employées par les Troubadours. C’est surtout par la similitude des idées et des sentiments en matière d’amour et de courtoisie que cette influence s’affirme. Plus anciennement consacrés dans le Midi de la France, ces sentiments faisaient le fond de cet ensemble d’opinions et de mœurs qu’on appela l’esprit de la Chevalerie. A ce sujet, Albertet de Sisteron, dans sa dispute avec le moine de Montaudon, revendique pour le Midi la prééminence en fait de civilisation et la supériorité dans l’art de bien dire et de s’exprimer purement:
Monges, d’aisso vos aug dir gran errausa
Que ill nostre son franc e de bel solatz,
Gent acuilleus e de gaia semblansa
Los trobaretz e dejus e dinatz;
E per els fo premiers servirs trobatz, etc...
Ces allégations, de même que l’antériorité de l’œuvre des Troubadours, sont confirmées par les récits de Dante et de Pétrarque, qui n’ont jamais fait aucune mention des poètes du Nord, alors qu’ils citent à chaque instant ceux du Midi.
Enfin, les Espagnols, les Portugais, les Italiens, en parlant de la littérature chevaleresque, la qualifient de limousine et de provençale, jamais de champenoise ou de française. Nouvelle preuve du même fait: que l’on ouvre un recueil de poètes français du XIIIe siècle, celui d’Auguis ou tout autre, Leroux de Lincy ensuite, et l’Allemand Matzner également, on sera frappé des emprunts de mots et des expressions absolument provençales qui se trouvent dans les vers des poètes du Nord. C’est dans les terminaisons que l’imitation est surtout apparente. Évidemment, la popularité qu’avaient acquise les œuvres des Troubadours avait gagné les provinces septentrionales de la France, et ainsi s’expliquent les adaptations et les copies même qui en furent faites un peu partout. Nous insistons sur cette dernière remarque, parce que ce que nous disons du Nord de la France peut s’appliquer également à l’Italie, à l’Espagne et à l’Angleterre; les Provençaux peuvent justement se flatter, à ce sujet, d’avoir été des modèles presque universels, et d’avoir été regardés comme les classiques de la France littéraire du XIIIe siècle. Les exemples suivants en donnent la preuve convaincante.
En ce qui concerne la langue anglaise, le poète Geoffroy Chaucer[75] en fut le rénovateur. Allié à la famille royale, sa situation lui permit de visiter les cours étrangères, d’y suivre l’influence exercée par les Troubadours sur les mœurs, les usages et le langage, et d’en faire profiter son pays. Dans son voyage en France, il s’occupa principalement de la traduction des œuvres de nos poètes et, plus tard, assistant en Italie au mariage de Violente, fille de Galéas, duc de Milan, avec le duc de Clarence, il se trouva en rapport avec Pétrarque, Froissart et Boccace. Il est évident que les conversations de ces hommes célèbres devaient avoir la littérature pour sujet. De là des échanges de vues, des observations, des notes prises et conservées, dont plus tard Chaucer fera son profit. On en retrouve la trace dans sa Théséide, empruntée à Boccace, et dans la traduction du Roman de la Rose qu’il fit d’après l’original de Guillaume de Lorris. Mais la composition qui se ressent le plus des emprunts faits aux Troubadours et à la poésie provençale est son Palais de la Renommée, qui fut imité ensuite par Pope. Dans le poème la Fleur et la Feuille, il se rapproche de l’institution des jeux floraux et des cours d’amour. On y trouve en effet la Dame de la Fleur et la Dame de la Feuille qui président chacune un groupe de jeunes filles couronnées de feuillages différents. Comme rapprochement, on peut citer un arrêt de Cour d’amour, rapporté par Fontenelle, où le juge est appelé Marquis des fleurs et violettes. La trace de l’influence provençale se retrouve encore dans une traduction, par Chaucer, du Troïlus et Cresséide de Boccace, qui, comme Dante et Pétrarque, a pris au Provençal son esprit; on pourrait ajouter que le poète anglais en a surtout pris les formules.
La paix et la guerre apportent, chacune par des moyens différents, leur contingent à la civilisation. Un échange constant de produits commerciaux ou industriels amène dans les mœurs, les usages et les langues une assimilation qui, pour n’être pas toujours générale, n’en pénètre pas moins sur certains points et devient réciproque. La guerre contribue au même résultat, les conquérants imposant aux vaincus leurs lois, leurs usages ou leurs idiomes.
Dans la première partie du moyen âge, la France a dominé le monde par toutes les formes de l’imagination. Ses Troubadours, qui ont créé la Canso, le Sirvente, la Tenson, le Sonnet, ont enseigné à l’Europe romaine la poésie et les mètres lyriques. Ses Trouvères ont obtenu de grands succès par leurs récits épiques et leurs histoires si pathétiques dont on retrouve les traces dans tous les mondes. Les premières théories modernes sur l’art de parler et d’écrire ont été rédigées par nos Troubadours, dont les grammaires et les dictionnaires ont été copiés, étudiés et commentés à Tolède, à Barcelone, à Florence et dans nombre d’autres pays. Plus tard, l’Espagne, le Portugal et l’Italie, qui avaient puisé aux sources vives de la Provence lettrée les principes et les formes les plus pures de notre littérature, purent produire à leur tour des maîtres en l’art d’écrire et de penser. C’est à partir de cette époque que leur littérature se forme et que nous constatons les succès des Quevedo, des Antonio Pérez, des d’Alorcon, des Lope de Véga, des Guilhem de Castro, des Cervantès, dont les chefs-d’œuvre inspirèrent à leur tour Voiture, Corneille, Molière, Le Sage, Beaumarchais et tant d’autres qui n’ont pas su résister aux beautés de la littérature espagnole. Pour l’Italie, on peut citer Dante, Boccace, Pétrarque, Malaspina, Giorgi, Calvo, Cigala, Doria, Sordel, etc. Il n’est rien de plus glorieux pour les Troubadours que d’avoir eu de tels disciples. Si, après les avoir égalés, ces derniers les ont surpassés par la suite, nous en dirons la cause dans le courant de cet ouvrage. Nous verrons comment les Troubadours, poursuivis, persécutés, chassés par la croisade contre les Albigeois, ne purent continuer leurs études et virent le cours de leurs travaux brutalement interrompu.