LA TENSON

La tenson était une pièce de vers, ou scène dramatique, dans laquelle les interlocuteurs défendaient tour à tour, par couplets de même mesure et en rimes semblables, des opinions contradictoires sur la question à discuter. Ce qui donnait à la tenson un certain intérêt, c’était de voir un poète attaqué relever le gant de la discussion et improviser sa réponse en vers. Le juge du combat décernait une couronne au vainqueur. Ces jeux poétiques étaient assez répandus, et on ne peut s’empêcher d’admirer la richesse et la fécondité de la langue Provençale qui fournissait pour ainsi dire soudainement les plus gracieuses ressources pour le développement d’une idée. Cependant la tenson n’était pas toujours improvisée, nombre de poètes la composaient d’avance, se préparant ainsi à eux-mêmes d’ingénieuses réponses où ils faisaient montre de leur savoir et de leur esprit. Il arrivait même quelquefois qu’un Troubadour érudit composait une tenson en plusieurs langues; en voici un exemple:

TENSON DE RAMBAUD DE VAQUEIRAS, ENTRE LUI ET UNE DAME GÉNOISE[71]

RAMBAUD

Donna[72], tan vos ai pregada,

Sinz platz qu’amas mi voillatz;

Qu’en sui vostr’ endomniatz,

Quar es pros et enseignada

E totz los pretz austreiatz

Per que sur plai vostr’ amistatz,

Quar es en totz faitz corteza,

S’es mos cors en vos fermatz

Plus qu’en nulla Genoesa,

Per qu’er merse si m’amatz;

E pois serai meils pagatz,

Que s’ara mia’ la cintatz

Ab l’aver qu’es ajostatz

Dels Genoes.

LA DAME

Juiar, vos no se corteso

Que sue chardei ai de chò

Que niente non faro.

Auce fosse vos a peso

Vostri’ amia non sero,

Certa ja v’es carnero,

Provençal mal aqurado;

Tal enoio vos dirò,

Sozo, mazo, escalvado,

Ni ja voi non amarò,

Qu’ech un bello mariò

Que voi no se ben lo sò,

Andai via, frar’, en tempo.

Meillerado, etc., etc....

On voit par la réponse de la dame génoise que Rambaud fut peu écouté et assez malmené. Si c’est là un fait historique relatif à sa vie aventurière et amoureuse, il faut avouer que ce Troubadour, qui n’a pas craint de consigner sur ses tablettes cette mésaventure galante, était d’une véracité peu commune, puisqu’il ne s’en départait pas même quant aux circonstances de sa vie privée qui auraient pu blesser son amour-propre.