BAYEUX


CHAPITRE PREMIER
ASPECT GÉNÉRAL

Coup d’œil sur son histoire et ses monuments.

Bayeux, pas plus que Caen, ne se présente dans un site imposant: la ville est jetée un peu au hasard, semble-t-il, au milieu de grandes plaines que dominent de toutes parts les tours de sa cathédrale. On serait embarrassé d’indiquer un point de vue qui donne un aspect d’ensemble. Le plus pittoresque est peut-ê̂tre celui qu’offre sur les rives de l’Aure la perspective de la cathédrale encadrée par les arches du viaduc du chemin de fer.

La cité des Bajocasses n’a sur Caen qu’un avantage, celui d’une incontestable antiquité. Elle apparaît dans l’histoire dix siècles plus tôt, et encore reléguons-nous dans le domaine des hypothèses amusantes la fondation de la ville en l’an 2200 avant Jésus-Christ par Samothès, roi des [p. 105] Gaëls. D’aucuns, plus précis et plus singuliers, placent cet événement en l’an 1993 avant l’ère chrétienne. A les en croire, la cité aurait pour père Belus, roi de Babylone, dont elle porterait encore le nom: Bellocassium, Bajocassium, Bajoca, Bajias, Bayex, Bayeux. Ne retenons de l’histoire si intéressante de cette ville, qui mériterait d’être traitée par un véritable savant, que ce qui est criblé au tamis d’une saine critique et ce qui est nécessaire pour comprendre ses monuments, leur apparition ou disparition successive sur le sol de la vallée de l’Aure.

Photo Neurdein.

Les bords de l’Aure.

Bayeux, capitale d’un peuple gaulois, les Bodiocasses, a eu dès cette époque une certaine importance, sans qu’il soit possible d’affirmer, d’après deux vers d’Ausone, qu’elle ait été déjà une ville religieuse, un séminaire [p. 106] de Druides. L’une des villes notoires de la Gaule, puisqu’on y frappait monnaie, elle devint sous la domination romaine: Augustodurum. Elle figure sur les itinéraires, sur la table de Peutinger, carte des routes et des postes de l’empire. Ce fut une vraie cité, avec son temple, ses thermes, ses aqueducs et peut-être aussi son théâtre. L’érudition du XVIIIe siècle avait placé Augustodurum tantôt à Torigny, tantôt à Vieux, tantôt sur la Vire, près de Saint-Fromond. La démolition de l’ancien château entre 1796 et 1803, la découverte qu’on y fit de bornes milliaires permirent l’identification précise. Augustodurum se révélait comme une ville fortifiée (la seconde partie de son nom d’origine gauloise a ce sens), et comme une station de poste au croisement de plusieurs routes romaines; l’une venait du Maine et de la vallée de la Loire par Vieux (Aregenuæ); une autre, de Lisieux, Noviomagus, elles se continuaient par une route qui allait franchir les Veys et mettait Bayeux en relation avec le Cotentin. Ce fut plus tard une ville de garnison, lorsqu’à la fin de l’empire, il fallut organiser la défense des frontières; au IVe siècle, elle fut la résidence d’un corps d’auxiliaires suèves et bataves, c’est alors sans doute que son enceinte fut constituée.

Son temple, bien probablement, se trouvait à l’endroit même où a été bâtie la cathédrale, ou, plus exactement, celle-ci s’élève sur les ruines d’une plus ancienne église qui a remplacé le temple gallo-romain consacré peut-être à une divinité gauloise, au dieu Belenus, l’Apollon gaulois. Quand on abaissa, vers le milieu du XIXe siècle, le niveau de la petite place située au Midi de la basilique, on trouva une quantité considérable de blocs de grand appareil dont plusieurs étaient sculptés. Quelques-unes de ces sculptures ont été conservées auprès de la cathédrale ou au musée des Antiquaires de Caen; d’autres ont été dessinées par M. Bouet.

Au cours du même siècle, sous la halle, en reconstruisant cet édifice, on a retrouvé le canal d’un aqueduc qui amenait à Augustodurum des eaux prises à peu de distance de l’endroit où s’éleva plus tard l’abbaye de Mondaye. Il se composait d’un canal d’un pied et demi de largeur au sommet, plus étroit au fond et recouvert de grandes dalles de pierre simplement juxtaposées.

Cet aqueduc alimentait sans doute les thermes dont l’emplacement a été reconnu dans le cimetière et sous l’ancienne église Saint-Laurent aujourd’hui détruite qui donnait sur la rue du même nom. Ces thermes paraissent avoir été considérables: on a pu marquer d’une façon précise l’hypocauste et la salle des bains froids et quelques-uns des canaux d’écoulement des eaux. Ils étaient non moins magnifiques: les matériaux [p. 107] les plus divers et aussi les plus riches entraient dans leur construction, notamment des marbres bleus qui provenaient peut-être du Cotentin et des marbres rouges extraits de Vieux, l’antique Aregenuæ. C’est dans ces thermes qu’ont été trouvés deux intéressants morceaux de sculpture: un torse de jeune fille et surtout une tête casquée de Pallas, en albâtre. Le dessin en est ferme, les traits sont un peu gros, les lèvres épaisses, le menton fort; c’est néanmoins une belle pièce. Les médailles retrouvées dans les fouilles et qui se succèdent de Trajan à Gratien nous font penser que les thermes ont disparu à cette dernière époque. Ces thermes, leur aqueduc et une maison privée dont on a retrouvé l’hypocauste en 1883, quand on construisit l’hôtel des Postes, voilà tout ce qu’on peut avec certitude restaurer de l’ancien Augustodurum. Ajoutons-y une mosaïque, provenant d’une habitation particulière, dont les débris ont été retrouvés dans l’ancienne rue Echo, Es-Coqs.

Photo R.-N. Sauvage.

Thermes. — Tête de Pallas.

Personne ne s’étonnera de constater que les thermes aient été situés en dehors de l’enceinte. Qui ne sait aujourd’hui, et c’est précisément l’éminent archéologue bayeusain, M. de Caumont, qui a mis ce fait en lumière, qu’à la suite des invasions du IIIe et du IVe siècle, les villes romaines ont été obligées de se restreindre, de se mettre à l’abri derrière une enceinte plus étroite qui fut souvent élevée sur les ruines d’une partie des édifices que l’on s’était résigné à sacrifier? Il en fut ainsi à Sens, au Mans, à Angers, à Vannes, à Rennes, à Beauvais, à Meaux, à Soissons; et au château de Bayeux, les fondations renferment des débris de monuments romains, des fûts de colonnes, des bornes milliaires. Aucun texte ne nous permet de dire à quelle catastrophe répond l’établissement de cette nouvelle enceinte. Les Saxons qui occupèrent le Bessin au VIe siècle [p. 108] (Saxones Baiocassini de Grégoire de Tours) ne nous ont laissé aucune trace de leur domination.

Cependant la cité des Baiocasses est devenue un diocèse. Il est démontré aujourd’hui, non seulement par l’examen critique des textes, mais par un document archéologique qu’Exupère n’a pu exister avant le IVe siècle. Lors de l’incendie de Bayeux en 1105, le trésor déjà riche de la cathédrale fut en partie pillé par les troupes du roi Henri Ier: c’est peut-être à cette époque que fut transporté en Angleterre un plateau liturgique, un missorium qui avait appartenu à l’évêque Exupère, comme le prouve l’inscription: EXSVPERIVS. EFISCOPVS. ECLESLE. BOGIENSI. DEDIT. Ce plateau a été retrouvé en Angleterre, dans le parc du château de Risley, comté de Derby, en 1729; c’est un travail romain aux bas-reliefs antiques, représentant des scènes de chasse, mais à la fin de l’inscription se trouve tracé le chrisme. Or, dit dom Morin, c’est une chose bien connue que jamais ce monogramme n’a pu être retrouvé sur aucun monument antérieur à Constantin: en Gaule, il ne se rencontre pas avant 347.

Photo R.-N. Sauvage.

Thermes. — Torse de jeune fille.

Il faut se rappeler les traditions relatives à saint Exupère, saint Rufinien, saint Loup, saint Floxel, saint Vigor, si imprécises qu’elles soient. Nous retrouvons leur légende gravée dans les monuments de la ville épiscopale, comme leurs noms se retrouvent dans les églises tout autour de Bayeux et à ses portes. C’est ainsi qu’au sortir de la ville, vers l’est, s’élève l’église Saint-Exupère dont la fondation remonte à une époque très reculée: on y put relever au XVIIe siècle les tombes des premiers évêques, saint Rufinien, saint Manvieu, saint Contest, saint Patrice, saint Gerbold, saint Frambold, saint Geretrand et des reliques de saint Regnobert, de saint Zenon, de saint Exupère, de saint Loup. Il [p. 109] semble bien que cette église rurale ait été le premier centre de l’évêché, mais l’édifice actuel est moderne et ne présente aucun intérêt. Au nord de Bayeux se trouve aujourd’hui l’église de Saint-Vigor. Cette construction dénuée de style remplace l’église romane qui servait aux religieux du monastère et à la paroisse. Les évêques de Bayeux, la veille de leur entrée dans leur ville épiscopale, venaient coucher à Saint-Vigor. Une tradition relative aux premiers temps de l’évangélisation du Bessin, veut qu’au VIe siècle, une idole fût encore révérée sur le coteau de Saint-Vigor qui domine la ville du côté du nord et que l’on appelait le mont Phaunus. Pour détruire ce culte, saint Vigor aurait obtenu du roi Childebert la concession du terrain: il y fonda un monastère qui, détruit lors des invasions normandes, fut restauré par Odon, évêque de Bayeux, frère de Guillaume. Le prieuré dépendit ensuite de l’abbaye de Saint-Bénigne de Dijon; en dernier lieu, il était occupé par la congrégation de Saint-Maur. Ses bâtiments étaient très étendus. Il ne subsiste plus aujourd’hui que l’entrée du prieuré qui date du XIIIe siècle: une grande porte pour les charrettes, une petite pour les piétons, la première en arc surbaissé, la seconde cintrée.

Photo Neurdein.

Porte du prieuré de Saint-Vigor.

Saint Floxel, un des premiers apôtres du christianisme, qui aurait subi le martyre à Bayeux, a donné son nom à une église qui était située près de l’abbaye de Saint-Vigor. Elle a disparu en 1709. Le cimetière, qui [p. 110] entourait cette église et les terrains voisins, renfermait des tombeaux anciens, sarcophages de pierre et urnes cinéraires. En 1846, on a retrouvé un sarcophage creusé dans une colonne milliaire: il portait encore la dédicace à l’empereur César Flavius Valerius Constantin, fils de Constance. Enfin, c’est à un des premiers évêques, saint Loup, qu’a été consacrée une église placée, elle aussi, aux portes de la ville, mais dans une autre direction, du côté de l’ouest, sur la route qui mène au Cotentin. Elle est surtout remarquable par une jolie tour romane qui ne remonte pas au delà de la première moitié du XIIe siècle. On peut la comparer à celle de Saint-Michel de Vaucelles: elle présente, à l’étage inférieur, sur chacune de ses faces, sept arcatures étroites et très longues; à l’étage supérieur, deux fenêtres à plein cintre très allongées encadrées dans des archivoltes concentriques. La porte est des plus remarquables. Son tympan, encadré de losanges, montre un épisode de la légende de saint Loup. L’évêque, la crosse à la main, autre saint Michel, terrasse un dragon qui dévastait le pays.

Photo Neurdein.

Tour romane de Saint-Loup-Hors.

On voit combien il importe de connaître l’histoire et la légende de l’établissement du christianisme, pour comprendre les monuments mêmes qui se dressent encore tout autour de Bayeux. Cette première évangélisation semble bien avoir demandé de longues années, [p. 111] nécessaires pour gagner ces populations barbares où l’apport germanique amenait sans cesse de nouveaux éléments païens; mais tout ou à peu près fut à refaire après l’arrivée des Normands.

Photo des Monuments historiques.

Tympan et porte de Saint-Loup-Hors.

Les successeurs de Rollon réunirent définitivement le Bessin au duché; on attribue — sans preuve — au duc Richard Ier la construction du château aujourd’hui détruit, qui occupait tout l’intérieur de la place Saint-Sauveur. Guillaume mit à la tête de l’évêché son demi-frère Odon, le fils de la belle Ariette. Le nouvel évêque aussi belliqueux, aussi ambitieux, mais aussi actif et aussi bâtisseur que son frère, voulut achever la cathédrale.

La mort de Guillaume le Conquérant, surtout celle de son fils Guillaume le Roux, furent suivies d’une longue période de guerre entre Henri Ier, roi d’Angleterre, et Robert Courteheuse, duc de Normandie. Pendant que Robert fortifiait Caen, Henri Ier parti du Cotentin s’avançait vers Bayeux qu’il assiégea le 30 avril 1105. Le vendredi 5 mai il donna l’assaut. Le poème latin de l’évêque de Séez, Serlon, nous raconte avec beaucoup de rhétorique cet événement et le terrible incendie qui le suivit: les Bayeusains prirent la fuite devant les contingents manceaux et s’entassèrent dans la cathédrale; les Manceaux y mirent le feu, elle fut en partie brûlée, le fléau gagna le reste de la ville et dix églises furent détruites en totalité ou en partie.

Les troubles qui suivirent: longues guerres de Henri Ier contre le roi de France, de 1106 à 1128, guerre civile entre Etienne de Blois et l’impératrice Mathilde, ne permirent guère à Bayeux, à son évêché, à sa cathédrale, de se relever de leurs ruines. C’est surtout au XIIIe siècle, après la conquête de la Normandie par Philippe Auguste, que Bayeux put [p. 112] connaître la paix, la prospérité et une nouvelle ère de constructions: on acheva l’évêché commencé par Odon; l’évêque Robert des Ablèges éleva un hôpital qui a été refait à la fin du XVIIe siècle. Enfin, c’est sans doute au même temps qu’il faut faire remonter un étrange édifice connu des touristes sous le nom de Lanterne des morts. Un archéologue local, M. Lambert, avait cru voir là un de ces fanaux dont on se servait pour éclairer les cimetières. C’est tout simplement une cheminée cylindrique en forme de colonne, coiffée d’une pyramide conique assez élancée, percée de trous et portée sur des colonnettes.

Photo Neurdein.

Cheminée dite Lanterne des Morts.

A Bayeux, comme à Caen, l’époque de prospérité et de construction se termine avec la guerre de Cent ans. En 1357, Bayeux fut pillée par les compagnies anglo-navarraises. A la fin du règne de Charles V, en 1377 et 1378, les Anglais, étant à peu près expulsés de Normandie, on rebâtit les murailles de la ville, il semble qu’on les rapprocha de la cathédrale du côté du Nord, laissant en dehors de l’enceinte les rues des Bouchers et de Bretagne. Les maisons de cette dernière rue auraient été construites sur les ruines des murs romains. On abattit alors l’église Saint-André pour la reconstruire sur une voûte au-dessus de la porte du même nom, disposition tout à fait pittoresque dont il est impossible aujourd’hui de se faire une idée, l’église Saint-André ayant disparu avec les murs de la ville en 1773.

Bayeux pouvait se préparer à de nouvelles luttes: la guerre de Cent [p. 113] ans n’était point terminée; Henri V pendant le siège de Caen détachait un corps d’armée sous le duc de Gloucester, pour prendre cette ville. Il y eut, comme à Caen, émigration d’une partie des bourgeois; mais la cité épiscopale ne souffrit point trop de la domination anglaise. Cependant les dernières années qui suivirent l’insurrection du Bessin et de Cantepie de Pontécoulant furent pénibles; le clergé se plaignait des impositions extraordinaires que les Anglais mettaient sur le peuple. Le capitaine Gough menaça de mettre le feu aux faubourgs. La ville et le château, après quinze jours de siège, rentrèrent dans l’obédience de Charles VII, le jour de la fête de Saint-Régnobert en 1450. Bayeux subit aussi le contre-coup des troubles de la Ligue du Bien Public et c’est [p. 114] seulement après 1468 que l’activité industrielle et commerçante se réveilla. De tout temps, Bayeux fut avant tout un marché; encore aujourd’hui, ses foires attirent tous les cultivateurs du Bessin et du Bocage; foire de la Toussaint, sur l’antique mont Phaunus, non loin du Prieuré de Saint-Vigor, foire de la Sainte-Croix, foire du village de Cremelle, foire hebdomadaire du samedi sur la place Saint-Michel, dans le faubourg Saint-Patrice. Bayeux, centre d’un pays d’élevage, vendait aussi des serges, des cuirs, des toiles. Le commerce du miel et de la cire y était important. On y fabriquait surtout des parchemins et ses pels à écrire étaient renommés. Elle eut de bonne heure ses corporations; les statuts de quelques-unes d’entre elles sont assez anciens; citons ceux des cuisiniers qui ont laissé leur nom à une des vieilles rues de Bayeux, ceux des serruriers.

Photo Neurdein.

Maison rue Saint-Martin et rue des Cuisiniers.

Alors s’élevèrent les belles maisons de bois qui donnent encore aux rues de la ville un cachet si pittoresque. Quelques-unes cependant, les plus simples, les moins ornées, remontent peut-être au XIVe siècle, par exemple la maison à l’encoignure de la rue Saint-Martin et de la rue des Cuisiniers. Comme dans les maisons les plus anciennes, ses deux étages surplombent nettement l’un sur l’autre et le premier sur le rez-de-chaussée forme auvent. De massives colonnes de pierre engagées au rez-de-chaussée supportent l’encorbellement des étages en bois. La cheminée dont le conduit carré présente une rangée de trèfles taillés dans la pierre annonce le XIVe siècle. D’une façon assez étrange, plus pittoresque que belle, un mur de pierre en retrait unit cette maison à un autre corps de logis situé rue des Cuisiniers, qui est construit de la même manière que le premier. A l’un et à l’autre, il n’y a aucune sculpture et des croix de Saint-André et des poteaux soutiennent les allèges des fenêtres. On peut rapprocher ces maisons de la façade des Quatrans dans la rue de Geôle à Caen.

Photo Neurdein.

Maison de la rue Saint-Malo.

A une époque postérieure appartiennent deux maisons au bas de la rue Saint-Malo et de la rue Bienvenu. Rue Saint-Malo, la maison n° 4 pourrait être dite la maison aux statues: toutes les lignes y sont marquées par des statues. La grosse poutre horizontale qui sert de corniche au rez-de-chaussée est décorée de quatre bouquets frisés. A ses deux extrémités grimacent deux têtes. Au-dessous de ces têtes et en retrait, un petit dais appuyé sur une colonnette de pierre abrite à gauche la Vierge Marie. Près d’elle, sur l’encorbellement de pierre de la maison, une Eve accroupie tient dans une main la pomme et de l’autre elle porte le fuseau. A l’autre extrémité se font pendant un Saint-Jean et une autre figure maintenant effacée. Au haut du premier et du second étage [p. 115] ont été sculptées douze statues représentant le Christ et les Saints: Magdeleine agenouillée, sainte Barbe reconnaissable à sa tour, sainte Catherine à sa roue, sainte Marguerite domptant la Tarasque, saint Laurent et saint Gilles... Le chaperon de pierre qui porte le rampant du toit aux deux pignons est terminé, suivant un usage fréquent, par des animaux fantastiques. Rue Bienvenu, ancienne rue aux Cuisiniers, presque en face de la cathédrale, se dresse une autre maison, contemporaine de celle de la rue Saint-Malo et sans doute du même artiste: au premier étage, à gauche, une Mélusine, peut-être la fée d’Argouges, puis une licorne, un berger faisant paître son troupeau, une femme qui sort de la corolle d’un lis, un lion. Au second étage se déroule en quatre scènes [p. 116] l’histoire d’Adam et d’Eve: l’ange armé du glaive. Adam, l’arbre et le serpent, l’Eve coupable. La maison de la rue Bourbesneur fut commencée à la fin du XVe siècle et terminée au XVIe. Du XVe siècle date la tour où est placé l’escalier hexagonale à sa base et quadrangulaire à son sommet. Une porte surmontée d’un arc en accolade y donne accès; au second étage, une tourelle contient la seconde vis de l’escalier de façon à laisser la place à un appartement. Sur la rue, de jolies fenêtres de la Renaissance, mais bien petites, éclairent le rez-de-chaussée.

Photo Neurdein.

Maison de la rue Bienvenu.

Nous voilà donc en pleine Renaissance. Ici, Louis de Canossa, évêque de Tricarico au royaume de Naples, a rempli le rôle qu’avaient joué à Caen les abbés de Saint-Etienne. C’est une curieuse figure trop peu [p. 117] connue que celle de cet évêque, ami d’Erasme, partisan d’une réforme de l’église, porté aux nues pour ses statuts, loué par les humanistes de l’Université de Caen. C’est un généreux Mécène: au trésor, il donne deux anneaux d’or, et à la fabrique deux chappes, une chasuble, une tunique et une mitre, mille écus d’or pour avoir d’autres ornements. Au bout de six années d’épiscopat, il a déjà dépensé plus de 4.000 livres en réparation de maisons; c’est à lui très vraisemblablement que l’on doit l’achèvement de l’ancien évêché commencé sous Odon, continué au XIVe et au XVe siècle. Dans le corps de logis parallèle à la cathédrale qui sert aujourd’hui de Palais de Justice se trouve une jolie chapelle de la Renaissance; avec ses voûtes ornées de pendentifs, ses niches à dais dans les angles, elle fait penser au porche du vieux Saint-Etienne. On y remarque aussi une belle cheminée du XVIe siècle, des portes modernes sculptées dans le bois, l’une d’elles reproduit dans sa disposition générale et dans quantité de détails la porte intérieure de l’hôtel d’Ecoville.

Photo Neurdein.

Maison de la rue Bourbesneur.

Plus heureuse que Caen, Bayeux a une belle tour de la Renaissance, celle de Saint-Patrice. Ce n’étaient point seulement les évêques, les riches bourgeois, c’était la foule même qui était gagnée par le goût nouveau. Suivant les historiens bayeusains, cette tour a été élevée aux frais [p. 118] d’un riche habitant de la paroisse appelé Samson, dont les armoiries se voient à l’intérieur du monument. Il est sage de se défier de ces légendes qui attribuent à la générosité d’un seul des constructions considérables. Il se peut qu’un Bureau à Saint-Etienne de Caen, un Samson à Saint-Patrice de Bayeux aient donné, comme nous dirions, la forte somme. Mais l’œuvre est presque toujours le résultat des efforts d’une ou de plusieurs collectivités; ainsi par une délibération du 24 octobre 1547, le chapitre de la cathédrale de Bayeux accorde cent sous aux paroissiens de Saint-Patrice, en considération d’une nouvelle tour qu’ils font élever. Sur la tour même, un cartouche porte la date de 1549. Comme dans d’autres monuments de la Renaissance, l’ornementation si brillante qui caractérise [p. 119] ce style ne se fait apercevoir qu’à une certaine hauteur. Saint-Patrice était jadis engagée au milieu d’autres bâtiments. Une petite porte et une ouverture cintrée décorent seules la façade méridionale. Au premier étage apparaissent des colonnes d’ordre dorique. Au-dessus de cet entablement, huit colonnes d’ordre ionique supportent une architrave, une frise et une corniche de même ordre. Huit gargouilles, sous la forme de monstres fantastiques, placées au-dessus de la corniche, surmontent chacune des huit colonnes. Le monument qui atteint son plus large développement à ce troisième étage va ensuite pyramider par un socle carré orné de pilastres avec chapiteaux corinthiens; trois coupoles aux arcades cintrées de plus en plus petites couronnent cet édifice. A l’angle [p. 120] nord-est du monument, un escalier se termine par un de ces petits campaniles si chers aux architectes de la Renaissance. Avec ses sept étages, cette tour présente un ensemble des plus gracieux et des plus gais.

Photo Magron.

Palais de Justice. — Salle du Conseil.

Photo Neurdein.

Eglise Saint-Patrice.

Hélas! Bayeux et Caen allaient bientôt voir s’arrêter cette époque de prospérité. Cet art si riant, si lumineux, si nouveau était un art sans lendemain. Peut-être a-t-il provoqué par contre-coup cette hostilité à tout art qu’a manifestée la Réforme calviniste. Dès 1560, le chapitre ordonne une procession générale à Saint-Malo pour réparer le scandale causé par les hérétiques qui avaient brisé une image de saint Jean, placée sur la porte de ladite église. Mais c’est surtout en 1562 qu’eurent lieu dans toutes les villes de la Normandie les grands ravages et les grands pillages. A Caen, un ministre fanatique étranger à la ville; à Bayeux, un aubergiste, furent les chefs de ce mouvement iconoclaste. La cathédrale fut mise à sac et on ne saurait trop déplorer, pour l’histoire même du protestantisme, le pillage et l’incendie des archives. L’évêque Charles d’Humières joua un triste rôle. Après avoir traité avec le capitaine qui commandait au nom des chefs protestants, Coulombières, il s’enfuit, ne préservant du riche mobilier de l’église que la fameuse chasuble de saint Regnobert, qu’il emmena avec lui en Picardie et qui ne rentra au trésor avec sa châsse d’ivoire qu’en 1573. Les autres églises avaient subi les mêmes ravages et le culte fut suspendu depuis le 1er jusqu’au 13 juin 1562, depuis le 21 août jusqu’au 18 septembre, depuis le 27 février jusqu’au 5 mai 1563.

Bayeux connut encore les troubles de la Ligue pour laquelle elle se déclara, peut-être parce que Caen restait fidèle au roi Henri IV; plus tard sous Louis XIII, les troubles populaires des Nu-Pieds; mais son existence paraît ensuite avoir été paisible. Etait-elle sous l’ancien régime une ville prospère? Il semble qu’aucune industrie n’a jamais pu s’y développer. Les tentatives faites au XVIIIe siècle pour donner de l’extension à la dentelle ou à la laine échouèrent. Bayeux devint la résidence de gentilshommes, anciens officiers des armées du roi, de riches bourgeois qui y consommaient leurs revenus.

Ainsi s’expliquent les hôtels si nombreux du XVIIe et du XVIIIe siècles; dans la rue de la Maîtrise, un hôtel formé de deux corps de logis rappelle le règne de Louis XIII par ses bossages et par les cheminées ornées qui surmontent sa toiture. Dans la rue du Général-de-Dais, autrefois rue Saint-Nicolas, au n° 16, un pavillon représente le règne de Louis XIII; au n° 10, l’hôtel de la Tour du Pin, celui de Louis XIV.

Mais Bayeux est toujours une ville d’église. On doit à Mgr de Nesmond, dont le très long épiscopat coïncide à peu près avec le règne [p. 121] personnel de Louis XIV (1659-1714), la réédification du grand séminaire pour lequel il fit élever de vastes, spacieux et sévères bâtiments à la mode du XVIIIe siècle qui, sauf interruption pendant la Révolution, gardèrent leur destination jusqu’à la séparation des Eglises et de l’Etat. Il eut le bon goût, en établissant ces bâtiments sur l’emplacement d’un hôpital transformé ensuite en prieuré occupé par les Augustins, de conserver la délicieuse chapelle du XIIIe siècle qu’on peut voir encore aujourd’hui. Elle a fait l’admiration des archéologues anglais; Gally-Knight et Parker et bien d’autres l’ont décrite et dessinée. Chaque travée est voûtée d’une croisée d’ogives reposant sur quatre colonnettes. Mais ce qui est remarquable, c’est le chevet droit, divisé en [p. 122] deux absidioles: une branche d’ogives part de la clef de la dernière travée et repose sur une colonne placée dans l’axe de l’édifice. Il y a là un très heureux effet, en même temps qu’une disposition assez rare que l’on retrouve cependant dans quelques églises de la région, à Tour par exemple, où elle a encore été amplifiée.

Photo Neurdein.

Intérieur de la chapelle du grand Séminaire.

Ici, comme partout, le XVIIIe siècle a travaillé plus à modifier l’aspect des villes qu’à les achever et à les compléter. Il a vu le comblement des fossés, foyers d’infection, la destruction des murs et celle de l’ancien hôtel de ville situé rue Bienvenu ou des Cuisiniers, la désaffectation de nombreuses églises: Bayeux qui avait eu dix-sept paroisses, n’en comptait déjà plus que dix en 1790.

Photo Neurdein.

La Sous-Préfecture.

La Révolution devait naturellement porter un coup à une cité qui s’était trop volontiers limitée à une vie tout ecclésiastique; de nombreux mendiants qui vivaient de la charité des couvents, de l’évêque et du chapitre et avaient fait tiède figure à tous les efforts pour développer la vie industrielle se trouvèrent très dépourvus après la Constitution civile du clergé, la suppression des congrégations et la réduction à quatre du nombre des paroisses.

Ce n’est pas le lieu de raconter ici ce que fut la Révolution à Bayeux, [p. 123] si intéressant que soit ce chapitre de l’histoire municipale. Bornons-nous à rappeler que dès ce temps-là la ville s’annonce comme la patrie des archéologues; une Société des Amis des Arts s’y constitue. Lambert et d’autres se passionnent pour les fouilles que permettent la destruction du château, plus tard les travaux d’édilité autour de l’ancienne église Saint-Laurent. Ils préparent le nid d’Arcisse de Caumont, le grand archéologue normand à qui on a élevé une statue dans le jardin de l’Hôtel de Ville. La Sous-Préfecture est une des plus jolies de France, paraît-il. Le collège est heureusement situé, au milieu de beaux arbres, dans l’ancien couvent des Ursulines.

Bayeux, c’est avant tout la ville de la Cathédrale.

Photo Neurdein.

Vieilles maisons rues Saint-Malo et Saint-Martin.

[p. 124]

Photo Neurdein.

La cathédrale vue de Saint-Vigor.

CHAPITRE II
LA CATHÉDRALE

Son histoire; date de ses différentes parties. — Le portail, la nef et les écoinçons, le transept, le chœur, la crypte, l’extérieur. — Le trésor et le mobilier. — La salle capitulaire.

La cathédrale plane, brille au-dessus de Bayeux; on l’aperçoit de tout le Bessin, ses flèches même, dit-on, sont vues de la mer.

Photo des Monuments historiques.

La cathédrale. — Vue d’ensemble.

La cathédrale, le point est important à noter, n’est point située au sommet même du terrain assez peu accidenté d’ailleurs sur lequel la ville a été bâtie. C’est le château qui occupait ce point culminant rempli aujourd’hui par la place Saint-Sauveur. L’église dédiée à Notre-Dame fut assise sur les pentes de cette déclivité qui descend du château vers les bords de l’Aure; elle fut détruite au milieu du XIe siècle par un incendie, un nouvel édifice commencé par l’évêque Hugues fut continué par le fameux Odon, demi-frère du Bâtard, et consacré le 14 juillet 1077, en présence de Guillaume le Conquérant, de Mathilde, d’un grand nombre d’évêques et de barons; mais l’incendie de 1105 le détruisit en [p. 125] partie, sans toutefois que les termes trop vagues du poème de Serlon permettent de se prononcer sur l’étendue du désastre. Il est infiniment probable que la crypte, encore que certains archéologues lui attribuent une plus haute antiquité, et la nef actuelle, dans ses parties basses, appartiennent à l’église d’Odon. Dans sa chronique, à la date de 1160, Robert de Torigny, abbé du Mont Saint-Michel, dit que l’église ayant été incendiée, l’évêque Philippe de Harcourt donna tous ses soins à la [p. 126] reconstruction. Peut-être le chroniqueur a-t-il voulu noter ici les efforts de Philippe de Harcourt, évêque de 1142 à 1163, prouvés par de nombreux actes du cartulaire de Bayeux, pour reconstituer le domaine et les revenus de l’évêché compromis par une longue période de guerre; d’autre part, une lettre de l’évêque Arnoul de Lisieux, écrite vers 1150, montre la part considérable que Philippe de Harcourt avait eue à la réédification de son église avant cette date; il nous paraît donc bien douteux qu’il y ait eu un incendie en 1159 ou 1160. Le successeur de Philippe de Harcourt, Henri de Beaumont, que l’on appelle quelquefois Henri de Salisbury, parce qu’il avait été doyen de l’église de Salisbury avant son élection, continue ces travaux. Il engage les fidèles à visiter l’église cathédrale et à subvenir à l’achèvement de l’édifice, il rétablit une ancienne confrérie qui depuis quelques années avait perdu toute activité. Les nouveaux frères devaient donner chaque année, pendant cinq ans, six deniers pour les constructions: des indulgences leur étaient naturellement accordées. Les travaux n’étaient certainement pas terminés au milieu du XIIIe siècle; le 13 novembre 1243 et le 16 mai 1244, le pape Innocent IV, averti par l’évêque Guy et par le chapitre que l’on avait entrepris de réédifier de fond en comble l’église cathédrale, travail extrêmement coûteux, accordait une indulgence de quarante jours à tous ceux qui y collaboreraient. Dix ans après, en 1254, le même pape constatant encore les dépenses considérables que demandaient les travaux, renouvelait cet octroi d’indulgences. Les collatéraux des nefs ont reçu leur chapelle pendant la seconde moitié du XIIIe siècle, sous saint Louis et l’épiscopat d’Eudes de Lorris; celles de Saint-Jean l’Evangéliste et de l’Annonciation, côté nord, auraient été construites par l’évêque Pierre de Benais vers l’an 1289; celle de Saint-Martin en 1309; les autres chapelles du côté nord seraient antérieures à 1356. La tour du midi a été entreprise en 1421, sous la domination anglaise par Nicolas Habart, mais non, comme on l’a dit, en expiation de sa participation au jugement de Jeanne d’Arc qui n’eut lieu que dix ans plus tard. Cependant l’église restait encore inachevée; il y manquait un couronnement, la tour du transept n’avait plus, depuis l’incendie de 1105, que ses bases. Les ressources de l’évêque et du chapitre avaient été épuisées au XIIe et XIIIe siècle par la réfection de la nef et par la construction du chœur, au XIVe par la consolidation et l’achèvement des tours du portail, plus tard par les travaux du transept, Mais en 1459, Bayeux eut la bonne fortune de voir monter sur le trône épiscopal l’archevêque de Narbonne, Louis de Harcourt qui, l’année suivante, ajouta à ses titres celui de patriarche de Jérusalem. Ce [p. 127] grand seigneur, premier président de l’Echiquier, joua un rôle politique considérable; il avait aussi de grands revenus. C’était bien là le prélat qui convenait à une église dont les ressources médiocres n’avaient permis que des travaux assez lents. Ce petit-neveu de Philippe d’Harcourt voulut avoir la gloire d’achever la cathédrale de son prédécesseur. Dès le 1er juin 1470, on chantait une messe du Saint-Esprit à l’occasion de la pose de la première pierre de la tour carrée du transept. Le trésor donnait en 1470, 1471, 1472 une partie de ses revenus, notamment ceux qu’il tirait de la chapelle de Notre-Dame-d’Yvrande (lieu de pèlerinage encore célèbre sous le nom de la Délivrande); mais en 1477, le fabricier ayant été envoyé à Liré dont Louis d’Harcourt était abbé, revint en [p. 128] annonçant que le patriarche prenait à ses frais l’achèvement de la tour carrée; le chapitre reconnaissant lui vota des prières et lui offrit la sépulture au milieu du chœur entre l’aigle et les chandeliers. L’année suivante, il présidait le chapitre qui décidait que la tour serait construite en matériaux des plus légers par crainte d’accident. Les bases de cette tour, restée inachevée depuis quatre siècles, n’inspiraient évidemment pas toute confiance. En 1471, la partie octogonale de la tour de pierre était terminée; le 14 décembre, Louis d’Harcourt mourait. Il fut inhumé à la place que lui avait assignée le chapitre; mais la tour ne fut achevée qu’en 1480. Sur la coupole de plomb, les ouvriers plantèrent leur mai enguirlandé. On éleva à la fin même de cette année un ange d’airain doré, l’archange saint Michel, un des patrons de Louis d’Harcourt.

Photo Magron.

La cathédrale. — Le collatéral nord et les tours.

L’archange, bien qu’il en eût mission, ne put préserver la tour des ravages du feu. Cette tour — et son histoire est maintenant celle de la cathédrale qui dans son ensemble, ne subira plus guère de transformations —, on ne la connaît plus que par un tableau qui se trouve dans la salle capitulaire et par le plan de Jollain, ou par la description toujours amusante et vibrante d’enthousiasme du bon De Bras: « Il y a à Bayeux une belle église cathédrale, la plus magnifique de la province après celle de Rouen, et en l’église du dit lieu sont deux tours pyramides des plus hautes qu’on puisse voir, comme aussi la tour du mitan est bâtie d’un singulier ouvrage d’architecture d’arcs-boutants à claires voies et ouvertures de toutes parts sur moyens pilastres, tout au haut de laquelle est posée la plus grosse horloge de ce royaume, en amont de laquelle sont quatre clochettes ou chanterelles, lesquelles de bonne harmonie et accord, devant que l’heure sonne, font entendre le commencement de cette antienne: Regina cœli lætare. » Le dôme métallique qui tranchait par son éclat sur la blancheur de la pierre était l’orgueil des habitants. Il ne dura pas deux siècles; en 1676, un incendie que les moyens du temps ne permirent pas de combattre le détruisit. Un architecte bayeusain, Moussard, le reconstruisit de 1703 à 1715, mais naturellement sur un autre plan et dans le goût du temps. Une coupole surmontée d’une lanterne dorique remplaça le dôme du XVe siècle. La grande difficulté consistait toujours d’ailleurs à asseoir sur les bases peu solides des quatre piliers une œuvre assez légère pour ne pas les faire fléchir.

Sous l’épiscopat de Mgr de Nesmond qui avait vu la destruction et la reconstruction de la tour, on avait élevé entre 1698 et 1700, aux frais de ce prélat, un jubé dont le grand inconvénient était de couper la perspective [p. 129] de l’édifice et de masquer le chœur. En 1850, la démolition en fut ordonnée, mais on put alors constater aux piliers de profondes lézardes que ce jubé avait jusqu’alors cachées. Le mal s’aggrava rapidement et il fut un instant question d’abattre la coupole et la tour centrale jusqu’à la base carrée qui domine les combles du transept; les énergiques protestations des habitants et de l’évêque, Mgr Robin, empêchèrent seules cette destruction, grâce à un architecte génial, M. Flachat, on put reprendre en sous-œuvre et conserver la tour centrale. C’est une des pages de leur histoire artistique dont les bayeusains sont le plus justement fiers.

Photo Neurdein.

Le portail.

L’église Notre-Dame est remarquable par sa diversité; elle représente une histoire en raccourci de l’architecture en France avec la crypte romane d’Odon, la nef du XIe siècle achevée au XIIe et au XIIIe. Le chœur du XIIIe, les transepts avec leurs rosaces rayonnantes du XIVe jusqu’à sa tour en partie du style flamboyant, en partie moderne; et pourtant il y a presque toujours incontestable harmonie entre les travaux successifs.

[p. 130] Après avoir suivi son développement chronologique, considérons-la dans son ensemble. Elle n’offre point toutes ces vues si saisissantes que présente par exemple la cathédrale de Rouen aperçue à quelque tournant de rue. Quand on arrive sur la petite place, devant le grand portail, on éprouve quelque déception. La façade n’a pas beaucoup de caractère, les deux tours ne montrent plus leur arcature romane qu’aux deux derniers étages; au-dessous, elles ont dû être consolidées par d’épais contreforts aux ressauts successifs, formant un revêtement extérieur qui leur donne un aspect massif. Entre les deux tours une grande fenêtre en tiers-point égaie cette sombre façade; puis cinq arcs surmontés de gâbles abritent dix statues d’évêques; le pignon enfin est décoré d’une grande rosace. Les tours ayant reçu des contreforts, les portails ont été plaqués sur la base de ces contreforts à une époque postérieure, cinq grandes voussures pour trois portails seulement. Au centre, le grand portail surmonté d’une galerie de trèfles à quatre feuilles ne présente plus trace de décoration. Au tympan du nord est figurée la Passion, à celui du sud, le Jugement dernier; les voussures sont ornées de dais et de statuettes. Il faut que l’œil monte jusqu’aux flèches octogonales, munies de leurs huit fillettes, pour trouver quelque satisfaction.

Quand on pénètre dans l’intérieur de l’édifice, on oublie la déception éprouvée devant le portail. Du haut des degrés rendus nécessaires par la pente du terrain, le coup d’œil est saisissant; on admire la belle perspective de la nef dont la hauteur atteint 23 mètres sous la voûte. On descend ensuite vers les avant-nefs. A leur deuxième travée, dans des enfeux aujourd’hui privés de leurs statues se trouvaient les tombeaux de l’évêque Richard II et de Philippe d’Harcourt. Quant à la nef, elle surprend au premier abord: nous sommes en présence d’une nef romane et pourtant l’effet qui s’en dégage n’est, en quoi que ce soit, semblable à celui qu’on éprouve à la Trinité ou à Saint-Etienne de Caen. Autant la Trinité est sombre, autant Notre-Dame de Bayeux est claire; autant la nef de Saint-Etienne est sévère, grave dans sa majesté, autant celle de la cathédrale est riante et gaie. C’est que la nef de Bayeux n’est qu’à demi romane; elle est gothique non seulement par sa voûte comme Saint-Etienne, mais aussi par ses hautes fenêtres à double baie. La lumière vient baigner la nef, mettre en relief les mille détails d’une sculpture incomparable dans l’art roman.

L’archivolte extérieure dans chaque travée est décorée de frettes et de bâtons brisés. La disposition des archivoltes supérieures est des plus variées et des plus étranges. Ici, des chevrons, des zigzags; là des têtes [p. 131] plates qui rappellent les modillons de quantité d’églises de Normandie à l’époque romane: Saint-Contest, Thury-Harcourt, Fontaine-Henry; entre les archivoltes, tout une décoration d’entrelacs, d’écailles imbriquées, de vanneries, est dessinée avec une fermeté, exécutée avec une souplesse parfaites.

Dans chacun des écoinçons, un petit cadre terminé dans sa partie supérieure en forme de mitre, présente soit un personnage, soit une scène, soit des chimères, des monstres enlacés qui semblent venir, dit M. André Michel, de quelque brûle-parfum japonais. Il y a eu là, en effet, d’incontestables influences orientales. N’oublions pas non plus que l’église romane est l’œuvre d’Odon, comte de Kent, qui amena à Bayeux des ouvriers anglo-saxons pour broder la fameuse tapisserie, dite de la reine Mathilde. L’art du miniaturiste qui, dans les manuscrits irlandais, puis anglo-saxons, a tracé tant de chimères, tant d’entrelacs compliqués, n’a-t-il pas eu ici quelque action? Enfin n’a-t-on pas copié quelque bijou nordique et ne remarquons-nous pas encore dans les têtes plates des archivoltes le souvenir [p. 132] de la technique du bois que M. André Michel relève dans la sculpture normande?

Photo Neurdein.

Le chœur.

Quelques-unes des scènes retracées peuvent être facilement interprétées. Les deux écoinçons les plus proches du chœur nous représentent, au nord, Notre-Dame à qui l’église est dédiée, au sud, le serment d’Harold sur les reliques. Ces écoinçons ont été l’objet d’une restauration moderne. Plus intéressants sont sur le côté nord deux évêques en mitre, bénissant, les deux doigts levés. Ce sont sans doute deux des évêques qui ont eu le plus de part aux travaux. En partant des avant-nefs, et avant ces portraits, nous rencontrons une scène étrange, difficile à expliquer: un singe, a-t-on dit, jouant avec un bateleur. Le singe est juché sur une colonne et en face de lui un personnage casqué, revêtu d’une armure, le tient par une chaîne de fer; mais les bateleurs n’ont pas l’habitude de transporter dans les foires des colonnes antiques. On a vu là un bonhomme adorant une idole. Un historien bayeusain y reconnaît saint Vigor abattant au mont Phaunus la statue d’un faune ou d’une divinité antique. Sans affirmer l’explication, on remarquera qu’en face de cette scène se trouve un singulier personnage, aux énormes moustaches: il y a là sans doute une défiguration assez commune dans la statuaire normande du chapiteau à mascarons: mais n’a-t-on pas représenté ici quelque idole des Saxons que les missionnaires de la foi chrétienne dans le Bessin auraient eu à détruire?

Dans la partie supérieure de la nef, se trouvent les simples pierres tombales des évêques Robert des Ablèges (1206-1231) et Thomas de Fréauville (1233-1237). Sans doute, c’est sous leur épiscopat que fut élevé l’étage supérieur. Un bandeau composé de quatre feuilles réunies environne l’édifice comme une guirlande; de hautes fenêtres l’éclairent, de légères colonnettes séparent chaque fenêtre en deux lancettes avec oculus. Du côté nord, on remarque une petite plate-forme en encorbellement qui a dû servir à porter un orgue.

Le transept est en partie moderne; les quatre piliers du carré datent des grands travaux de consolidation de la tour centrale. Au-dessous des voûtes actuelles, des archéologues ont retrouvé les traces d’une voûte romane, une arcature à plein cintre ornée de zigzags et des colonnes surmontées de beaux chapiteaux à personnages déposés aujourd’hui au Musée. Les croisillons du transept sont divisés en deux étages séparés par un bandeau feuillagé. La décoration est différente dans les deux croisillons, le croisillon nord est éclairé par une rosace rayonnante du XIVe siècle. Au croisillon sud, remarquons dans la décoration des dispositions [p. 133] qui rappellent celles de l’étage supérieur de la nef: une grande lancette en renfermant deux petites et un oculus. La galerie qui règne entre les fenêtres et l’étage inférieur est interrompue au milieu de chaque travée par un trumeau flanqué d’une statue. Ces statues présentent des traces de polychromie. Le transept doit dater, pour une partie du moins, de la fin du XIIe siècle; on y trouve la dalle du tombeau de Henri de Salisbury, évêque de 1165 à 1205.

Photo Magron.

Le triforium.

Le chœur qui date du XIIIe siècle est, avec la nef, la partie la plus belle de l’édifice. Sa longueur est de 39 mètres, sa largeur de 12. Ici, il y a trois étages: au premier, un grand arc; dans les écoinçons entre les arcs, des rosaces variées, sculptées en creux; là encore, un bandeau de feuillage [p. 134] souligne l’étage du triforium remarquable par la large ouverture de ses baies: un grand arc renferme deux lancettes divisées elles-mêmes en deux lancettes secondaires, des rosaces ou des ornements végétaux, des dragons, des figures qui symbolisent peut-être encore la lutte de l’épiscopat contre le paganisme; enfin, deux personnages qui, de tout temps, ont joué un si grand rôle dans la décoration et renseignement des églises, Adam et Eve après la faute, décorent les écoinçons.

Photo des Monuments historiques.

Le porche du Sud.

Dans l’abside, le triforium n’a plus qu’une grande lancette par travée; dans les écoinçons, les rosaces ont cédé la place à des rameaux fleuris d’un très joli effet qui meublent chaque triangle.

Des deux côtés de la voûte des séries de fresques représentent les [p. 135] douze premiers évêques, avec indication de leurs noms en caractères gothiques.

Le déambulatoire qui est à un niveau sensiblement plus bas que le chœur renferme tout une série de chapelles; près du croisillon sud, une croisée le sépare d’une chapelle à deux travées, un peu plus large que les autres.

Photo des Monuments historiques.

Le portail méridional.

Quelques ouvertures pratiquées au-dessous du chœur éclairent la crypte qui fut retrouvée en 1412, comme le montre une inscription gravée dans le déambulatoire, lorsqu’on voulut inhumer noble homme et Révérend Père Jehan de Boissey. Chose étrange, et qui prouve que le passé, quoi qu’on dise, avait beaucoup moins que nous le souci de [p. 136] conserver les traditions des siècles antérieurs l’existence de cette primitive église était complètement oubliée. C’est bien là une église ancienne comme le révèle le chapiteau très fruste d’un de ses piliers. Depuis le XVe siècle, la crypte a servi de sépulture; des peintures murales y furent exécutées.

Photo Neurdein.

La tour centrale, vue de la rue Laitière.

L’église n’est pas moins remarquable à l’extérieur: le petit porche du sud est formé par un faisceau de colonnettes supportant deux arcs géminés; au-dessus se dessine la broderie de sa jolie décoration de quatre trèfles, de bandeaux de feuillages, d’arcs trilobés et de faux gâbles.

Plus loin s’ouvre le portail méridional; sa triple voussure est chargée de dais et de statues; aux trois registres de son tympan se déroule l’histoire de Thomas Becket, ce prélat normand pris par Augustin Thierry [p. 137] pour un anglo-saxon, si populaire en Normandie et fils d’une caennaise. Ce qui se distingue le mieux dans les scènes sculptées au portail de Bayeux, c’est la barque ramenant Thomas Becket en Angleterre, le meurtre de l’évêque, enfin son tombeau vénéré par les fidèles. Notons qu’à l’intérieur de l’église, dans la chapelle qui donne précisément sur le croisillon sud du transept correspondant au portail se trouvent également des peintures représentant l’une, la Trinité, l’autre, le meurtre de Thomas Becket.

Photo Neurdein.

Transept et tour centrale.

Jetons maintenant un coup d’œil sur la tour du transept. Les premiers étages sont du XVe siècle et portent bien dans le tracé de leurs fenêtres tous les caractères du style flamboyant; le dôme est d’un effet plus singulier que vraiment satisfaisant. C’est à distance seulement qu’il se fond dans l’ensemble [p. 138] semble de l’édifice. Des clochetons marquent les croisillons du transept; d’autres comme dans les églises romanes annoncent l’abside qui est à l’extérieur d’une grande simplicité de lignes et d’une grande sobriété dans la décoration.

Toute église cathédrale a un trésor; on se rend à celui de Bayeux en passant par le croisillon nord du transept. Là sont conservées quelques pièces curieuses et d’un grand intérêt pour l’histoire de l’art: la plus célèbre est la fameuse chasuble de saint Regnobert, travail byzantin en soie verte, puis vient un coffret d’ivoire oriental avec inscription en caractères koufiques, qui le fait remonter au delà du IVe siècle de l’hégire. Une partie de ces trésors est enfermée dans une grande armoire du XIIIe ou du XIVe siècle, aux panneaux peints et aux belles ferrures. On conserve également l’armure de l’homme d’armes qui accompagnait l’évêque dans les cérémonies; elle date de la fin du XVIe siècle. Enfin, dans une salle basse, on a relégué une partie des magnifiques stalles du chapitre, celles qui se trouvaient jadis dans le transept avant la suppression du jubé. Ces stalles sont l’œuvre d’un célèbre menuisier caennais Jacques Lefebvre auquel Jacques de Cahaignes a consacré l’un de ses Eloges; il fit marché avec le chapitre en 1588. C’est une œuvre fort jolie de la Renaissance. La stalle de l’évêque date de 1687. La chaire est une œuvre du XVIIIe siècle.

Il faut ajouter à la description de la cathédrale celle de la salle capitulaire qui est située dans le prolongement de la façade, à côté de la tour du Nord. On y a accès par la première chapelle du collatéral. En passant, on jette un coup d’œil curieux, mais non admiratif. sur un rétable de la fin du XVIe siècle ou du règne de Louis XIII, qui groupe autour de la Vierge toutes les comparaisons tirées de l’Écriture qu’on lui applique: tour, étoile de la mer, rose sans épine, etc. La salle capitulaire naturellement fort vaste, puisqu’elle était destinée aux délibérations d’un chapitre qui ne comptait pas moins de 61 dignitaires, mesure 15 mètres de longueur, sur 9 de largeur. Elle est éclairée par quatre fenêtres ogivales d’une grande hauteur. Au XIVe siècle, on la divisa en deux étages, les appuis primitifs reçurent des cariatides qui, suivant un type commun à cette époque, semblent gémir sous le poids quelles ont à supporter: chimères, corps d’animaux à tête d’homme. Les peintures qui décorent les murs de la salle capitulaire montrent la Vierge, la tête ceinte d’une auréole d’or et tenant dans ses bras son divin fils. Autour d’elle, des anges jouent du psalterium, des chérubins l’encensent. Ce qui est le plus [p. 139] remarquable dans la décoration de cette salle, c’est son pavage de briques émaillées. Il se compose de huit bandes de largeur inégale, séparées par des bordures de quatre feuilles ou de fleurs de lys. Toutes ces briques sont dessinées: elles représentent une chasse à courre, mais il y a là plutôt des détails qu’une composition suivie; cavaliers cornant de la trompe, valet menant les limiers, puis des cerfs, des sangliers, des arbres, des oiseaux. Trois couleurs: le jaune, le brun et le vert ont été seules employées. Au centre de l’appartement, une autre mosaïque forme labyrinthe.

Au point de vue artistique, Bayeux complète heureusement Caen, par un beau monument gothique, tel que Caen n’en a jamais connu, la cathédrale des d’Harcourt. D’autre part, Caen est avant tout la ville de Guillaume, par sa basilique, son château, son enceinte, mais nous avons ici la cathédrale commencée du temps de Guillaume par son frère Odon. Transportons-nous maintenant au Musée de la Tapisserie pour contempler une autre œuvre élevée à la gloire des deux frères, et où l’évêque ne s’est pas non plus oublié.

Photo Neurdein.

Un des écoinçons de la nef.

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Photo Neurdein.

Tapisserie de Bayeux. — Les travaux des champs dans la bordure.

CHAPITRE III
LA TAPISSERIE ET LE MUSÉE

La tapisserie. — Son importance historique et archéologique. — Elle n’est pas l’œuvre de la reine Mathilde, mais a été brodée par des ouvriers anglo-saxons et exécutée pour l’évêque Odon. — Le musée de peinture.

Est-il besoin de justifier ce chapitre dans un livre tel que celui-ci? Sans doute la tapisserie n’est pas une œuvre qui satisfasse notre goût esthétique, mais elle est néanmoins une œuvre d’art décoratif, puisqu’elle était destinée à être exposée dans la cathédrale. Elle faisait donc partie du mobilier si riche du chapitre. L’objet d’un livre de ce genre n’est-il pas précisément, non de servir de guide, au sens exact et matériel de ce mot, mais de préparer un touriste curieux et intelligent à comprendre, à analyser tout ce qu’il pourra voir dans la ville qu’on lui décrit, et aussi à l’initier sommairement à toutes les questions qui se posent en présence des œuvres qu’il rencontre sur son chemin? Or, la tapisserie précisément a une importance qui s’affirme chaque jour davantage: non seulement elle a été, elle est depuis deux siècles l’objet de très nombreuses études, mais elle a donné lieu depuis quelques années à de nombreuses controverses.

La tapisserie est d’abord un document de premier ordre pour l’histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands qui, à Caen ou à [p. 141] Bayeux, se rappelle à notre attention à propos de tant de monuments. Elle a une valeur capitale, au point de vue archéologique: l’histoire du costume, de l’armement, l’histoire de la civilisation si étudiée en Allemagne et qui commence à l’être aussi en France n’ont pas de base plus précieuse ni plus sûre. On sait que le costume et l’armement ne nous sont connus d’habitude que par des textes insuffisants, peu faciles à interpréter, ou par des figurations sur des sceaux, qu’il ne nous reste guère de peintures murales de cette époque qui ne connaît pas encore l’art du verrier. Et ici, dans une longue série de scènes qui se déroulent sur 70 mètres de longueur, 50 centimètres de hauteur, nous avons 623 personnages complètement habillés ou armés, 202 chevaux, 52 chiens, 505 autres animaux, 37 bâtiments, etc. Cette statistique peut paraître minutieuse; elle est due au grand historien danois Steenstrup qui n’a pas craint d’entrer dans ces détails pour montrer toute l’importance de la tapisserie. Et voilà même, pour le dire en passant, une indication sur l’intérêt qui s’attache à la Tapisserie, puisqu’en dehors de la France qui la possède, de l’Angleterre qui la regarde comme un monument de son histoire, un savant danois, le plus grand historien de ce pays, lui consacre un travail destiné à servir de guide au visiteur dans le musée du château de Frédériksborg où se trouve une reproduction de notre Tapisserie.

C’est en réalité, comme le dit le plus ancien inventaire du chapitre de Bayeux qui le mentionne « une telle à broderie de ymages et escriptaulx ». Très exactement, c’est une broderie qui, par une série de tableaux accompagnés d’inscriptions assez laconiques, mais suffisamment claires, le plus souvent du moins, retrace toute l’histoire de la conquête depuis ses origines jusqu’à la déroute de l’armée anglo-saxonne à Hastings: le départ d’Harold, son voyage en Ponthieu et en Normandie, sa participation à l’expédition de Bretagne; puis viennent son serment, son retour en Angleterre, la mort d’Edouard, le couronnement d’Harold, les préparatifs maritimes et militaires de la conquête par Guillaume, le débarquement à Pevensey et la bataille d’Hastings ou de Senlac; en tout, 79 tableaux se font suite, quelquefois séparés les uns des autres par un détail ornemental, un arbre généralement. Ils sont encadrés par une double bordure qui contient des scènes fantastiques, des représentations de la vie ordinaire: labour, chasse, des illustrations bien sommaires de tables d’Esope, des scènes trop libres pour nos yeux qu’une théorie récente a eu la singulière idée d’attribuer aux archéologues qui ont restauré la Tapisserie au commencement du XIXe siècle! Quand on arrive à la bataille [p. 142] même, le sujet du cadre principal déborde sur la partie inférieure où sont rejetés les tués et les blessés. Cette dernière partie de la broderie paraît effacée. On a quelquefois pensé qu’elle avait été inachevée; il faut se rappeler qu’on a pu la détériorer en la pendant ou la dépendant quand on l’exposait le jour de la Saint-Jean et qu’elle a bien failli être détruite pendant la Révolution, ayant été destinée un instant à servir de bâche pour les vivres. Les inscriptions sont nettes, mais présentent parfois certaines particularités d’orthographe ou de formes de lettres sur lesquelles il faut insister. Disons que caballi pour equi indique évidemment des gens plus au courant du latin populaire que du latin classique, des ouvriers d’église plutôt que des princesses. Ceastra pour castra est une graphie anglo-saxonne, de même le g avec la consonnance hic, Wilgelmus pour Willelmus. Bagias pour Bavias, Gyrd pour Gurth (père de Harold) y = u; enfin on y trouve l’emploi fréquent du « thorn letter » anglo-saxon. Voilà des indications qui laissent deviner des ouvriers anglo-saxons et on sait combien la broderie était en honneur en Angleterre avant la conquête.

Photo Neurdein.

Tapisserie de Bayeux. — Tracé d’un camp à Hastings.

Mais ces remarques vont contre la tradition recueillie au XVIIIe siècle qui voulait que la tapisserie fût l’œuvre de la reine Mathilde et de ses suivantes. Cette tradition est relativement récente; si elle avait eu alors cours à Bayeux, l’inventaire de 1471 n’aurait pas manqué de l’appeler tapisserie de la reine Mathilde; il note seulement qu’elle « fait représentation du conquest d’Angleterre ». D’autres fois elle est mentionnée sous le nom de telle de Guillaume, telle de la Saint-Jean.

[p. 143] Maintenant, qui a commandé la Tapisserie à ces ouvriers? La question est liée à celle de la date même de l’œuvre. Et c’est précisément là ce qui a été le plus discuté et ce qui a le plus d’importance. En effet, si la Tapisserie est contemporaine de Guillaume, elle acquiert comme source narrative ou descriptive une importance décisive; il faut la placer à côté, au-dessus même des meilleurs récits contemporains en prose ou en vers que nous ayons de cet événement.

Résumons la controverse: les uns, s’appuyant sur ce fait que dans la légende se trouve le mot Franci pour désigner l’armée normande, veulent que la Tapisserie soit postérieure à la conquête de la Normandie par le roi de France, Philippe-Auguste en 1204; elle serait donc du XIIIe siècle, mais le mot Franci était employé couramment pour désigner les Normands par les Anglo-Saxons; les autres ont attribué la Tapisserie à l’empress Mathilde, la fille d’Henri Ier, la petite-fille de Guillaume, devenue impératrice d’Allemagne, mais n’ont apporté aucune preuve à l’appui de cette assertion qui n’a aucune espèce de fondement. Cette thèse a été récemment rajeunie par M. Marignan. Il a dit que la Tapisserie, si elle datait du XIe siècle, aurait disparu dans le grand incendie de 1105 qui a détruit une partie des monuments de Bayeux et la cathédrale, mais le récit que nous avons de cet incendie nous montre qu’il n’a été que partiel: donc le mobilier put être sauvé; elle aurait disparu dans l’incendie qui aurait eu lieu en 1160, mais nous avons vu que cet incendie n’était rien moins que certain, rien ne s’oppose à ce qu’elle soit antérieure au XIIe siècle, voire même à l’incendie de 1105.

Photo Neurdein.

Tapisserie de Bayeux. — Le siège de Dinan.

[p. 144] La Tapisserie dit encore M. Marignan aurait eu un modèle littéraire; elle serait la reproduction en images du célèbre Roman de Rou que Wace, clerc de l’abbaye aux Hommes, écrivit vers 1170 à la gloire des ducs de Normandie. Mais il y a de nombreuses différences entre les deux récits; par exemple, l’expédition d’Harold et de Guillaume en Bretagne est décrite par la Tapisserie avec ces épisodes si caractéristiques, si pittoresques, si précis: l’armée s’enlise dans les sables mouvants autour du mont Saint-Michel, les chevaux glissent, Harold porte un camarade sur ses épaules; on assiste aux sièges de Dol, Dinan et Rennes: or tout cela n’est guère connu avec tout ce détail que par la Tapisserie et ne se trouve point dans le Roman de Rou. S’il y a des ressemblances entre les deux sources, ce sont celles qui s’imposent entre deux récits d’un même événement où il y aura toujours des points communs. Wace, dit-on encore, n’a pas cité la Tapisserie de Bayeux, donc il ne l’a pas connue, donc elle n’existait pas de son temps. Mais Wace, qui habitait Caen, a pu ne pas la connaître, et surtout, il a pu la connaître et ne pas la citer; un historien de ce temps-là n’a pas la préoccupation de citer ses sources.

Photo Neurdein.

Tapisserie de Bayeux. — Avant la bataille.

Enfin, tous les détails de costume et d’armement qui se trouvent dans la Tapisserie sont du XIIe et non du XIIIe siècle. Il est incontestable en effet, qu’un artiste du moyen âge qui représente des scènes d’un événement historique ne fait pas de couleur locale. Toute représentation médiévale des épisodes de la vie du Christ nous montre les personnages en costumes de bourgeois du temps. Donc le costume, les détails de l’armement permettront de dater le monument. Mais précisément, en [p. 145] appliquant cette méthode, M. Steenstrup et M. Travers ont daté la Tapisserie du XIe siècle. Le haubert, cette longue cotte de mailles qui enferme le chevalier normand jusqu’au genou est du XIe siècle, et de même le casque à nasal. Les Normands de la Tapisserie ont tous le visage glabre, les cheveux ras, la nuque dégagée, alors qu’Harold et les Anglo-Saxons portent la moustache. Nous savons précisément qu’à Hastings, le visage rasé des Normands étonna les Anglo-Saxons, à ce point qu’un de leurs éclaireurs vint annoncer l’arrivée en Angleterre d’une armée de prêtres. Cette coutume normande de ne porter ni barbe, ni moustache, ni cheveux longs, est bien du XIe siècle et contemporaine du temps de Guillaume; elle disparaissait même avant la fin du siècle, puisque le chroniqueur Orderic Vital, par exemple, fait un crime à Guillaume le Roux, fils et successeur du Conquérant, d’avoir introduit à sa cour l’usage de la barbe et des cheveux longs. La cotte de mailles dont sont armés les chevaliers normands se voit sur des sceaux de Guillaume le Conquérant et de Guillaume le Roux, conservés au British Museum et aux Archives Nationales. Enfin, les monuments représentés sur la Tapisserie sont bien des monuments du XIe siècle. L’église de Westminster nous apparaît avec tous les caractères du roman: arcades à plein cintre, tour sur la croix du transept; or, nous savons précisément qu’Edouard le Confesseur avait fait venir des artistes de Normandie pour bâtir cette église où il fut inhumé. Ainsi architecture, costume, art militaire, tout concorde à dater la Tapisserie, non du XIIe siècle, mais du XIe.

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Tapisserie de Bayeux. — Le repas et le conseil avant la bataille.

Maintenant que nous en savons la date, qui la fit exécuter? L’examen des caractères nous a révélé une main-d’œuvre anglo-saxonne, on y voit [p. 146] figurer certains personnages que les sources narratives ne mentionnent point, tels que Wadard, que Vital; Guillaume interroge celui-ci avant la bataille pour lui demander s’il aperçoit l’armée anglaise. Ce sont là des personnages qu’un contemporain qui les avait connus pouvait seul avoir intérêt à désigner, à représenter, car ils ne sont pas célèbres. Ils ne sont pas inventés néanmoins. Wadard apparaît dans le Doomsday book comme un homme de l’évêque de Bayeux; Vital, dans le Livre Noir de l’église de Bayeux comme possédant à Caen des maisons du domaine épiscopal. Ce sont là des gens de l’évêque. Et Odon lui-même bénit le repas pris sur le sol anglais avant la bataille. C’est lui qui se tient à la droite de Guillaume pendant le conseil qui la précède, lui que l’on voit dans la mêlée avec le bâton de commandement à la main. Rien d’étonnant qu’il ait fait travailler des ouvriers anglo-saxons, puisque son frère le récompensa des grands services qu’il lui avait rendus pendant la conquête en lui donnant le comté de Kent où fleurissait l’art de la broderie.

C’est donc bien à tous égards la Tapisserie du Conquest d’Angleterre, comme disait l’inventaire de 1476. Son étude est inséparable de celle de l’histoire de Guillaume, inséparable aussi de Bayeux et de sa cathédrale. Elle s’impose à l’attention des touristes normands et anglais, réunis aujourd’hui par l’entente cordiale, qui peuvent se rappeler avec intérêt, qu’oubliée pendant des siècles, retrouvée au XVIIIe siècle à la suite de recherches demandées par l’intendant Foucault, menacée de disparaître sous la Révolution, elle joua un rôle politique en 1804, lorsque Napoléon la fit venir à Paris au moment où il préparait le débarquement en Angleterre, pour montrer au peuple la possibilité d’une telle conquête.

Elle n’a plus heureusement aujourd’hui qu’un intérêt historique et archéologique que nous nous sommes efforcé de préciser. La bibliothèque où elle est exposée renferme aussi de remarquables spécimens de la dentelle de Bayeux.

Dans l’ancien palais de l’évêque, en face le tribunal, se trouve le musée de peinture. Le nombre de ses toiles est restreint, même en y joignant la collection Gérard qui lui a été récemment léguée par le petit-neveu de l’illustre peintre du premier Empire. Encore y a-t-il, soit dans cette collection, soit dans l’ancien fonds du musée, quelques toiles remarquables. Citons un peu au hasard dans la collection Gérard, une marine, un retour de pêche à Concarneau du bon peintre normand Legoult-Gérard, un superbe Brascassat, un taureau dans l’herbage; du même peintre, un joli paysage. Le musée est surtout consacré aux œuvres [p. 147] locales, notamment à un peintre de l’Empire, Robert Lefèvre, qui eut l’honneur de peindre Napoléon en costume impérial. De M. Tesnière qui s’est si vivement inspiré des anciens aspects du vieux Caen, notons une vue du port prise il y a un demi-siècle.

Le musée renferme aussi quelques classiques; on est surpris autant que charmé d’y trouver un portrait d’Anne de Montmorency attribué à Clouet, avec les trois couleurs qui forment le fonds de sa palette, le noir du costume, le blanc de la collerette, le rouge brique du visage; le connétable apparaît dans cette petite toile telle que l’histoire se le représente: dur, entêté et médiocrement intelligent. On attribue à Philippe de Champaigne le curieux portrait d’un inconnu, simple bourgeois ou petit gentilhomme. Le sujet, à vrai dire, est encore religieux par la physionomie du modèle, un vieillard aux traits creusés, au visage ascétique, chagrin, sombre, d’un homme préoccupé de l’au-delà, vraie figure contemporaine de la contre-réforme catholique, sœur de la Réforme, qui fit de ces bons vivants du XVIe siècle de dévots membres de quelque tiers-ordre, ou de quelque confrérie du Saint-Sacrement.

Pour ces quelques toiles, le musée de Bayeux mérite véritablement d’être visité et n’est pas indigne d’une ville d’art.

Photo Neurdein.

La Bibliothèque où est conservée la Tapisserie.