CAEN


CHAPITRE PREMIER
COUP D’ŒIL GÉNÉRAL

Caen, ses aspects. — Caen dans la littérature — Caen et l’Angleterre — Caen et les études archéologiques.

Rouen est une capitale. La splendeur de son site, dans le cirque dominé par les collines, par Sainte-Catherine et le mont Gargan, la largeur de son fleuve, la hauteur de ses monuments, la hardiesse de la flèche de sa cathédrale qui jaillit au-dessus des tours innombrables de ses églises, tout donne une impression de grandeur. Les écrivains modernes de la Normandie ont décrit ses aspects: un Flaubert, un Guy de Maupassant lui ont consacré quelques-unes de leurs plus belles pages et Victor Hugo l’a magnifiée dans des vers qui seuls ont rendu toute sa beauté.

Caen s’annonce plus modestement. Ce n’est point la ville aux sept collines; elle n’a point le large fleuve ni les ponts orgueilleux; aujourd’hui, l’entrée en ville par la gare est presque pénible de vulgarité. Mais au moyen âge, les nombreux marins qui la visitaient, frappés par la [p. 4] quantité de clochers qu’ils apercevaient aux détours de l’Orne sinueuse, l’appelaient la « ville aux églises ».

Si l’on vient du Nord, de ce monotone plateau qu’est la plaine de Caen, qu’on arrive par l’abbaye d’Ardennes, Saint-Contest. le hameau de la Folie ou mieux le calvaire de Saint-Pierre, on découvre dans un fond « la ville aux églises ». Aux deux extrémités, semblent la garder comme deux solides forteresses, plus imposantes que le château lui-même, l’abbaye aux Dames et ses deux tours massives, l’abbaye aux Hommes avec ses gigantesques flèches, jadis sentinelles vigilantes, guerriers colosses. Entre ces deux masses apparaissent de nombreuses flèches. Ce sont, de droite à gauche, Saint-Nicolas le roman, Saint-Etienne le Vieux, Saint-Sauveur, anciennement Notre-Dame-de-Froide-Rue, dont la tour gothique encadrée de ses clochetons, de ses fillettes, annonce ou rappelle la flèche plus élancée, plus svelte. plus audacieuse de Saint-Pierre; plus loin, Saint-Jean avec sa tour de la Renaissance inachevée et sa tour penchée comme la tour de Pise; plus près, le Sépulcre couvert de lierre, le clocher du vieux Saint-Gilles et au delà de l’Orne, la tour romane de Saint-Michel de Vaucelles, faubourg de Caen. Si le coup d’œil n’a point le caractère grandiose des sites rouennais, il a un très grand charme. On peut encore contempler la ville des rives mêmes de l’Orne, du grand cours, de la vaste prairie si populaire dans l’histoire de Caen. Il y a là, sous ces grands arbres, ces belles avenues séculaires, un très joli site, d’où on aperçoit de nouveau dans un cadre verdoyant tout l’alignement des clochers caennais.

Enfin il est des vues partielles de la ville qui ont leur charme: du boulevard Leroy au faubourg de Vaucelles, c’est la Trinité dominant ce qu’on appelait jadis le Bourg-l’Abbesse et l’île Saint-Jean; des quais de l’Orne, près de la caserne. Saint-Michel de Vaucelles dominant les jardins étendus sur la rive gauche de l’Orne. Arrive-t-on par le canal? C’est encore le Bourg-l’Abbesse avec la Trinité. Saint-Gilles, le Sépulcre, puis en remontant le boulevard qui recouvre l’ancien lit de la Petite-Orne, la tour Le Roy, l’abside de Saint-Pierre. Et que dirions-nous, si nous pouvions voir au delà, comme jadis, l’ancien Hôtel de Ville avec ses quatre tourelles, les petits Murs, que des gravures, des estampes, des tableaux seuls nous représentent aujourd’hui! En ce quartier, Caen devait alors avoir l’aspect d’une Venise du Nord, de quelque ville hollandaise. Pour l’artiste ou simplement l’homme de goût, à tout détour de rue, en toute saison, que de coins pittoresques, que de sensations délicates! Point n’est toujours besoin d’avoir recours au peintre, au graveur, pour ressusciter [p. 5] le passé. Telle entrée de Caen par la rue Porte-au-Berger, la rue Montoir-Poissonnerie est encore bien visible avec son aspect d’autrefois.

Nous admirions tout à l’heure les silhouettes des clochers et des tours se découpant sur le ciel bleu; mais vienne l’hiver, la neige, rare d’ailleurs, nous éprouverons une impression saisissante à voir se perdre dans les flocons les tours de Saint-Etienne, tandis que sous sa dentelle frissonne la délicate abside de Saint-Pierre.

Photo Neurdein.

Vue générale prise du château.

Caen n’a point l’incomparable majesté de Rouen, mais elle est capable de satisfaire les plus difficiles, de donner des sensations d’art et aussi d’offrir à qui sait la lire, une leçon résumée de l’art français et normand plus complète même que celle c[ue présenterait Rouen. L’histoire de Caen s’ouvre avec un magnifique chapitre d’art roman, chapitre essentiel, capital, de l’histoire du roman en Normandie. Le gothique n’y figure pas, comme à Rouen, par des monuments de premier ordre, tels la cathédrale ou Saint-Ouen. Rouen est la ville du gothique, mais ici l’art ogival a terminé l’abbaye aux Hommes, commencé Saint-Pierre, presque achevé Saint-Jean. Enfin à une époque de prospérité, l’art de la Renaissance y a brillé d’un très vif éclat et a produit ces chefs-d’œuvre: l’abside de Saint-Pierre, l’hôtel d’Ecoville, l’hôtel de la Monnaie. Il n’est point [p. 6] jusqu’au style jésuite qui n’y soit représenté par la chapelle des Pères, devenue Notre-Dame, et l’art français du XVIIe et du XVIIIe siècle a ajouté aux belles maisons de bois gothiques du XVe siècle, aux grandes œuvres artistiques du XVIe siècle les beaux hôtels un peu froids construits pour les intendants et l’aristocratie normande contemporaine de Louis XIV et de Louis XV.

Caen a été un grand port et une ville industrielle d’une réelle importance, le centre économique de la Basse-Normandie, son centre artistique par ses carrières, carrières d’Allemagne, carrières de Calix, de Saint-Julien, par ses ateliers; l’Angleterre lui emprunta en tout temps ses matériaux, et à certaines époques, ses architectes, son style et aussi peut-être les lui prêta.

Ville de sapience, par ses écoles monastiques d’abord, par son Université, puis par son Académie, l’Athènes normande a été louée en latin. Au XIIe siècle, le poète Raoul Tortaire a décrit l’animation d’un jour de marché en termes qui conviendraient encore pour dépeindre son aspect le vendredi ou lors de quelque jour de foire, et déjà il a été frappé par l’aspect monumental des bonnets normands, aujourd’hui hélas disparus! Lors de la prise de Caen par les Français en 1204, Rigord l’appelle la ville très opulente et Guillaume Le Breton, dans sa Philippide, nous la présente avec tant d’églises, de maisons et d’habitants qu’elle se croit à peine inférieure à Paris. Et au XVIIe siècle, le poète universitaire Antoine Halley dit qu’elle est le cœur de la Neustrie, si Rouen en est la tête.

C’est en classique que Mme de Sévigné en a gravé l’image au XVIIe siècle, non longuement et avec pittoresque comme un romantique, non avec la précision de détails d’un écrivain naturaliste, mais en termes synthétiques, comme il convenait au grand siècle: « Caen, la plus jolie ville, la plus avenante, la plus gaie, la mieux située, les plus belles rues, les plus beaux bâtiments, les plus belles églises, des prairies, des promenades ». C’est bien là ce qu’elle voyait en se promenant sous les beaux arbres des cours, avec les savants de l’Académie dont la conversation lui faisait ajouter ce trait: « enfin, la source de tous nos plus beaux esprits ».

Après avoir noté l’impression qu’elle a produite sur tous ceux qui l’ont visitée, constatons le culte que lui vouèrent ceux de ses enfants qui se donnèrent aux lettres. Nul n’égalera l’enthousiasme du bon De Bras. Pour lui, et il a vu beaucoup de villes, « c’est l’une des plus belles, spacieuse, plaisante et délectable que l’on puisse regarder, soit en situation, structure de murailles, de temples, tours, pyramides, bâtiments, hauts pavillons et édifices, accompagnée et embrassée, tant d’amont que [p. 7] d’aval, de deux amples et plaisantes prairies ». Laissons Moisant de Brieux qui lui donne des louanges banales, Segrais qui dans son enthousiasme célèbre son air toujours pur, et arrivons au grand romantique normand Barbey d’Aurevilly. Il avait été étudiant à la Faculté de droit. Peut-être alors, passa-t-il au milieu des rues pittoresques, traversa-t-il les monuments sans les bien comprendre; il n’était pas plus archéologue que les classiques. Au cours de ses promenades avec Trébutien, c’est par l’œil de son ami qu’il appréciait la grandeur de la Trinité et qu’il admirait le beau coucher de soleil qui « éclairait et fouillait » dans tous ses détails les sculptures de l’abside de Saint-Pierre. Revenu pour quelques semaines dans la ville de sa jeunesse, il fut profondément remué par le pittoresque de certains quartiers: la vieille Orne, le pont Saint-Jacques et surtout l’incomparable charme du site qu’offre la prairie encadrée par les cours, et, à divers passages de son Memorandum, il a rendu ses impressions en termes saisissants.

[p. 8]

Photo Neurdein.

Vue générale prise de l’abbaye aux Dames.

Caen a toujours séduit les étrangers: les Anglais y accomplissent un pèlerinage national. La ville de Guillaume le Conquérant est le berceau de leur histoire; ils viennent visiter le tombeau de leur premier roi, du « rassembleur » de la terre anglaise, celui dont la forte main de Normand a pétri l’Angleterre de la poussière des royaumes anglo-saxons. De Caen, ils rayonnent vers Falaise, le lieu de sa naissance, vers Bayeux, où ils vont contempler le poème héroïque, l’épopée nationale retracée par des ouvriers saxons sur la broderie populaire sous le nom de Tapisserie de la reine Mathilde.

Au XVIIIe siècle, ce sont les Anglais qui commencent à remettre en honneur nos vieux monuments, c’est Ducarel qui conserve certains d’entre eux par ses dessins. Au XIXe siècle, lorsqu’après les guerres de l’Empire, les touristes Anglais se précipitent en foule sur le continent, ils fondent à Caen une véritable colonie. L’héroïne du célèbre roman de Thackeray Vanity Fair traverse cette société, Brummell, le dandy, le roi de la mode, l’ami de Barbey d’Aurevilly termine ses jours à Caen. Comme dans leurs propres villes, les Anglais ont là leur promenade, le cours aux Anglais. Au XIXe siècle encore, ce sont les Cotman, les Turner, les Dibdin qui ont les premiers décrit ces monuments dans des ouvrages, imparfaits sans doute, mais qui marquent une date dans l’histoire de l’archéologie française. C’est à Caen même, en partie grâce à ce mouvement venu d’Angleterre, que cette renaissance des études archéologiques a pris corps avec M. de Caumont, la société des Antiquaires et celle d’archéologie. Caen est donc un centre artistique à tous égards.


[p. 9]

Photo Neurdein.

Le Château. — La Porte-de-Secours.

CHAPITRE II
L’ART ROMAN ET LES DÉBUTS DU GOTHIQUE

Les origines. — La ville de Guillaume. — Les murs et le château. — L’abbaye aux Dames: la Trinité et l’Hôtel-Dieu. — L’abbaye aux Hommes: Saint-Etienne et le Lycée. — Saint-Gilles. — Saint-Nicolas. — Saint-Michel de Vaucelles.

Dans la vallée inférieure de l’Orne, au point où se fait sentir la marée, au centre d’une région naturelle, la Basse-Normandie, au point de rencontre de régions diverses par les productions agricoles, Bessin, Plaine de Caen, Bocage et Cinglais, une ville devait naître, port et marché. Les escarpements du calcaire de Caen qui dominent les tourbes où se rencontrent l’Odon et l’Orne se prêtaient à l’établissement de l’homme: peut-être leurs cavernes lui fournirent-elles un premier abri avant qu’il tirât les éléments de sa demeure des carrières qui ont fait la fortune de la ville. Aux époques préhistoriques, tout autour de l’endroit où Caen devait s’élever, on retrouve des traces de l’habitat humain qui correspondent aux diverses phases de la croissance de l’humanité.

[p. 10] La ville gallo-romaine de la région fut Vieux, la cité des Viducasses. S’il faut rejeter impitoyablement, au nom de la critique, toutes les prétendues mentions de Caen dans l’histoire avant le premier quart du XIe siècle, en pleine époque normande, ce n’est pas à dire que Caen n’existât pas auparavant. On lui attribue même, aujourd’hui, une antiquité très reculée, puisqu’on admet l’étymologie celtique proposée par M. Joret, qui fait dériver Caen de Catumagos, par les étapes Catomus, Cadomus, analogues à celles par lesquelles Rouen dérive de Rotomagos; mais nous ne trouvons pied sur le terrain solide de l’histoire qu’au début du XIe siècle. Dans quatre chartes des ducs Richard II et Richard III, entre 1020 et 1027, Caen apparaît comme une ville de quelque étendue, avec des églises, des moulins, une foire, un port, des vignobles, des prés. C’est, sans doute, une agglomération de hameaux juxtaposés: à l’est, Calix, encore aujourd’hui faubourg de Caen; au centre, Darnétal, quartier de Saint-Pierre et Gémare, avec leurs moulins; enfin, à l’ouest de la ville, Villers.

Photo Neurdein.

Les Petits Murs, tableau de M. Tesnière au musée de Caen.

Il ne reste aucune trace à l’heure actuelle des édifices de ce temps. Les plus anciens monuments qui aient subsisté ont été élevés à l’époque de Guillaume, au moment où se créait et où fleurissait l’art roman. C’est ce duc qui de l’agglomération rurale a dégagé la ville; par des [p. 11] murailles tracées autour du grand Bourg il le sépara des quartiers où allaient se fonder l’Abbaye aux Hommes et l’Abbaye aux Dames. De ces murailles, il ne reste rien aujourd’hui; la partie que l’on montre sous le nom de murs de Guillaume, près de Saint-Etienne le Vieux, a été reconstruite après la prise de Caen par Edouard III, en 1346; alors les guerres ont forcé à modifier le tracé de cette enceinte, on l’a rapprochée de la ville en même temps qu’on la renforçait. Ces murailles, le XVIIIe siècle en a commencé la démolition, et sur leurs fossés, il a créé des boulevards; on en peut relever quelques fragments le long des avenues Saint-Julien, Saint-Manvieu. Il y a cinquante ans, les petits murs existaient encore le long de la petite Orne couverte aujourd’hui par le boulevard Saint-Pierre. Le pinceau de M. Tesnière nous en a conservé le souvenir dans une toile du musée de Caen. La tour Le Roy, récemment restaurée, qui se dresse aujourd’hui sur le même boulevard rappelle seule cette deuxième enceinte du grand bourg.

Photo Neurdein.

La tour Le Roy et le clocher de Saint-Pierre.

Guillaume, pour défendre la ville, éleva sur la falaise qui la domine le château que devait achever son fils Henri Ier. Le château actuel qui renferme les casernes n’est plus guère connu du public que par la Porte-de-Secours ou Porte-aux-Champs qui a conservé ses mâchicoulis, mais dont les quatre tours formant avant-corps ont été rasées. Avec son [p. 12] enceinte flanquée de tours pittoresques qui dominent la rue de Geôle, le quartier Saint-Pierre, le Vaugueux et la campagne, il donne l’impression de ce qu’étaient ces immenses places de guerre de l’époque normande. Il étonne encore aujourd’hui par ses dimensions considérables, et on comprend que le vieil annaliste caennais De Bras ait pu affirmer qu’il y a « plusieurs villes en France qui sont moindres que ce château comme Corbeil et Montferrand ». Cette immense cour, où selon le même témoignage, cinq mille hommes pouvaient manœuvrer à l’aise, contenait tout un quartier de la ville: nombre de maisons, une église paroissiale, des chapelles, des bâtiments qui eurent une haute importance historique. L’église Saint-Georges a conservé de l’époque romane un mur couronné de modillons bizarres, comme on en voit dans beaucoup d’églises rurales de la plaine de Caen, à Saint-Contest, par exemple, à Thury-Harcourt. Sa porte appartient au gothique flamboyant. A l’intérieur, on saisit le passage du gothique à l’art de la Renaissance et on remarque certaines dispositions propres aux charpentiers anglais; elle a été achevée au commencement du XVIe siècle sous les Silly, baillis de Caen et gouverneurs du château dont les armes se voient à une clef de voûte.

Photo Neurdein.

Le château. — Vue d’ensemble.

Dans la même cour, près de l’enceinte, un autre bâtiment plus modeste encore passera inaperçu aux yeux de tout visiteur non prévenu. Cet édifice servait de lieu de réunion à l’Echiquier de Normandie, il date des premiers temps du roman, ainsi que le montrent son pignon plat et sa porte surmontée d’un arc en plein cintre à bâtons brisés.

[p. 13] Il faut bien convenir que le château a perdu une grande partie de son intérêt depuis qu’a été abattu pendant la Révolution le donjon colossal d’Henri Ier. Il se composait d’une tour carrée, comme on les élevait aux premiers temps de l’architecture féodale, « d’une admirable grosseur et hauteur, dit De Bras, circuye de fortes murailles, et aux coings quatre grosses et hautes tours rondes à plate-forme à plusieurs estages que l’on a nommées l’une le Cheval blanc, l’autre le Cheval noir, la tierce le Cheval rouge et la quarte le Cheval grix ». Les vieux plans de Caen, une gravure du XVIIIe siècle, nous donnent le « portrait » de ce donjon qui devait avoir grand air et compléter heureusement au point de vue pittoresque, les tours de la Trinité et celles de Saint-Etienne.

Photo Neurdein.

L’Echiquier.

C’était aussi une forteresse que l’abbaye aux Dames: elle en avait, elle en a encore le robuste aspect. On pénétrait dans les bâtiments abbatiaux par une porte fortifiée à mâchicoulis qui a disparu au XIXe siècle, laissant vide une immense place sans caractère. Les gravures de Jolimont, du Caen démoli de M. Lavalley nous en ont seules gardé l’image. La Trinité eut ses défenseurs, son capitaine: ce ne fut rien moins au XIVe siècle que Du Guesclin. Les hommes du faubourg étaient tenus d’y [p. 14] faire le guet. Longtemps l’abbesse conserva certains privilèges militaires; ne donnait-elle pas au XVIIIe siècle, à certain jour, le mot d’ordre au major du château.

Pourtant, la vieille abbaye, fièrement campée sur la colline, avait toute autre destination, dans la pensée de sa fondatrice, que d’être forteresse; c’est à des jeunes filles de la noblesse normande qu’elle devait servir de refuge et d’abri. On sait à quel événement il faut attribuer la création des deux abbayes: Guillaume et Mathilde les ont élevées dans un sentiment de pénitence pour se réconcilier avec l’Église et la cour de Rome qui avait interdit leur mariage. A l’abbaye aux Dames les travaux commencés peut-être vers 1059, étaient assez avancés en 1066 pour que l’on pût procéder à la consécration, quelques semaines avant le départ de Guillaume et la conquête de l’Angleterre. Quand Mathilde mourut en 1083, elle fut inhumée dans le chœur: l’édifice était alors à peu près achevé au moins dans sa première forme.

Photo Neurdein.

Les remparts du château et le clocher de Saint-Pierre.

Quel en fut l’architecte? Aucun texte ne permet de le nommer avec certitude, mais n’est-il pas légitime de supposer que ce fut Gondulf, ce moine du Vexin que Lanfranc avait amené avec lui de l’abbaye du Bec; devenu plus tard évêque de Rochester, il a reconstruit la cathédrale de cette ville, élevé le plus ancien donjon que possède l’Angleterre, celui de [p. 15] West-Malling, contribué peut-être aux travaux de la Tour de Londres. N’aura-t-il pas été le conducteur de l’œuvre de la Trinité pendant son séjour à Caen? Hypothèse plausible, si on songe qu’il y fit entrer sa mère comme religieuse.

Le plan de l’église de la Trinité est bien simple: une façade flanquée de deux tours, une nef avec deux collatéraux, un transept nettement marqué avec deux absidioles, un chœur qui se termine par une abside en hémicycle surmontant une crypte. A première vue, l’édifice a, en outre, ce mérite, rare en tout pays, rare surtout à Caen, d’offrir une grande homogénéité: c’est une belle basilique romane. Qu’on y regarde de plus près, on se rendra compte que la nef a reçu des voûtes sexpartites qui ne lui étaient pas primitivement destinées, que le chœur est postérieur à l’abside, qu’au XIIIe siècle enfin, on a ajouté au croisillon sud du transept une chapelle gothique, que les absidioles du pavillon nord ont été refaites à l’époque moderne.

Photo Neurdein.

L’abbaye aux Dames. — Vue d’ensemble.

On entre aujourd’hui à la Trinité par un grand portail flanqué de deux portails latéraux qui s’ouvrent sous les tours. Primitivement, on y avait accès par un porche latéral sous le clocher sud dont on peut encore du dehors reconnaître la disposition. Par deux grands arcs en plein cintre [p. 16] décorés extérieurement d’ornements géométriques. les clochers communiquent avec la travée d’avant-nef. Deux faits semblent bien montrer les remaniements qu’a subis de bonne heure l’édifice: les murs des collatéraux ne sont pas parallèles à la direction des piliers, les ouvertures ménagées dans les collatéraux ne correspondent pas avec le tracé des arcs de la nef. Les collatéraux ont encore leurs voûtes d’arêtes qui accentuent l’air antique de l’édifice. Le transept a un caractère sévère que ne parvient pas à égayer la jolie chapelle du XIIIe siècle du croisillon nord.

Photo Neurdein.

Façade de la Trinité.

Le chœur a été élevé postérieurement à la crypte, il repose sur les solides assises qu’elle lui fournit. Séparé en deux travées, il est éclairé par des fenêtres en plein cintre, larges et hautes.

L’abside est rarement visitée, et c’est dommage; c’est la partie la plus remarquable de l’édifice, une des plus jolies choses, une des plus originales que possède Caen, tant par sa disposition générale que par sa décoration sculpturale. Divisée en cinq travées, elle présente d’abord une arcature, puis les fenêtres du rez-de-chaussée et un deuxième rang de fenêtres. A l’intérieur, deux étages de colonnes isolées correspondent avec les fenêtres, laissant entre les murs deux passages ou galeries formant ainsi un faux déambulatoire des plus singuliers. C’est dans cette partie de l’édifice que la sculpture romane a fait des merveilles; elle est en général assez peu développée dans l’art normand, mais à la [p. 17] Trinité, on en peut saisir, pour ainsi dire, révolution et les progrès. Dans les parties basses de la nef, les plus anciennes, nous avons un chapiteau à volutes séparées par une sorte de console; dans les parties hautes, apparaît quelquefois le chapiteau à godron si caractéristique de la Normandie, quelques entrelacs, des têtes d’animaux; dans l’abside et le chœur, de très riches chapiteaux sculptés représentent ici deux chimères ailées s’affrontant, là, des cigognes becquetant une grenouille. L’éléphant même a pénétré jusqu’ici, mais il a perdu sa [p. 18] trompe, preuve que le sculpteur n’avait jamais vu cet animal et copiait peut-être de mémoire quelque ivoire oriental. C’est l’Orient en effet qui a inspiré toute cette décoration si fantaisiste. Comment s’est fait cet apport? Il n’est pas aisé de le déterminer, mais le fait est certain. Oui ne sait aujourd’hui que les relations du Levant avec l’Occident sont bien antérieures aux croisades. Ne datent-elles pas de Charlemagne et d’Haroun-al-Raschid? On a quelquefois établi des rapprochements entre les sculptures romanes de Caen et de Bayeux et l’art indou, on a même dit chinois ou cambodgien. Des rapports entre des faits si lointains surprennent à première vue l’esprit qui ne voit pas les étapes intermédiaires; mais certaines étoffes des Perses Sassanides figurent constamment, et c’est tout naturel dans ce pays, les deux principes du bien et du mal et les symbolisent sous la forme de deux oiseaux affrontés à l’arbre de vie. Les Musulmans d’Asie et d’Afrique ont copié ces représentations sans les comprendre et ont supprimé l’arbre de vie, comme l’ont fait après eux les sculpteurs de la Trinité, et M. de Jolimont n’était pas si loin de la vérité lorsqu’il voyait dans les chapiteaux de l’abbaye aux Dames toute une figuration morale: ce sont bien des symboles dont le sens s’est perdu en route. Rappelons en passant que Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume, revenant de la première croisade, rapporta à sa sœur Cécile, alors abbesse, des objets du plus haut prix, tel l’étendard du fameux émir de Mossoul, Kerbogha. Ceci se passait vers 1100: or, c’est précisément l’époque que les archéologues assignent à la reconstruction du chœur et de l’abside.

Photo Neurdein.

La Trinité. — La nef et le chœur.

Ne quittons point le chœur sans parler du tombeau de Mathilde, fondatrice de l’abbaye. Ce tombeau a une histoire; il a été démoli par les protestants en 1562. L’abbesse Anne de Montmorency recueillit les restes de Mathilde et, au XVIIIe siècle une autre abbesse, Gabrielle de Froulay de Tessé, fit réédifier le monument qui fut de nouveau détruit en 1793 et enfin restauré en 1819. Une inscription placée à l’est relate cette restauration; treize vers latins que De Bras avait copiés se développent sur les quatre côtés du marbre.

La crypte est antérieure au chœur: seize piliers disposés sur quatre rangs supportent la maçonnerie: les chapiteaux ont des volutes et des consoles comme ceux de la nef, l’un d’eux présente trois figures grossièrement ébauchées sur chacune de ses faces de façon à donner en tout huit personnages, dont l’un a des ailes et porte la croix.

L’église, malheureusement coupée aujourd’hui en deux ou trois tronçons à l’intérieur, et dont la perspective ne peut plus être saisie que de [p. 19] l’abside a conservé au dehors une fière apparence; elle dresse au-dessus de la ville sa courte abside demi-circulaire, son transept à pans droits dont les colonnettes très simples encadrent les ouvertures et que surmonte une tour carrée, massive, qui ne mérite point cependant l’épithète bizarre et grotesque que lui décerne un conteur du XVIe siècle; sa nef romane peu élevée, ses bas côtés renforcés de contreforts et enfin les deux tours de son portail terminées par deux plates-formes. Furent-elles autrefois couronnées, elles aussi, de flèches telles que l’éminent architecte restaurateur de l’abbaye, Ruprich Robert les a restituées dans son grand ouvrage sur l’architecture normande?

Photo Neurdein.

Crypte de la Trinité.

Au portail, un bas-relief moderne de style roman dont le modèle supérieur à la copie se trouve au musée des Antiquaires, figure la Trinité.

Lors de sa fondation, les deux souverains donnèrent à l’abbaye de grands biens situés à Caen même, à Gémare, dans le faubourg de Calix et à Ouistreham et aussi dans le Cotentin; plus tard, elle reçut des domaines situés en Angleterre. Mais ils firent davantage: une de leurs filles, Cécile, devint religieuse de cette abbaye et elle succéda à la première abbesse, Mathilde, que l’on avait appelée du monastère de Préaux. L’exemple donné par les fondateurs fut suivi; d’autres seigneurs y envoyèrent leurs filles; ce fut de tout temps un très aristocratique [p. 20] couvent; les plus grands noms de France se relèvent dans la liste de ses abbesses; au moyen âge, une Mathilde d’Angleterre, fille d’Henri III, une Adèle, fille d’Edouard Ier; au XVIe siècle, deux des filles du connétable de Montmorency, une sœur du roi de Navarre; plus tard, une Belzunce. L’abbaye semble avoir été un véritable centre littéraire; on y faisait des vers latins: l’existence n’y fut jamais triste. Les bâtiments dominant la ville étaient dans un site riant; n’est-ce pas du labyrinthe situé dans le parc, que l’on a la plus belle vue sur Caen? Les religieuses, d’ailleurs, n’y étaient pas confinées. Ouistreham était une sorte de demeure de plaisance pour les abbesses; quelquefois aussi, au moyen âge, elles partaient de ce port pour aller visiter leurs possessions d’Angleterre. Le sévère archevêque Eudes Rigaud y trouvait au XIIIe siècle soixante-quinze religieuses et peu de discipline; l’esprit de la Réforme y pénétra au XVIe siècle, celui des philosophes au XVIIIe. Charlotte Corday, si peu chrétienne, y avait fait ses études. Tel fut ce célèbre monastère. Il inspire aujourd’hui des pensées plus graves; les bâtiments abbatiaux, reconstruits au XVIIIe siècle, sur le plan du P. de la Tremblaye, religieux de l’ordre de saint Benoit, sont devenus l’Hôtel-Dieu. Il y a encore un parc magnifique dont la voûte abritait cette année même le cortège et l’immense foule venus pour assister à l’inauguration du nouvel hôpital.

Photo Neurdein.

La Trinité. — Vue d’ensemble.

[p. 21] L’église de l’abbaye aux Hommes dédiée à Saint-Etienne présente un plan tout aussi simple que celui de l’abbaye aux Dames, mais elle n’a pas le même caractère d’homogénéité, d’ailleurs relative: ici comme là, l’art gothique a achevé ce qu’avait commencé l’art roman, mais il y est entré pour une part beaucoup plus considérable. La durée des travaux semble avoir été extrêmement longue, comme il arrive toujours pour des édifices de grande étendue: or, la basilique de Saint-Etienne est un des plus grands monuments religieux de France, dépassant en longueur et la cathédrale de Bayeux et celle de Paris. Nous n’avons pas de textes pouvant fournir des dates exactes ou nous n’en avons que bien peu; l’examen archéologique ne peut permettre que des approximations, surtout dans un édifice qui offre autant de problèmes et d’aussi difficiles que celui-là. C’est en 1063 et non en 1066 que Guillaume appela Lanfranc de l’abbaye du Bec à Caen, ce n’est donc qu’à partir de ce moment que les travaux ont pu commencer; en 1077, ils étaient assez avancés pour que le même Lanfranc devenu archevêque de Canterbury pût, en présence [p. 22] du roi, de la reine Mathilde, d’un grand concours d’évêques, procéder à la consécration de la basilique. En 1087, Guillaume était enterré dans le chœur; mais au XIIIe siècle toute cette partie de l’édifice fut refaite. Le chœur actuel a été attribué par un des historiens de Caen à Simon de Trévières qui fut abbé de 1316 à 1344, on le date généralement de la première moitié du XIIIe siècle; au XIVe appartient la grande chapelle qui s’ouvre sur le collatéral sud. Les tours du portail sont du XIIe siècle, les flèches du XIIIe. En 1562, l’église fut pillée par les protestants; en 1503, Montgomery, commandant à Caen pour Coligny, enleva tous les plombs qui la recouvraient et la laissa ainsi ouverte à tous vents; en 1566, une mesure maladroite ordonnée par le sénéchal de l’abbaye, Jean le Goullu, amena la chute de la tour du transept. L’église était à peu près ruinée, et tout culte y fut suspendu jusqu’aux premières années du XVIIe siècle. En 1601, la destruction du rond-point des chapelles avait été ordonnée; les démarches actives du prieur Jean de Baillache empêchèrent ce désastre. C’est à son talent qu’on doit la restauration de l’édifice qu’il mena avec une intelligence, rare alors, de l’art du passé.

Photo Neurdein.

L’abbaye aux Hommes. — L’abside de Saint-Etienne.

Quel a été le premier architecte? Nous ne savons. On a contesté le goût pour les constructions du premier abbé de l’abbaye aux Hommes, Lanfranc; mais c’est par suite d’un contre-sens sur les textes qui le concernent; il est certain que partout où il a passé, au Bec, à Caen, à Canterbury, son administration a été signalée par de grands travaux; ce qui ne veut pas dire cependant qu’il ait eu des talents d’architecte; peut-être eut-il recours ici aux connaissances de ce moine Gondulph qu’il avait amené du Bec et dont nous avons parlé à propos de la Trinité.

Faut-il expliquer par une imitation du plan lombard certaines particularités de cette église? : « Il n’est pas du tout certain que le plan de l’abbaye aux Hommes, ait été emprunté, comme le croyait Ruprich-Robert, aux églises lombardes de Saint-Ambroise de Milan ou à Saint-Michel de Pavie. » Ces édifices sont vraisemblablement postérieurs à la basilique de Caen [1]. Le nom de l’architecte du chœur nous a été conservé par une inscription gravée en lettres gothiques à l’extérieur du chevet, sur le mur de la chapelle de la Vierge. à l’extérieur du chevet, sur le mur de la chapelle de la Vierge.

GVILLELMVS | JACET : HIC | PETRARVM | SVMMVS | IN | ARTE

ISTE | NOVVM | PERFECIT | OPVS | DET | PRIEMIA | CHRISTVS : AMEN

[p. 23] L’édifice donne une impression grandiose que Trébutien a bien exprimée et rendue. « L’architecte, dédaignant l’ornement, n’a visé qu’à la grandeur, et il a fait une œuvre sublime dans sa nudité. On admire une heureuse disposition des lignes, une savante combinaison des vides et des masses; les proportions du vaisseau sont vastes, les voûtes ont de l’élévation. » L’œil et l’esprit ne sont nullement choqués par ce chœur gothique venant terminer et comme éclairer cette église romane. S’il y a contraste, il n’y a point heurt, d’abord parce que la nef elle-même n’est [p. 24] romane qu’en partie, ensuite parce que la décoration du chœur ne comporte pas toute l’exubérance des époques postérieures.

Photo Magron.

Saint-Etienne. — La nef et le chœur.

L’avant-travée est aujourd’hui garnie par de belles orgues: la nef avec ses huit travées est surtout remarquable par l’alternance des piliers, l’un faible, l’autre fort: ce dernier porte une colonne appliquée contre un pilastre plus large formant saillie de chaque côté. Les voûtes sexpartites qui recouvrent aujourd’hui la nef de la basilique avaient-elles été conçues dès le plan primitif? Il y a là matière à discussion pour les archéologues et à l’heure actuelle, le problème paraît insoluble.

La nef comporte trois étages; des arcades élevées s’ouvrent sur les tribunes. Au-dessus, il y a par demi-travée une grande baie cintrée, flanquée alternativement à droite ou à gauche d’une petite baie qui donne sur la galerie de circulation. Les collatéraux sont voûtés d’ogive et portent des tribunes d’où on peut étudier le problème de la construction des voûtes. Les croisillons du transept sont également couverts de deux croisées d’ogives: une tribune qui était nécessaire pour aborder le deuxième étage des absidioles s’ouvrant sur le transept dans l’ancien plan, joint aujourd’hui les tribunes du déambulatoire à celles des collatéraux et permet ainsi de faire le tour de la basilique; de saisissantes perspectives s’offrent ici au visiteur.

Le chœur de Saint-Etienne très vaste est éminemment propre à la majesté des offices du culte dans une grande abbaye ayant un nombreux personnel. Il présente une baie en tiers-point; au-dessus une baie en plein-cintre, s’ouvrant sur les tribunes, abrite deux fenêtres en lancette éclairées en arrière par une rosace.

Sur le déambulatoire donnent quinze chapelles qui ont conservé leurs anciens autels; l’une de ces chapelles, la première à droite, sert de sacristie; on y trouve trois tableaux anciens: le Denier de César, l’Education de la Vierge, le Martyre de saint Laurent et un portrait de Guillaume le Conquérant, copié en 1708 sur une peinture murale qui avait été faite lors de l’exhumation de Guillaume en 1522. La date de la peinture primitive explique que le roi soit représenté avec le costume d’Henri VIII.

Le chœur a un mobilier très artistique qui date de la fin du XVIe siècle et du XVIIIe et qui remplace les trésors pillés par les protestants: ce sont d’abord de fort jolies stalles, au nombre de cinquante-huit, dues à un menuisier caennais Lefebvre, elles représentent surtout des enfants dans les attitudes les plus variées. Au XVIIIe siècle, le fameux Coysevox fournit les anges adorateurs du maître-autel et Michel Fréville, [p. 25] fondé de pouvoirs de l’abbaye, acheta du maître orfèvre parisien Hervieu la garniture de ce maître-autel, la plaque, six chandeliers, le tabernacle et la croix; l’administration révolutionnaire considérant que c’étaient là des chefs-d’œuvre les employa fort ingénieusement pour le culte de l’Être suprême.

Le chœur de l’abbaye aux Hommes renferme les restes de Guillaume: malgré les protestations d’un bourgeois de Caen nommé Asselin, qui réclamait l’emplacement de la sépulture, il reposa en paix jusqu’en 1522; l’abbé eut alors la fantaisie de l’exhumer; en 1562, son tombeau fut profané et ses ossements dispersés. Dom Bailhache le fit réédifier en 1642, mais un siècle après, les religieux eux-mêmes, pour la commodité de leurs offices, reléguèrent le tombeau au pied de la première marche du chœur. La dalle de marbre qui recouvrait les ossements de Guillaume fut détruite en 1793 et restaurée en 1802, sous l’administration du général Dugua, préfet du Calvados. Les Martigny qui ont été au XVIe siècle évêques de Castres et abbés de Saint-Etienne avaient fait élever leurs tombeaux dans la basilique. Ces œuvres, qui étaient très [p. 26] probablement italiennes, ont été détruites par les protestants. Dans le transept la magnifique horloge qui date de 1735 occupe toute la tribune du croisillon nord, ses boiseries richement sculptées sont dues à Poche; la chaire est une œuvre du XVIIe siècle, les orgues du XVIIIe siècle dues à trois facteurs de Rouen nommés Lefebvre, sont supportées par deux figures colossales, copies des cariatides de Puget, qui ornent l’Hôtel de Ville de Toulon. Si l’église a de belles orgues récentes, inaugurées par Guilmant en 1885, ses tours renferment des cloches de fabrication moderne d’une grande puissance; les jours de fête, la voix ample et grave de Saint-Etienne se fait entendre, comme c’est justice, au-dessus des carillons de toutes les autres églises.

Photo Magron.

Saint-Etienne. — Les tribunes.

Photo Magron.

L’abbaye aux Hommes. — Le cloître. Cour d’honneur du Lycée.

[p. 27] Au dehors, les clochetons de l’abside forment une première couronne autour du chœur. La tour centrale du transept est maintenant décapitée; au XVIe siècle elle lançait sa flèche au-dessus de celles des deux tours qui encadrent le portail.

On a récemment satisfait au vœu depuis longtemps émis par les archéologues: une percée a permis de pénétrer jusqu’au palais de Guillaume et, d’autre part, dégagé le portail de Saint-Etienne qu’il est enfin possible de contempler avec le recul nécessaire. Ce portail est nu, ses trois portes sont simplement ornées de ces lacs géométriques caractéristiques du roman; d’étroites fenêtres en plein cintre rompent seules la monotonie de la façade.

Photo Neurdein.

L’École normale d’institutrices.

Les deux tours jumelles, qui dominent si bien le sévère édifice, sont romanes à la base, les flèches qui les surmontent, dissemblables par la disposition de leurs huit fillettes, se dressent audacieusement à une hauteur de 67 mètres et s’aperçoivent de toute la plaine de Caen. Avec l’abside de Saint-Pierre, mais dans un genre bien différent, elles constituent peut-être les deux chefs-d’œuvre artistiques de la ville.

Comme l’abbaye aux Dames, l’abbaye aux Hommes fut aussi une forteresse. Close de murailles sans doute dès les premiers temps de son histoire, elle s’entoura, après la prise de Caen en 1346, d’une véritable [p. 28] enceinte fortifiée avec des tours basses que représente fort bien le plan gravé par Etienne à la fin du XVIIe siècle. On en peut voir encore une partie vers l’Odon.

Le palais de Guillaume est devenu l’École normale; c’est un édifice gothique, bien postérieur à Guillaume par conséquent. La Salle des Gardes du duc, qui date du XIVe siècle, a servi de lieu de réunion à l’Echiquier de cette époque; elle est surtout célèbre par son carrelage.

Photo des Monuments historiques.

Saint-Nicolas. — Le porche.

Dès le XIe siècle, les abbayes elles-mêmes ont fondé pour les paroissiens qui venaient se grouper dans leurs bourgs, Bourg-l’Abbé autour de l’abbaye aux Hommes, Bourg-l’Abbesse autour de l’abbaye aux Dames, [p. 29] deux églises paroissiales. Celle du Bourg-l’Abbesse, Saint-Gilles, commencée en 1082, ne conserve à peu près rien aujourd’hui de l’édifice primitif; sa nef même date du XIIIe siècle. Saint-Nicolas au contraire a eu cette rare bonne fortune d’être terminée en quelques années et de nous être parvenue à peu près sous son ancien aspect. Saint-Nicolas est surtout remarquable par sa façade qui a été comparée à celle de Saint-Etienne et Saint-Nicolas de Bari par son joli porche roman, un des modèles du genre, par son chevet si singulièrement coiffé, ainsi que les absidioles qui donnaient sur le transept comme dans les primitives absidioles de la Trinité ou de l’abbaye aux Hommes, d’un bonnet conique qui est aujourd’hui beaucoup plus élevé que le toit primitif.

Photo Neurdein.

Saint-Michel-de-Vaucelles.

[p. 30] Enfin, de l’époque romane, date également l’église primitive de Saint-Michel de Vaucelles. On peut relever dans le chœur certaines traces de l’église ancienne, un beau clocher roman du XVIIe siècle à trois étages avec flèche de pierre est le plus ancien des clochers caennais.

Une petite chapelle dite église Sainte-Paix fut élevée probablement après 1061, époque à laquelle le duc Guillaume avait réuni tous les barons à Vaucelles pour leur faire jurer sur les reliques qu’il avait pu rassembler la Paix ou Trêve de Dieu. Ce petit édifice roman a été dévasté par les protestants en 1562; une partie de l’abside subsiste encore derrière l’usine à gaz. M. de Jolimont en avait fait faire une esquisse dans le goût romantique du temps. Enfin les planches de Ducarel nous montrent un autre bâtiment roman, aujourd’hui disparu, l’hôpital de Saint-Thomas l’Abattu, élevé sans doute à une époque postérieure.


[p. 31]

Photo Neurdein.

Plan de Belleforest.

CHAPITRE III
L’ART GOTHIQUE ET LA RENAISSANCE
LES MONUMENTS RELIGIEUX. — COUVENTS ET ÉGLISES

Caen du XIIe au XVIe siècle. — Les couvents. — Les paroisses des faubourgs. — Saint-Jean. — Saint-Etienne-Ie-Vieux. — Saint-Pierre. — Notre-Dame-de-Froide-Rue. — Saint-Sauveur-du-Marché.

La ville de Guillaume acheva de se constituer sous ses fils. Au cours des luttes entre Henri Ier, roi d’Angleterre et Robert Courteheuse, duc de Normandie, celui-ci réunit par le canal Robert, les deux bras de l’Orne: la grande Orne qui passe au pied des hauteurs de Vaucelles, la petite Orne qui vient baigner Saint-Pierre. Outre les faubourgs abbatiaux, le faubourg Saint-Julien, le faubourg de Vaucelles, Caen comprit alors deux grands quartiers: le grand bourg, et l’île Saint-Jean, entourés de leurs murailles, séparés l’un de l’autre par les prairies; l’île Saint-Jean reçut une enceinte fortifiée; mais la muraille et les deux tours que l’on voit encore aujourd’hui dans l’hôpital Saint-Louis et qui vont malheureusement disparaître, datent [p. 32] du XIVe siècle et ont été élevées après 1346, comme ce qui subsiste des murailles du Grand-Bourg.

La cité, après le triomphe des Plantagenets, devient presque une capitale. Située dans le voisinage de la mer, sur la route la plus directe pour aller de la Normandie en Anjou, en Poitou et en Gascogne, Caen est peut-être le véritable centre de l’empire angevin, Rouen occupant une position trop extérieure. Henri II et Jean sans Terre y résident à différentes reprises et y accomplissent des actes politiques importants; c’est l’un des sièges de l’Echiquier qui se tient au château dont le sénéchal de Normandie a la garde. De cette époque aussi date la prospérité commerciale due en partie au grand commerce des vins. En même temps apparaît la commune qui s’installe d’abord au Châtelet Saint-Pierre sur le pont qui jadis franchissait l’Orne, à l’endroit où est aujourd’hui la place Saint-Pierre.

En 1204, la ville subit le sort de la Normandie et passe sous la domination française. Les chroniqueurs nous apportent le témoignage de l’incontestable prospérité de Caen à l’époque de la conquête française. Au XIIIe siècle, les Caennais mènent une vie paisible, mais, comme plus tard, au XVIIIe siècle, dans une autre période de calme politique et de lutte contre l’hérésie, les établissements religieux se multiplient: collégiale du Saint Sépulcre en 1226, Cordeliers ou Frères Mineurs en 1234, Jacobins ou Dominicains en 1247, Carmes en 1278, Croisiers en 1275, Béguines dans la Franche-Rue, aujourd’hui rue des Croisiers. Les historiens de Caen en ont oublié; ils ont laissé de côté les Frères du Sac qui avaient leur établissement dans la rue Neuve-Saint-Jean et qui disparurent bien vite. Ces couvents s’installèrent dans les quartiers encore peu habités de Saint-Jean ou dans les terrains non enclos du nord de la ville, dans ce qui fut plus tard le quartier universitaire.

L’église du Saint-Sépulcre qui rappelait les constructions religieuses de Terre-Sainte fut détruite pendant les guerres de religion et remplacée depuis par un édifice sans caractère qui subsiste encore aujourd’hui. Le plan de Belleforest permet de se rendre compte de son ancien aspect.

Les Cordeliers s’étaient établis près des murailles, au nord de la rue qui porte leur nom. Leur église, endommagée pendant les guerres anglaises, pillée en 1562 par les protestants, fut réédifiée vers 1577 par Abel le Prestre, le fameux maître maçon caennais de la Renaissance. Malheureusement, lorsqu’après la Révolution, les Bénédictines se transportèrent dans cet édifice, la chapelle des Cordeliers fut complètement transformée et comme noyée dans une construction nouvelle.

[p. 33] Les Jacobins étaient établis près des murs de l’île-Saint-Jean. Une rue de ce quartier porte encore leur nom. Il ne reste plus que l’entrée, ornée d’une niche qui renfermait la statue d’un saint, probablement saint Dominique.

L’église des Carmes, située près des anciens murs de l’île Saint-Jean, avait été complètement remaniée au XVIIe siècle et reçut alors des peintures assez remarquables.

Sur les confins de l’île Saint-Jean et de Vaucelles, les Augustins s’établirent à l’Hôtel-Dieu qui se développa avec de nombreuses annexes: moulins, chapelles, cimetière. On l’a attribué à la piété et à l’humanité de saint Louis qui l’enrichit, mais les descriptions que De Bras nous a laissées de son bâtiment principal nous induisent à reporter sa construction première au temps de Henri II, créateur d’établissements semblable à Angers, et qui avait doté Caen de la Maladrerie. Il ne reste plus de l’ancien Hôtel-Dieu que l’archivolte du portail recueillie au musée des Antiquaires.

Photo Neurdein.

Saint-Julien. — Le portail.

Quant aux églises paroissiales, si anciennes soient-elles, sauf Saint-Sauveur du Marché et Saint-Michel de Vaucelles, elles n’ont point gardé trace de leurs anciennes formes romanes. A la fin du XIIIe siècle, en pleine période de prospérité, on commença les travaux qui firent de Saint-Pierre une église gothique. A la même époque, appartient également la tour de Notre-Dame de Froide-Rue, aujourd’hui Saint-Sauveur [p. 34] et aussi la base de la tour Saint-Jean. Mais tous ces travaux ont été interrompus par la guerre de Cent Ans. En 1346, la ville fut prise d’assaut par les troupes d’Edouard III malgré une belle résistance des habitants, pillée et ruinée. Cependant, ses édifices n’avaient pas beaucoup souffert; seul, le premier Châtelet Saint-Pierre avait été détruit par le feu, ainsi que quelques maisons de la rue Exmoisine (rue Saint-Jean); avant 1362, il était restauré. A l’abri de ses nouvelles murailles, la ville se remit au travail; en 1417, les Anglais durent en faire le siège. Cette fois, Saint-Etienne-le-Vieux et Saint-Jean furent presque complètement détruits par les effets de l’artillerie. Après l’entrée des Anglais et un nouveau pillage, commença l’exode d’une partie de la population française que les Lancastres s’efforcèrent en vain de remplacer par une immigration anglaise. Les descendants des Plantagenets se flattaient de garder la Normandie; ils voulaient faire de Caen la capitale de cette province; ils y installèrent les principaux rouages du gouvernement des pays conquis et la dotèrent d’une Université. Peut-être ici, comme en d’autres parties de la province, entreprirent-ils d’effacer les traces matérielles de leurs ravages et commencèrent-ils à rebâtir. Mais il ne leur fut pas donné de mener à bien l’œuvre réparatrice. Les Normands d’une part, Jeanne d’Arc, de l’autre, ne leur en laissèrent point le temps. L’Anglais chassé, on vit s’ouvrir pour Caen, comme pour la Normandie tout entière, une période de relèvement. Louis XI, qui sut gré aux Caennais de n’avoir pas écouté ses adversaires, encouragea le commerce de Caen. Certes, ce fut une belle époque que cette fin du XVe siècle: les Français, libérés de leurs angoisses, fiers d’avoir recouvré tout entier le sol de la patrie, se mirent, d’un commun effort, à tirer la France de ses ruines.

Ce siècle des constructions s’étend depuis la fin des guerres civiles du temps de Louis XI jusqu’au commencement des guerres de religion, de 1468 à 1562. Après la Ligue du Bien Public, il a fallu un laps de près d’une trentaine d’années pour que la cité dépeuplée par l’émigration de 1417, ruinée par l’occupation anglaise, reprît toute son activité et aussi pour que dans la caisse des trésoriers, dans celle des confréries réorganisées, pussent s’amasser les sommes qui allaient être nécessaires à l’achèvement et à la reconstruction des églises, comme dans les bourses des bourgeois, se constituait lentement, par achat de rentes, le capital nécessaire à la construction de leurs belles maisons de pierre, hôtels et manoirs. La grande activité des chantiers ne s’est manifestée qu’avec les dernières années du siècle, pour battre tout son plein aux temps du bon roi Louis XII et de François Ier. Au début de ces constructions, le [p. 35] style flamboyant, alors dans toute sa vogue, s’est imposé à Saint-Pierre, à Saint-Etienne, à Saint-Michel de Vaucelles, à Saint-Jean et à Saint-Julien. L’art de la Renaissance est venu se greffer sur la luxuriante décoration du style flamboyant, les deux arts se sont ainsi, sinon confondus, au moins harmonisés, l’un prolongeant l’autre, et de même que l’art gothique a achevé nos églises romanes, de même nos églises gothiques ont été terminées dans le style de la Renaissance. Et puis il ne faut pas perdre de vue, lorsqu’il s’agit de dater les monuments caennais, ce fait que M. Vitry a si bien mis en lumière dans sa belle thèse sur Michel Colombe, que l’on a continué à construire des édifices dans le style ogival, lorsque déjà la Renaissance était commencée et que deux monuments appartenant à deux styles différents, peuvent parfaitement être contemporains. Quelle part a eu l’italianisme dans la Renaissance caennaise? Il se peut que les de Martigny, abbés de Saint-Etienne, aient amené avec eux des artistes italiens. Les maçons caennais qui au XVe siècle s’étaient inspirés parfois de certaines dispositions de l’architecture anglaise se sont alors tournés vers l’Italie et la mode nouvelle. Nous voudrions savoir les noms de tous les maîtres de cette époque, on n’en connaît jusqu’ici que trois: Hector Sohier, Blaise le Prestre et son fils Abel qui vécurent au XVIe siècle; Hector Sohier termina sa carrière sous Henri II. [p. 36] Blaise le Prestre sous Charles IX, Abel Le Prestre sous Henri IV [2].

Photo Neurdein.

Saint-Gilles. — Le porche méridional.

Dans les édifices religieux que nous allons décrire, il y aura toujours une partie gothique de la dernière époque et une partie renaissance.

Les églises des faubourgs datent pour la plupart du XVe siècle. Alors Saint-Michel de Vaucelles a été reconstruit en partie; Saint-Julien, dans le faubourg de ce nom et Saint-Ouen, dans le Bourg-l’Abbé, l’ont été complètement.

L’église Saint-Ouen ne présente qu’un intérêt historique; elle a été fondée par Guillaume le Conquérant et par son frère l’évêque de Bayeux; l’église est dédiée à saint Ouen parce que, suivant certaines chroniques, les reliques de ce saint normand auraient été, du temps de Guillaume, exposées en ce lieu; pendant les guerres anglaises, le Bourg-l’Abbé fut deux fois ravagé, en 1358, par des bandes anglo-navarraises, en 1435 par les paysans soulevés contre les Anglais; l’église dut être reconstruite: un chœur à chevet droit comme dans beaucoup d’églises anglaises, un transept avec deux chapelles, une nef avec un seul collatéral, une tour modeste, le tout présente peu d’intérêt.

Saint-Julien est sans doute aussi une très ancienne paroisse, vraisemblablement antérieure à Guillaume, antérieure certainement en tout cas au XIIe siècle. Située tout près des fortifications, l’église fut détruite en grande partie pendant le siège de 1417 et refaite au XVe siècle. Le portail a tous les caractères de l’époque, la nef est basse, sans triforium. La tour pyramidale qui signale de loin cette petite église dont les vitraux et la chaire sont de jolis travaux du XIXe siècle, est également moderne.

C’est au XVe siècle qu’à Saint-Michel de Vaucelles fut ajouté ce joli porche occidental formant saillie, bordé de festons, très intéressant témoignage du style flamboyant à Caen et certes contemporain du portail nord de Saint-Etienne-le-Vieux. C’est également de cette époque que datent le chœur et les chapelles qui l’accompagnent. Ce chœur se termine par un chevet droit avec de grandes baies, assez semblable à celui de Saint-Etienne-le-Vieux. Au XVIe siècle, sous l’administration des deux La Longny, Pierre et Gilles, qui se succédèrent dans l’administration de la paroisse et dont on voit les armoiries à la voûte, furent exécutées les peintures du chœur. Autour de la clef de voûte de la première travée représentant la Trinité, l’artiste a disposé dans huit [p. 37] médaillons séparés les quatre évangélistes et leurs quatre attributs: le bœuf, le lion, l’aigle et l’ange. Autour de la clef de voûte de la seconde travée représentant l’archange saint Michel, il a groupé de la même manière quatorze saints et saintes, patrons des confréries de la paroisse réorganisées précisément ici, comme dans la plupart des autres paroisses de Caen, dans les dernières années du XVe siècle.

Photo Neurdein.

Saint-Jean. — La nef et le chœur.

Saint-Gilles, construite à l’époque romane, a été réédifiée depuis au XIIIe siècle. Au XVe siècle, les collatéraux ont reçu leurs chapelles, les voûtes ont été refaites, enfin, au XVIe siècle. Blaise Le Prestre, comme l’atteste formellement le médecin Jacques de Cahaignes, l’auteur des Eloges, a élevé le petit porche occidental dont la décoration est si fouillée, [p. 38] si amenuisée: là apparaissent les médaillons et les oves. Avec certaines parties de Saint-Etienne-le-Vieux, ce porche marque la transition entre le gothique flamboyant et l’art de la Renaissance.

Dans l’intérieur de la ville, avaient été presque complètement ruinées par le siège de 1417, deux églises situées près des remparts: Saint-Jean et Saint-Etienne-le-Vieux. A Saint-Jean, les premiers travaux de reconstruction datent de la domination anglaise et de Henri V, ils se sont prolongés pendant tout le cours du XVIe siècle et ne se sont terminés qu’au XVIe siècle. Il faut entrer dans cette église par une belle matinée, quand le soleil pénètre à travers les grandes baies en tiers-point de la nef et du chœur et vient baigner de lumière le bandeau de feuillage et la galerie ajourée du premier étage. Sinon, Saint-Jean présente ce paradoxe d’une église de style flamboyant, aux larges fenêtres, qui serait triste et sombre. Les voûtes sont peu élevées, ce qui est surtout sensible dans les collatéraux quelque peu écrasés. Ajoutons que l’église, qui s’étendait autrefois au milieu d’un cimetière, est depuis la fin du XVIIIe siècle, entourée de maisons; le porche même se dégage mal. Et pourtant Saint-Jean, dont De Bras louait l’unité de style, ne manque pas de caractère. Son chœur considérable qui présente quatre travées, alors que la nef n’en a que trois, lui donne de l’élégance, presque de la grandeur. Aux vitraux d’une des chapelles du chœur se voient réunies les armes de France et de Bretagne, qui datent cette partie de l’édifice de la fin du XVe ou du commencement du XVIe siècle.

La tour du portail est ornée sur le faîte par les statues des douze apôtres. De Bras dit que la tour du transept a été commencée de son temps. Il faut évidemment entendre par là, non 1593, date de sa mort, mais l’époque de son jeune temps ou de son âge mûr. Que l’on regarde le plan de Belleforest et on verra que l’édifice a déjà exactement son aspect actuel; donc les travaux étaient interrompus avant 1575, date de ce plan, donc ils ont été commencés bien auparavant. Cette tour, très peu étudiée, mériterait de l’être. Par son premier étage, elle présente encore comme tout le transept, le caractère du gothique flamboyant avec deux grandes fenêtres aux meneaux très découpés et deux oculus, mais au second étage la Renaissance apparaît. Il est difficile de dire ce qu’eût été l’édifice terminé. Les baies du second étage sont restées inachevées, mais l’esprit les achève en plein cintre: les petits lanternons qui montent avec la tour en étages successifs n’ont rien de gothique. La composition générale rappelle la lanterne de l’hôtel [p. 39] d’Ecoville. Et si la tour n’est pas l’œuvre d’Abel le Prestre, elle pourrait bien être due au puissant génie de Blaise. Il eût doté la ville d’une œuvre grandiose de plus, si... la tour ne s’était pas affaissée à mesure qu’on l’élevait, — la tour du portail a déjà une inclinaison très sensible; — c’eût été une seconde tour de Pise bâtie sur ces terrains mouvants de l’île Saint-Jean, c’en était assez d’une, et c’est dommage: une variété de plus fût venue s’inscrire dans la belle collection des tours caennaises.

Photo des Monuments historiques

Saint-Jean. — Les tours.

Saint-Etienne-le-Vieux est une des plus anciennes églises de Caen; il ne reste plus de l’édifice ancien auquel s’est substituée plus tard une église gothique du XIIIe siècle que quelques parties sans intérêt: le chœur et les murs qui enferment les collatéraux.

L’église en partie détruite en 1417 reçut des dons de Henri V. Une tradition veut que Girard Bureau, vicomte de Caen, puis lieutenant général du bailli et son fils Hugues qui habitaient cette paroisse — on montre encore leur riche maison de pierre dans la rue Ecuyère — aient eu une part considérable à cette reconstruction. Les actes de donation que nous avons retrouvés ont un autre sens: toutefois à la troisième clef de voûte de la grande nef, on peut constater la présence de leurs armes.

Photo Neurdein.

Saint-Etienne-le-Vieux. — La tour.

Si on arrive au Vieux-Saint-Etienne par le parc et qu’on examine [p. 40] d’abord le chevet, l’attention est tout d’abord attirée par le cavalier assez mutilé, au manteau antique, dont le cheval en fort mauvais état foule encore quelque rebelle. Le support sur lequel il repose et qu’ornent des armoiries a tous les caractères du XVIe siècle, mais le cavalier est vraisemblablement plus ancien. Au temps de de Bras, on le distinguait mieux qu’aujourd’hui. Pourquoi il faut avoir recours à sa description: « A l’endroit du chœur, par le dehors, sont eslevez en bosse le duc Guillaume le Conquérant à cheval, comme s’il faisait son entrée en ladite ville et sous les pieds de son cheval les représentations d’un jeune homme mort et d’un autre homme et femme à genoux, comme s’ils demandoyent raison de la mort de leur enfant qui est une antiquité de grand remarque dont je ne puis donner autre certitude de l’histoire, sinon ce que les personnages en bosse représentent. » De Bras en somme n’a pas l’air très sûr de son explication. Ce qui lui aura fait faire cette hypothèse, c’est la proximité d’une des portes de Caen que l’on appelait la Porte-au-Duc. On a encore vu là un saint Martin, le cavalier fondant sur Héliodore entré dans le temple pour le dépouiller, ou le grand cavalier de l’Apocalypse. Enfin, il a semblé aux archéologues qu’ici comme dans plusieurs églises de Poitiers, Limoges, Saintes, Parthenay, nous avions une représentation du Constantin dont le triomphe symbolise celui de l’Eglise.

[p. 41] Bien des dispositions rappellent ici l’architecture anglaise. Comme il arrive souvent en Angleterre, le chevet est droit. Une immense fenêtre s’élevant jusqu’au comble le remplit.

Pénétrons par le grand portail occidental, il offre encore un bel ensemble: pilastres géminés avec leurs voussures vides de statues, surmontés de ces dais à pinacles qui donnent un cachet particulier à cette église; au-dessus, une belle rosace très admirée qu’il est permis de trouver un peu petite et de tracé un peu lourd.

Photo Neurdein.

Saint-Etienne-le-Vieux. — Le grand portail.

Si on s’arrête sous le portail, l’ensemble de la nef, si délabrée soit-elle, est encore saisissant. C’est, avec ses cinq travées qui s’appuient sur des piliers cylindriques flanqués de quatre colonnettes, une belle nef gothique. Les remaniements qu’a subis l’Eglise, la difficulté de l’agrandir sans empiéter sur la rue Saint-Etienne, aujourd’hui rue de Caumont, expliquent peut-être la déviation du chevet sur l’axe de la nef; et ceci confirmerait la théorie récemment émise par M. de Lasteyrie qui s’est efforcé de démontrer, à propos de ces églises désaxées, qu’il n’y avait point là un symbole représentant l’inclinaison de la tête du Christ mourant sur la croix, mais simplement un hasard dû à des circonstances particulières: raccords mal faits entre des travaux de périodes différentes, nécessité de s’accommoder au terrain. Admirons les galeries dont les [p. 42] balustrades sont formées de rinceaux s’épanouissant et se nouant tour à tour. Il y a là un abus de l’arc en accolade un peu lourd et appuyé, un peu écrasé du sommet. Aux voûtes de la grande nef, quelques clefs sont dignes d’intérêt; l’une présente tous les instruments de la Passion: la croix, la couronne d’épines, le marteau, les clous, les tenailles, l’échelle, la lance, le denier de Judas. Les autres renferment des blasons.

Au milieu du transept, quatre piliers formés de faisceaux de colonnettes portent la tour octogonale qui se voit de toute la ville, surtout du cours Bertrand et qui forme une lanterne d’une belle hardiesse: huit fenêtres ogivales à lancettes éclairent ici l’édifice.

Les dispositions les plus jolies, les plus originales, nous allons les trouver dans l’un des collatéraux. Le collatéral du sud renferme cinq chapelles, celui du nord n’en a que quatre, la cinquième est remplacée par un porche d’un caractère tout particulier. A l’intérieur de ce porche, se trouvent deux séries de niches, huit de chaque côté, abritées de dais, niches peu profondes qui ne semblent point destinées à des statues. Il n’y a de comparable à ceci que la chapelle Tudor du chœur de Henri VII à Westminster. Niches, dais, culs-de-lampe sont fouillés comme toute la sculpture des Tudors. La voûte de ce porche est presque plane, effet produit par le dédoublement des nervures qui constituent le système d’armature de toute voûte gothique; c’est le premier essai de ces plafonds fermés, combinaison des caissons de la Renaissance italienne avec les pendentifs du flamboyant, qui semble être l’apport caennais dans l’art de la Renaissance.

Au dehors, nous nous trouvons en présence d’un portail qu’il est difficile de bien voir, faute du recul nécessaire. Un arc en plein cintre est surmonté d’un arc en accolade très élancé; entre eux le tympan représente le martyre de saint Etienne. Des deux côtés, sont de riches clochetons de style flamboyant. Ce porche nord de l’église Saint-Etienne marque très vraisemblablement les débuts de la Renaissance à Caen, et si elle n’apparaît pas encore ici avec toute la débauche luxuriante de sa décoration, elle nous offre quelque chose d’infiniment curieux et neuf.

Saint-Pierre, comme le Vieux-Saint-Etienne, est une église fort ancienne; une tradition en fait remonter l’origine et la fondation jusqu’à saint Regnobert. Mais de l’église primitive il ne reste rien. Dans les fondations d’un des piliers de la tour, on a retrouvé des traces de substructions se succédant du XIe au XIVe siècle. Telle que nous l’avons sous les yeux, l’église date du XIIIe, du XIVe, du XVe, du XVIe et même sur un point — portail méridional — du XVIIe siècle, 1608. Chose remarquable, [p. 43] elle peut presque partout être datée avec une certaine précision. La partie inférieure de la nef vers le chœur a été construite au XIIIe siècle pour être remaniée au XVe. Au XIVe siècle, peut-être à la fin du XIIIe, appartient la tour, De Bras la date de 1308; il reproduit une inscription relative au trésorier qui l’avait fait élever, Me Nicolle Langlois qui mourut en juillet 1317.

Photo Neurdein.

Saint-Pierre. — La tour et le portail.

Ensuite fut sans doute construit le grand portail; car en 1334, on rappelait le portail neuf. De Bras nous donne la date des collatéraux. Parlant des « ailes ou costez », il dit « celui devers le carrefour fut faict [p. 44] bastir viron l’an 1410. Et l’autre devers la poissonnerie quelque temps depuis, comme il peut apparoir par la date escript aux vitres ». Mais l’église étant en pleine voie de reconstruction, survint le siège de 1417 et la domination anglaise. Il semble bien que les travaux n’aient été repris que sous le règne de Louis XI, un demi-siècle après. Une fenêtre flamboyante du collatéral, celles du chœur datent de cette époque. En 1473, l’église est arrêtée au niveau même où le chœur prend aujourd’hui le caractère de la Renaissance: elle ne peut s’étendre vers l’est sans empiéter sur le cimetière qui l’entoure; au delà du cimetière se trouve le chemin du Roi qui court le long de la muraille de la ville depuis le Châtelet jusqu’à la tour Guillaume-le-Roy. Par les lettres patentes du 16 août 1473, Louis XI permet d’étendre le cimetière du côté de la poissonnerie. En 1478, on avait enfoncé des pilotis dans l’Orne pour soutenir les travaux de l’abside. L’église a d’abord été terminée par un chevet droit percé d’une fenêtre puisque, dit de Bras, « le coup de vent qui s’éleva l’an 1519, le vendredi dix-neufvième jour de mars, jetta la grande vitre du cœur Saint-Pierre de Caen qui contenait toute la largeur de l’église en la rivière ». De 1518 à 1545, — ces dates se lisent sur la galerie extérieure de deux des fenêtres du déambulatoire — on construisit tout le déambulatoire et on reconstruisit l’abside. La chapelle terminale, celle de la Vierge, porte sur un cartouche la date de 1530. Les remaniements qu’a subis cette partie de l’édifice, la difficulté d’un tracé parfaitement symétrique, puisque l’on travaillait en partie sur la berge et que l’on bâtissait jusque dans le lit de la rivière, peuvent expliquer la déviation de l’église où l’on a vu une application de l’inclinato capite.

A l’intérieur, Saint-Pierre, disent les croyants, n’inspire point le sentiment d’émotion religieuse que donnent tant d’autres églises. Au point de vue esthétique, reconnaissons que c’est trop joli pour être grand. A Saint-Pierre, c’est le détail qui attire et non l’ensemble qui s’impose. L’œil va tout de suite aux voûtes de la seconde partie de la nef et du chœur, aux clefs de voûtes pendantes; amusé il découvre ce Saint-Pierre si singulièrement niché dans l’une d’elles.

Dans les chapelles du déambulatoire, les nervures des arcs doubleaux se séparent et viennent se résoudre en de multiples et inquiétants pendentifs encadrant des caissons ingénieusement ornés. Là, on peut voir, dit M. Joly [3] « à côté d’un David luttant contre le lion, qu’on a pris pour [p. 45] un Milon (le nom de David est écrit sur le piédestal), à côté d’un Aaron ou Moïse barbu, les cheveux au vent, tenant en main un bâton où s’enroule un serpent, une Cérès, un Ganymède (la tête est brisée, mais un aigle est à son côté), une Déjanire enlevée par Nessus, et qui est d’un réalisme des moins édifiants, un Hercule vu de dos, une figure nue debout à côté d’une enclume, les bras levés et brisés, qui peut être un Tubal Caïn ou un Vulcain ».

Accusera-t-on la Renaissance d’avoir fait entrer le paganisme, la mythologie et l’histoire littéraire de l’antiquité dans l’église? Ce serait oublier le chapiteau du XIVe siècle qui se trouve à un des piliers du bas de la nef: il montre que bien auparavant la statuaire avait puisé à ces sources. Parmi les scènes sculptées ici, les unes représentent et symbolisent l’Amour divin. Le Phénix au milieu des flammes, c’est le symbole du Christ qui ressuscite, amour divin qui renaît toujours, qui triomphe de tout. Le Pélican qui déchire sa poitrine, c’est le Christ qui a souffert pour nous, c’est aussi l’amour divin propre à inspirer tous les sacrifices. L’Unicorne poursuivi par le chasseur, c’est encore le Christ, qui se réfugie auprès d’une Vierge, c’est aussi l’amour divin qui trouvera son siège dans un cœur chaste. Dans les autres scènes on lui oppose l’amour [p. 46] humain qui compromet les plus vaillants, abêtit les plus intelligents. Lancelot du Lac, le brave chevalier, pour l’amour de la reine Genièvre, traverse la rivière sur une épée et va se jeter dans la gueule du lion; Lancelot du Lac encore ou le vaillant Gauvain, dans le lit « aventureux » est menacé par une lance. Virgile reste suspendu dans la corbeille d’osier entre le sol et le sommet de la tour où se moque de lui la fille de l’empereur; et que dire d’Aristote qu’une femme a transformé en coursier?

Photo Neurdein.

Saint-Pierre. — Le collatéral méridional.

L’extérieur de Saint-Pierre suscite l’admiration par sa tour tant de fois décrite et comparée par les archéologues anglais à celle de Salisbury, la plus célèbre des tours anglaises. Entre toutes les descriptions, prenons celle du vieux de Bras: « Ce qui est le plus singulier, c’est la tour ou pyramide, laquelle est d’une admirable hauteur fondée sur quatre moyens piliers de si subtil artifice qu’on ne voit et ne s’aperçoit-on du fondement, soit en entrant à l’Église par-dessous cette tour, ou à l’opposite par l’une des ailes. Puis est au-dessus élevée la pyramide d’une émerveillable hauteur qui est percée par quarante-huit grandes étoiles vides, où soufflent et coulent les vents qui empêchent d’endommager cette pyramide qui n’est que de quatre doigts d’épaisseur et en sont les pierres jointes les unes aux autres par crampons de fer et cimentées par le dedans. » De Bras a vu les tours de Paris, Rouen, Toulouse, Avignon, Narbonne, Montpellier, Lyon, Amiens, Chartres, Angers, Bayeux, Coutances, mais à ses yeux « cette tour de Saint-Pierre excède toutes les autres ».

Le grand portail a encore de la grandeur sous son gâble élevé. Au tympan était représentée la vie de saint Pierre qui a disparu. A été également mutilé le portail nord du XIVe siècle. On peut à peine distinguer sur le tympan un bas-relief représentant Jésus-Christ et une scène du Jugement dernier dont la figuration au portail des églises était traditionnelle.

Les contreforts et arcs-boutants qui par-dessus les collatéraux viennent appuyer la retombée de la voûte sont d’un tracé très ferme. Mais c’est surtout vers l’abside que se portera l’admiration. La haute église du XVe siècle avec ses fenêtres flamboyantes émerge encore au-dessus de la forêt de candélabres, de pinacles qui marquent les arcs-boutants de l’abside. L’œil n’est pas moins charmé par la composition des fenêtres d’Hector Sohier: substitution de l’arc en plein cintre à l’arc en tiers-point; suppression des meneaux, nécessaire pour éclairer le détail des caissons intérieurs; oculus qui éclairent au-dessus de la balustrade la chapelle de la Vierge, mais surtout, à mesure que l’on s’éloigne du sol, luxe et profusion de la décoration, luxe qui ne choque point l’œil, tant [p. 47] il y a de sûreté d’exécution dans la frise au-dessus des fenêtres et dans celle des balustrades où on aperçoit des enfants, génies ou anges, un saint Jean, des têtes de femme, des masques, des têtes d’animaux, des objets mobiliers, qu’enlacent, enroulent des arabesques infinies. On ne songe pas à critiquer les « légers et hardis clochetons qui, suivant la fine remarque de M. Joly, semblent l’œuvre d’un sculpteur sur bois, d’un tourneur, autant que d’un maître de la matière ». Ces pinacles évasés par le bas vont culminer jusqu’au-dessus de la balustrade du chœur, magnifiques candélabres disposés autour du pavillon octogonal, diadème qui [p. 48] couronne la chapelle de la Vierge. Si c’est un symbole, c’est bien tout ce que l’inspiration religieuse a apporté ici. Et sans doute, l’effet était plus saisissant encore, lorsque l’abside venait baigner dans la rivière par ses parties basses presque dénuées de décoration et qui n’apparaissaient pas alors aussi crûment.

Photo Neurdein.

Saint-Pierre. — La nef.

Une tour gothique, une abside Renaissance, nous allons retrouver tout cela dans l’église Notre-Dame-de-Froide-Rue, aujourd’hui Saint-Sauveur, d’ailleurs très différente à d’autres égards de Saint-Pierre et de presque toutes les églises. Il y a là des dispositions très originales dues au hasard du développement de l’édifice, nous nous trouvons en présence d’une des paroisses les plus anciennes de Caen, fondée par saint Regnobert au VIIe siècle. De cette église, est-il besoin de dire qu’il ne reste rien, ni de celle qui la remplaça, ni de celles qui se succédèrent jusqu’au XIVe siècle?

Au XIVe siècle ou à la fin du XIIIe fut construite la tour, pyramide qui paraît une sœur jumelle de Saint-Pierre, plus massive, moins élégante, moins élancée, peut-être antérieure, mais de plan à peu près semblable. Vue de l’Université avec ses longues baies, sa balustrade, ses huit clochetons, ses huit fillettes, elle a vraiment grand air.

Quel est l’âge des deux nefs? Celle qui, à cause de son abside Renaissance, semble la plus récente est en réalité la plus ancienne. Les colonnettes qui garnissent les piliers des deux tiers de l’église appartiennent au XIVe siècle. Sans doute, il y a eu une église assez étroite et à nef unique complètement englobée dans des maisons.

La seconde nef a tous les caractères du gothique flamboyant; elle n’était pas encore construite en 1492, elle date des dernières années du XVe ou des premières années du XVIe siècle. On était gêné par les maisons de la Grande-Rue et par le voisinage de la Froide-Rue, d’où l’aspect bizarre et la ligne sinueuse de l’édifice; un arceau d’apparence hardie fait communiquer les deux nefs.

Où menait cet élégant escalier que l’on aperçoit de la Froide-Rue? Serait-ce à une tribune réservée à quelque riche fidèle, comme dans certaine église de Bruges, à un oratoire où se recueillait le prêtre avant de prêcher comme à Saint-Jacques de Dieppe ou à une chaire extérieure comme à Saint-Lô? Toutes ces hypothèses pouvaient être faites; mais en réalité c’est une monstrance destinée à recevoir ce reliquaire que l’on appelait du nom de son donateur « le Verdun ». Elle a été élevée après 1492, en même temps que la seconde nef dans laquelle elle est enchâssée [4].

[p. 49] Quant aux deux absides, elles se font bien valoir l’une par l’autre. M. Joly les compare à « deux sœurs coquettes qui se plairaient à se montrer l’une près de l’autre pour faire admirer par le contraste deux beautés différentes; l’abside ogivale, en toute sa fleur, avec ses trois fenêtres si sveltes, si élancées et bordées d’une si riche dentelle, avec sa balustrade élégante et la jolie décoration qui couvre toutes les parties pleines de la muraille, l’abside de la Renaissance avec sa riche et délicate ornementation s’offrent à nous réunies, faciles à embrasser d’un coup d œil, diverses, et cependant en bon accord, formant le plus piquant et le plus pittoresque ensemble ».

Photo Neurdein.

Saint-Pierre. — L’abside.

[p. 50] Ne quittons pas Notre-Dame-de-Froide-Rue sans remarquer les peintures murales qui représentent saint Ambroise et saint Augustin. Saint Ambroise tient un livre, saint Augustin une figuration de la Trinité: le Père en Pape, avec tiare à la triple couronne, le Saint-Esprit, colombe, descend de la bouche du Père sur le Fils attaché à la croix.

Photo Neurdein.

Saint-Sauveur (Notre-Dame-de-Froide-Rue). — L’abside gothique.

Ces peintures paraissent être un don d’un grand armateur caennais, Duval de Mondrainville, grand fondateur de donations pour les églises et les communautés religieuses, restaurateur du Palinod dont une inscription placée dans la chapelle rappelle la devise: En salut d’envie.

Notre-Dame-de-Froide-Rue a pris son nom à Saint-Sauveur du Marché, église fondée par saint Regnobert. aujourd’hui désaffectée et [p. 51] transformée en halle au beurre; le transept et la tour carrée semblent remonter au XIIe siècle. La nef du XVe s’ouvrait jadis sur la place par un joli portail de la même époque. Un dessin pris par Ducarel au XVIIIe siècle avant qu’on ne lui substituât le portail moderne d’un goût si déplorable, permet encore de s’en faire une idée; il présentait tous les caractères du gothique flamboyant. A l’intérieur de l’édifice, on remarque le chapiteau d’un pilier de la tour, où un mendiant d’un réalisme saisissant se traîne à genoux, appuyé sur sa béquille, et tend sa sébile. Au XVIe siècle appartiennent le chœur et les contreforts de l’abside. Le chœur, d’après l’abbé de la Rue, aurait été commencé en 1530 et achevé en 1546. Un document inédit de 1616 nous dit en effet qu’ « en ce temps, décembre 1546, furent faits le chœur et la chapelle de la Magdeleine ». Lorsqu’en 1836, on abattit la flèche élevée au XVIIe siècle, les clefs de voûte furent transportées au Musée des Antiquaires. Ici, comme au vieux Saint-Etienne, on retrouve sur l’une d’elles tous les instruments de la Passion. Quatre autres portent un blason qui, d’après Raymond Bordeaux, indique une famille récemment anoblie. L’acte de 1616 nous fait connaître les noms des fondateurs de la chapelle: un bourgeois nommé Jacques Poulain et son fils Sébastien. Est-ce Jacques Poulain que nous apercevons de la rue Saint-Sauveur dans un médaillon qui orne un contrefort de l’abside? Il porte la barbe et la fraise à la Henri II. Au-dessus du médaillon, deux jeunes enfants s’ébattent comme de jeunes poulains. On a cru reconnaître dans toute cette partie de l’édifice la marque du génie d’Hector Sohier. Ce sont bien en effet de grands contreforts à pilastres assez semblables à ceux de Saint-Pierre qui soutiennent les arcs-boutants de l’abside. Mais ce médaillon fait songer à la manière des Le Prestre, ainsi qu’un autre médaillon à triple face que nous retrouverons à la tour des Gendarmes.

Dans les édifices civils, dans les beaux hôtels du XVIe siècle, nous allons admirer le génie des Le Prestre: à la tour des Gendarmes, à l’hôtel d’Ecoville et à la maison de la rue de Geôle.


[p. 52]

Photo Neurdein.

Hôtel de Than.

CHAPITRE IV
L’ART GOTHIQUE ET LA RENAISSANCE (SUITE)
II — LES ÉDIFICES CIVILS

L’habitation privée à Caen. — L’hôtel de Than. — L’hôtel d’Ecoville. — L’hôtel de la Monnaie. — La maison de la rue de Geôle. — Le manoir des Gendarmes.

Il est regrettable qu’il ne se soit pas trouvé quelque antiquaire de loisir, ayant visité beaucoup de vieilles maisons, pénétré dans beaucoup de cours qui ne sont point toutes engageantes, monté beaucoup d’escaliers qui ne sont point tous solides, contemplé le nez en l’air, beaucoup de lucarnes, compulsé, courbé sur des parchemins, beaucoup de titres de propriété qui ne sont pas tous faciles à lire, dépouillé, labeur ingrat, je le sais, les registres du Tabellionnage, pour écrire une histoire de l’habitation privée à Caen. M. de Beaurepaire, dans une notice sur une [p. 53] maison du XVIe siècle à décoration extérieure polychrome, avait donné un très bon modèle de ce genre de monographies, n’a étudié les vieilles maisons qu’au point de vue du blason. L’habitation privée se renouvelle encore plus vite que l’église et, à vrai dire, si même dans cet ordre d’idées nous trouvons quelques constructions anciennes à Caen, ce sont encore des édifices religieux: dans la rue Bicoquet, en face la venelle Saint-Blaise, la porte de l’Aumônerie date du XIIe siècle. Plus tard fut construit rue Neuve-Saint-Jean le manoir épiscopal, enfermé aujourd’hui dans le couvent de Notre-Dame-de-Charité. Ce palais fort ancien doit dater de la fin du XIVe siècle. On y voit les armes de Nicolas du Bosc, évêque de Bayeux à cette époque.

Photo Neurdein.

Rue Porte-au-Berger.

Si nous passons aux habitations privées, remarquons que beaucoup d’entre elles ont conservé au rez-de-chaussée l’ancienne arcade qui donnait accès dans la boutique. Le XVe et les débuts du XVIe siècle ont vu élever de belles maisons de bois artistement sculptées. On a justement fait remarquer que ce genre de construction se prête admirablement à l’encorbellement des étages les uns sur les autres et sur le rez-de-chaussée. Ainsi, la dimension des pièces est augmentée et le premier étage forme auvent sur un rez-de-chaussée servant de boutique. Cette disposition convient tout à fait à des marchands.

[p. 54] L’une des maisons les plus anciennes est la maison en bois n° 94 de la rue Saint-Jean. La façade de la belle habitation des Quatrans, dans la rue de Geôle, fut élevée avant la domination anglaise, car les Quatrans émigrèrent alors et vendirent leurs biens. C’est encore en bois que l’on construit sous Louis XII les maisons de la rue Saint-Pierre n° 52 et 54, et deux jolies maisons à pignon n° 10 et 12 de la rue Montoir-Poissonnerie que pour quelques traits de leur décoration, on attribue au règne de François Ier.

Photo Neurdein.

Maison Quatrans. — Façade.

La maison n° 52 de la rue Saint-Pierre, bien connue des touristes, porte les armes des Mabré, bourgeois caennais qui, au cours du XVIe siècle, arrivèrent tous aux fonctions publiques et dont le dernier fut anobli. La place centrale qu’occupe l’archange dans la décoration désigne celui des Mabré pour qui elle a été élevée, Michel, échevin en 1509. Cette maison se compose d’un rez-de-chaussée, de deux étages et d’un pignon superposés avec un léger avancement d’étage en étage sur la rue. Au-dessus des deux portes du rez-de-chaussée, s’étend dans toute la largeur de la façade un poitrail sculpté portant au centre un écusson. Quatre ouvertures donnent la lumière au premier étage. Les montants portent des statuettes au nombre de sept. Saint-Michel terrassant le démon occupe la place centrale; à droite et à gauche des statues de la Vierge, de l’Enfant Jésus, [p. 55] de Saint-Pierre tenant les clefs. Nous sommes encore au règne de Louis XII, la décoration est simplement et naïvement religieuse. Au second étage, il n’y a plus que trois statues. Enfin le pignon, couronné d’un faîtage aigu, laisse apercevoir, plus ou moins ornementées, toutes les pièces de charpente. Ce qui fait la remarquable originalité de cette maison, c’est que sa haute façade paraît revêtue du rez-de-chaussée jusqu’au toit, de carreaux vernissés ou faïences. Ces céramiques pourtant n’étaient pas alors employées à Caen. Ici on a rempli de couches profondes de plâtre les interstices de la bâtisse en bois; on a gravé en creux sur ce plâtre humide les dessins qu’on voulait représenter, puis on a rempli ces creux de pâtes ou de mastics de diverses couleurs. A l’heure [p. 56] actuelle, les rouges et les noirs ont conservé leurs nuances primitives, tandis que les bleus, les verts, les jaunes, ont pris des teintes ternes et passées. Cette décoration polychrome est d’un très joli effet.

Photo Neurdein.

Maisons de bois de la rue Saint-Pierre.

Pendant la belle époque de la prospérité économique de Caen, au temps de Louis XII et de François Ier, on construisit de belles maisons de pierre. L’une des plus anciennes paraît être celle des Bureau dans la rue Ecuyère, dont la sculpture si remarquable a été malheureusement en partie mutilée.

Vint ensuite l’hôtel de Than. Le plan est celui d’un bel hôtel du XVe siècle: deux corps de logis réunis par un pavillon d’angle. Les fenêtres sont décorées par des salamandres dont l’une se voit aujourd’hui dans la cour du musée des Antiquaires. Ce détail permet de la dater du temps de François Ier.

L’hôtel d’Ecoville a été élevé entre 1535 et 1541 [5]. Nous nous trouvons ici en présence de l’une des œuvres qui porte le plus profondément le cachet de la Renaissance. Aujourd’hui on ne prête aucune attention à la façade extérieure de l’hôtel. Il faut, pour ainsi dire, être prévenu pour la regarder; mais le tout est morcelé entre quantité de maisons de commerce que la Ville devrait racheter, afin de reconstituer cette merveille d’art dans son ensemble et d’en faire un musée des souvenirs caennais. Pénétrons dans la cour intérieure en passant sous la voûte de la grande porte au tympan de laquelle se trouvait ce que le peuple appelait le Grand Cheval.

Cette belle cour rectangulaire offre la plus pittoresque, la plus variée des décorations. Le pavillon de gauche est d’une construction plus moderne que l’hôtel; dans le pavillon de droite, ce qu’il faut admirer, c’est le parti que l’on a su tirer de l’alternance des ouvertures, des larges baies qui éclairent la salle du logis avec tout un ensemble décoratif qui va du soubassement jusqu’au toit pour s’y terminer par des lucarnes se détachant de la toiture; toute la hauteur de l’édifice, surfaces ou fenêtres, offre matière au génie du sculpteur. Et quelle variété dans cette décoration, variété qui ne tourne pas à la confusion, au-dessus du soubassement, deux grandes niches enfoncées entre des colonnes antiques abritent les statues de David portant la tête de Goliath et de Judith portant celle d’Holopherne; au premier étage, des bas-reliefs reproduisent l’enlèvement d’Europe et Persée délivrant Andromède, sujets [p. 57] mythologiques empruntés peut-être au Songe de Polyphile, traité esthétique et philosophique imprimé à Venise en 1499. Des génies d’une part, des nymphes de l’autre, tiennent les écussons de Nicolas le Valois et de Marie du Val sa seconde femme. Au-dessus de la frise, d’un oculus sort la tête d’un homme qui paraît tenir les bandelettes enroulées autour de ces trophées. Effet saisissant, original, inattendu que cette tête d’homme émergeant de la pierre: on le retrouve au château de Fontaine Henry. Ne trahit-il pas la présence de quelques sculpteurs italiens dans l’atelier des Le Prestre, ou chez ceux-ci une connaissance des édifices de l’Italie du Nord, de la Chartreuse de Pavie par exemple?

Photo Neurdein.

Hôtel d’Ecoville. — La façade aux statues.

A l’autre façade, il y a encore un grand effet décoratif tiré, cette fois. [p. 58] non des parties pleines, comme à la façade aux statues, mais des ouvertures: à chaque étage, deux larges fenêtres à croisillon sont encadrées par des pilastres. Elles sont surmontées, au second étage, d’une grande lucarne différente de celles de l’autre façade et combien plus belle? A la base des contreforts, deux hommes vêtus à l’antique frappent avec entrain, d’un mouvement rythmique, sur des lamelles; ce sont les Tubalcaïns, inventeurs des sons. Deux pinacles encadrent une petite lucarne placée sur la première, Apollon et Marsyas y concourent. Marsyas joue de la cornemuse; Apollon de la lyre; Marsyas est vaincu: au linteau de la fenêtre, on lit: Marsyas victus obtumescit. Enfin, au sommet de la lucarne, une jeune femme joue du théorbe. Il y a dans [p. 59] toute la décoration de cette fenêtre comme une apothéose de la musique qui fut en grand honneur à l’époque de la Renaissance [6].

Photo Neurdein.

Hôtel d’Ecoville. — La grande lucarne.

Entre les deux pavillons, une loggia ouverte à deux étages abrite le péristyle et l’escalier. Elle est couronnée d’une double lanterne que l’on compare ambitieusement à celle de Chambord. A la plus grande, un petit temple circulaire abrite un Priape, elle est elle-même surmontée d’une coupole qui est couronnée par un Apollon. L’apollinisme triomphe donc encore ici; mais qui expliquera le Priape et que viennent faire dans cette apothéose de l’apollinisme le cavalier de l’Apocalypse qui se trouvait au-dessus de la porte d’entrée et une scène finement sculptée tirée de la même source que l’on voit au tympan de la jolie porte intérieure du péristyle de l’escalier.

Photo Neurdein.

Hôtel d’Ecoville. — La lanterne.

Ne simplifions pas trop l’hôtel Ecoville. Nicolle le Valois qui le fit bâtir était un homme d’un esprit ardent, curieux, qui avait beaucoup lu, beaucoup cherché; adepte de la philosophie hermétique, il était en même temps humaniste, alchimiste; administrateur habile d’une colossale fortune, il était fier de sa culture variée, aimait à l’étaler, comme il était fier de ses richesses, de sa noblesse récente. Ses armes brillent aux façades de l’édifice, d’une manière éclatante, bien en vue, bien en [p. 60] lumière. Peut-être aussi y a-t-il dans toute cette décoration un goût pour le symbolisme? il n’est point pour surprendre de la part d’un fervent de l’alchimie, qui est moins une recherche chimique des moyens de faire de l’or, comme le vulgaire se le figure, qu’une recherche profonde de la signification philosophique des choses. Mais avant tout, l’homme, comme son époque, se résume dans ce mot: éclectisme. Et c’est bien aussi ce que l’on retrouve dans le troisième pavillon formant le revers de la façade extérieure. Il n’y a plus là de grands ensembles, mais de jolis détails, des bucrânes, têtes de bœufs décharnées, motif décoratif que l’Italie a mis à la mode, des blasons, des cartouches, des bandelettes.

Éclectisme aussi peut-être dans le choix même des artistes appelés à la décoration de cet édifice. L’œuvre est française et fait honneur à la Renaissance normande et au maître maçon caennais, Blaise Le Prestre qui, certainement, y travailla et en éleva la façade située sur la rue, sinon tout l’édifice [7]. Nous avons déjà noté certaines influences italiennes. N’y eut-il pas des Italiens parmi les collaborateurs de Blaise Le Prestre dans son atelier? Le P. Porée a justement rapproché les deux statues de David et de Judith des œuvres d’Antonio Pollajuolo et de Verrochio. Il a fait remarquer l’analogie que présentent les deux socles des statues avec les sarcophages surmontés par des griffes de lion amorties en feuillage que l’on trouve au tombeau des enfants de Charles VIII à Tours, œuvre de Jérôme de Fiesole et de Guillaume Regnault. Le David, avec ses formes allongées, son cou grêle, fait un peu songer au Saint-Georges de Donatello.

Avant de quitter l’hôtel d’Ecoville, pénétrons dans une petite cour voisine qui se trouve à gauche. Au fronton des fenêtres sont sculptées trois têtes de femme, moins remarquables que la sculpture de l’hôtel Le Valois, mais qui témoignent déjà d’une bonne facture. Il y a là comme une première ébauche de l’idée décorative tirée de la tête faisant saillie au-dessus de la lucarne.

L’ensemble des bâtiments qui constituaient l’habitation et on peut dire les magasins de ce grand marchand de blé qu’était Duval de Mondrainville se trouve compris entre les bâtiments qui entourent la cour Le Sens dans la Froide-Rue, le Tripot à blé (café du grand Balcon) et la rue Gémare. La rue de la Monnaie traverse aujourd’hui ces terrains, et on a quelque peine à se représenter l’ensemble des constructions groupées autour d’une [p. 61] cour intérieure qui devait s’étendre largement, entourée de toutes parts de magasins et greniers et dominer des jardins en contre-bas dont on peut encore vers le nord reconnaître la trace.

Photo Neurdein.

Hôtel d’Ecoville. — Le péristyle.

Duval de Mondrainville a d’abord fait élever ce que l’on appelle l’hôtel de la Monnaie, ce fut véritablement sa demeure d’habitation qu’il commença après la mort de son père en 1531 et termina en 1534. En face, un autre bâtiment moins important que l’on a daté, tantôt de l’époque de Louis XIII, tantôt du XVe siècle, mais que l’on sait être de 1560; les greniers près de la halle au blé furent bâtis en 1561, 1562; enfin une porte près de la halle au blé porte la date de 1534; le casino fut construit en 1549.

L’hôtel de la Monnaie n’est en somme qu’une jolie maison du XVe siècle où ne triomphe pas encore dans toute sa splendeur décorative le style de la Renaissance. C’est la maison d’un marchand cossu, mais modeste, qui ne s’éloigne pas des traditions de simplicité du XVe siècle. Duval avait gardé dans son costume l’austérité des temps de Louis XII louée par le bon De Bras. Il en va ainsi de sa maison. A l’angle, deux tourelles rondes accolées, de dimension inégale; au milieu de la façade, une troisième tourelle à trois pans, surmontée d’une coupole couronnée d’un petit temple comme ceux que l’on éleva plus tard à la lanterne de l’hôtel d’Ecoville. Le temple porte une statuette; un enfant nu s’appuie [p. 62] sur un bouclier. Sur deux des trois faces de cette tourelle, se trouvent à droite et à gauche, deux médaillons représentant une tête d’homme et une tête de femme; sur la face médiane, entre les deux médaillons, cette inscription: Ne vitam silentio praetereant. N’est-il pas permis de voir là les portraits de Duval de Mondrainville et de sa femme Louise de Malherbe? Sur le support de cette tourelle, on pouvait lire autrefois cette pensée très spiritualiste, Cœlum non solum, et qui, coïncidence non remarquée jusqu’alors, est l’épigraphe d’un sonnet italien dans une édition du songe de Polyphile. La toiture est ornée de fenêtres terminées par un fronton dans le centre duquel s’épanouit une large coquille caractéristique du temps. Une longue légende en grandes capitales régnait sur la frise de la corniche de la grosse tourelle, mais il y a soixante ans, elle était déjà trop dégradée pour qu’on pût la lire. A la tourelle du centre, remarquons encore des arabesques, des rinceaux et des vases en ciboire.

Si nous traversons la rue de la Monnaie, c’est-à-dire la cour intérieure de Duval de Mondrainville. que nous déblayions tout cet espace des bâtiments modernes et qu’à la place de l’édifice ruiné, dégradé, lavé par la pluie, nous ressuscitions par la pensée, en attendant une restauration qu’il serait si intéressant d’entreprendre, le casino de Duval de Mondrainville, nous nous trouvons en présence d’un édifice d’un tout autre caractère. Quinze ans ont passé. Duval a été anobli en 1549, il est au faîte de la puissance et au comble de la richesse. Il affirme sa noblesse récente et la prospérité de ses affaires, la faveur royale et la protection divine à laquelle il croit en bon catholique. Il élève « en salut d’envie» à ses contemporains jaloux et ennemis ce pavillon de plaisance. Trois grandes arcades, celle du milieu plus vaste que ses sœurs, séparées par quatre colonnes d’ordre composite, forment le rez-de-chaussée. Au-dessus de ces trois arcades se trouve un attique percé de petites fenêtres jumelles. A l’extrémité de cette façade une tour carrée en saillie contient l’escalier qui monte à l’attique. Une lanterne encore surmonte cet escalier. Une riche lucarne couronne le monument, elle se détache sur un toit énorme, dans le goût du temps. qui donne un caractère français à cette œuvre, mais ne s’accorde guère avec l’aspect antique, italien du casino, avec les larges baies et les pilastres du rez-de-chaussée; l’alliance des deux styles est ici moins heureuse qu’à l’hôtel d’Ecoville. Au milieu du fronton de la lucarne est sculpté l’écusson de Duval de Mondrainville. Dans toute cette bâtisse, il y a comme un rappel des arcs de triomphe. Ce rapprochement que suggère l’édifice, l’une des [p. 63] inscriptions même le souligne: DE SVDORE QVIES ET DE MOERORE VOLUPTAS. Il faut connaître toute la vie si agitée du grand négociant caennais pour comprendre tout le sens d’une autre inscription qui contient cette pensée plus philosophique: QUID OPTES AVT QVID FUGIAS? Au soubassement des quatre pilastres du grand pavillon, on pouvait distinguer jadis les quatre cavaliers de l’Apocalypse que décrit ainsi la légende d’une tapisserie de la cathédrale d’Angers: « Le seigneur sur un cheval blanc, un arc à la main droite; le diable monté sur un cheval noir et armé d’un grand glaive; le seigneur sur un cheval noir avec des balances; la mort sur un cheval pâle. » Ils nous font songer au Grand Cheval qui ornait le tympan de la grande porte de l’hôtel d’Ecoville, et c’est [p. 64] peut-être un argument de plus pour ceux qui rapprochent les deux hôtels, si divers d’ailleurs, et les attribuent à un même architecte, Sohier pour les uns, l’architecte inconnu pour Palustre, et qui serait pour nous Blaise Le Prestre, mais ici il faut reconnaître qu’il n’y a point de texte qui permette d’attribuer formellement aux Le Prestre l’hôtel de Duval de Mondrainville.

Photo Neurdein.

Hôtel de la Monnaie.

C’est encore aux Le Prestre, mais cette fois-ci avec certitude, à Abel Le Prestre, le fils, qu’est due une construction de la rue de Geôle (n° 17) qui paraît à première vue de modeste apparence. La porte et les fenêtres de ses deux étages offrent, ainsi que la maison même, la marque incontestable de la Renaissance caennaise: un encadrement formé de losanges et de ronds alternés. De chaque côté des fenêtres se font face, deux à deux, quatre médaillons: deux têtes d’homme, deux têtes de femme, celles-ci mieux conservées; elles ont dû être finement ciselées. Chaque médaillon est accompagné d’une inscription empruntée aux Triomphes de Pétrarque, que le sculpteur commenta si éloquemment à l’hôtel Bourgtheroulde de Rouen.

PVDICICIAVINCITAMOREM.
AMORVINCITMONDUM.
AMORVINCITPUDICIAM.
FAMAVINCITMORTEM.

Au linteau de la porte, une jolie frise qu’admirait Remy Rosel, architecte de Paris; un singe y joue avec un dauphin, au milieu d’enroulements d’un dessin aussi ferme que ceux qui ornent les balustrades de Saint-Pierre. Cette maison, une tradition l’a appelée la maison des quatre fils Aymon. Elle a aussi passé pour être la demeure de Jean Marot le poète, père de Clément. Elle fut en réalité construite pour le médecin Pierre de Cahaignes, père de l’humaniste et médecin Jacques de Cahaignes qui l’avait acquise vers 1548.

On a justement remarqué l’analogie que présentent ces médaillons avec ceux du manoir des Nollent, plus connu sous le nom de Tour des Gendarmes. Ce sont mêmes inscriptions, mêmes physionomies. Bourgeois du quartier Saint-Pierre où ils ont leur hôtel, les Nollent ont ici leur manoir. C’en est bien un, au sens anglais du mot: une exploitation rurale. Quel en était l’aspect général? Un plan de Caen du XVIIe siècle, aujourd’hui fort rare, accompagné de petits dessins, nous le montre avec quatre tours d’angle, au lieu que l’édifice actuel n’en a que deux. Mais des vestiges de constructions assez importantes se trouvent encore dans la cour du [p. 65] manoir. Avec sa fenêtre grillagée, la grosse tour a un aspect guerrier; deux gendarmes de pierre — ils étaient plus nombreux autrefois — surveillent l’arrivée des navires qui remontent le fleuve. L’Orne venait en effet dans un de ses méandres passer près de la tour. Vauquelin de la Fresnaye errant dans les prairies qui appartenaient à la Trinité s’amusait à les contempler.

Me pourmenant par la belle prairie

Je voy souvent cette gendarmerie

Qui fait la garde en votre beau Calis

Où les soldats ne sont point défaillis

Depuis le temps que les Nolents donnèrent

Charge à ceux-là qui le guet ordonnèrent.

Photo Magron.

Maison de Pierre de Cahaignes. — Rue de Geôle.

[p. 66] Ce qui donne son cachet artistique à cette construction, ce sont les médaillons dont elle est ornée: quinze médaillons à la grosse tour, quatorze sur la courtine, quatre autres encore sur la petite tour et deux sur la maison d’habitation. Ils ont exercé la curiosité des archéologues. Les uns ont cru reconnaître des figures d’empereurs, de personnages historiques. D’autres ont vu là le long développement d’une allégorie amoureuse, commentée par les inscriptions empruntées aux Triomphes de Pétrarque. Aurions-nous ici une série de portraits de famille? Rappelons que des médaillons de ce genre se trouvent au manoir de Saint-Contest qui appartenait aux Nollent, à un tombeau situé dans une des chapelles de Saint-Pierre où les Nollent, paroissiens de cette église, avaient leur sépulture. Il est aussi possible que quelques médaillons soient des reproductions ou des imitations de modèles italiens. Un médaillon beaucoup plus grand que les autres nous présente une tête de femme vue de face; deux hommes vus de profil et un peu plus bas allongent le cou... pour l’embrasser. [p. 67] Autour de ce singulier médaillon, cette inscription plus singulière encore:

C’EST MA
NORICHE ET AMIE

Photo Neurdein.

Manoir des Gens d’armes.

L’archéologue anglais Ducarel qui avait d’honnêtes explications, voyait là deux hommes saluant poliment une dame. M. Rêver qui avait de l’érudition lut DORICHE pour NORICHE, retrouva sous ce nom une célèbre courtisane de l’antiquité... et s’exclama sur le pédantisme des gens du XVIe siècle. Veut-on une autre explication presque aussi honnête que celle de Ducarel? La dame, qui a l’air bien revêche pour une courtisane, serait la science, la philosophie, l’Alumna, la Mère nourricière, peut-être [p. 68] l’Université, celle de Caen. Girard de Nollent s’y fit immatriculer en l’an 1498, son fils Jean en 1539, un Louis de Nollent en 1547, un Gilles en 1554.

Et des médaillons, des médaillons toujours, nous en trouvons sur la façade d’une maison de la rue Saint-Jean, n° 133. Ce sont deux femmes, l’une de face, l’autre de profil. Les fenêtres étaient jadis ornées d’accolades et de feuillages frisés.

Plus d’une construction de l’époque antérieure a été terminée par la Renaissance. La maison de la rue Segrais dite des Templiers a les caractères du XVe siècle avec sa tourelle d’angle, mais sa grande lucarne à fronton triangulaire avec deux petites lucarnes à couronnement cintré annoncent une date déjà avancée du XVIe siècle. Le manoir Quatrans présente à l’intérieur une belle tour octogonale en pierre. Les fenêtres que l’on aperçoit de la venelle Quatrans portent le caractère de la Renaissance; la date de 1541 se lit sur la tour avec ces mots: Sapientia nostra ab altissimo Fondamentum non est aliud.

Cette inscription religieuse et sentencieuse annonce déjà l’esprit de la Réforme: ceci devait tuer cela.

Photo Neurdein.

Maison Quatrans. — La tour.


[p. 69]

Photo Neurdein.

Le Lycée. — Le réfectoire.

CHAPITRE V
LES TEMPS CLASSIQUES

Caen et la Réforme. — Les constructions privées de 1502 à 1600. — La place Royale et le Cours-la-Reine. — Les congrégations religieuses et leurs édifices: les Visitandines; les Jésuites et Notre-Dame; les Eudistes et l’Hôtel de Ville; les Bénédictins de Saint-Maur et le Lycée. — Les hôtels du XVIIIe siècle. — La transformation de Caen. — Le port et les cours.

Suivant le mot très juste d’un historien, au début la Renaissance et la Réforme ne font qu’un. Caen, qui fut, avec son Université et ses imprimeurs, un des principaux centres intellectuels de la Renaissance en Normandie et peut-être en France, a été aussi un des berceaux de la Réforme, et précisément, ses professeurs, ses imprimeurs, ses architectes trop peu connus, les Le Prestre, et aussi les magistrats, membres du Présidial, officiers du roi furent protestants. Une église s’y constitua, semble-t-il, en 1550; mais il y avait déjà quinze ans que la ville et l’Université étaient dénoncées comme des foyers d’hérésie. Amis de la nouveauté [p. 70] dans la littérature et dans l’art, s’étant mis à l’école des humanistes, ces Caennais furent en grande majorité, au moins pour la partie cultivée de la population, des amis de la Renaissance en matière religieuse, des Réformés.

La ferveur religieuse bouillonna chez ces hommes jusqu’alors paisibles. En 1562, lorsque se déchaînèrent les guerres civiles, dans toute la Normandie même, comme s’il y eût eu une sorte de mot d’ordre, les monuments catholiques furent partout attaqués et mutilés; une sorte de rage iconoclaste s’empara d’une partie de la population qui, conduite par quelques exaltés, alla piller les trésors des abbayes, et profana les restes de Guillaume et de Mathilde. Il faut lire dans les Recherches et Antiquitez de De Bras le pitoyable récit de ces destructions, si on veut mesurer tout ce que la ville perdit alors de chefs-d’œuvre artistiques et aussi toute l’indignation que soulevèrent de tels actes, de tels attentats contre la religion traditionnelle et contre l’art. Ces journées de mai 1562 ont eu plus de conséquences peut-être qu’on ne l’a dit.

Avec 1562 commence vraiment pour Caen une ère nouvelle. Non pas que la ville en elle-même ait précisément beaucoup souffert des guerres de religion. Revenus très vite à un sentiment de mutuelle tolérance et de concorde qui leur fait honneur, les bourgeois surent soustraire presque toujours leur cité aux grandes commotions de la guerre, l’armée de Coligny dans son expédition de Normandie séjourna à Caen au printemps de 1563, Théodore de Bèze, le grand théologien, le grand esprit de la Réforme, prêcha à Saint-Jean. Mais après 1568 les troubles furent terminés et l’activité économique se réveilla.

Caen a eu de tout temps des industries qui ont fait sa réputation. C’est une industrie artistique que celle de ses toiles de haute lice, fondée au XVIe siècle par la dynastie des Graindorge. Les grands acceptaient volontiers comme cadeaux un de ces services de toile de Caen. Il en fut commandé pour Elisabeth d’Angleterre, pour le duc de Joyeuse. Caen avait aussi ses bourses, autre objet de cadeaux, si renommées que le médecin Etienne de Cahaignes en portait une en Hollande pour l’érudit Scaliger. Au commencement du XVIIe siècle, les métiers s’étaient multipliés, la draperie devenait florissante. Caen allait redevenir, comme avant la guerre de Cent ans, comme au XVIe siècle et plus qu’à aucune autre époque de son histoire, une ville industrielle.

Les habitations privées si nombreuses, construites entre 1568 et l’avènement de Louis XIV sont là pour l’attester. Quelques-unes portent encore leur date inscrite généralement aux lucarnes. Beaucoup sont de [p. 71] très simples habitations bourgeoises. d’autres sont encore de vastes hôtels aussi importants par leurs dimensions que l’hôtel d’Ecoville et l’hôtel de Than. Sur un grand nombre d’entre elles des inscriptions morales ou religieuses montrent bien que l’humanisme et aussi la Réforme catholique ou protestante ont mis leur empreinte sur l’âme des habitants avant de la mettre sur leurs demeures: rue des Croisiers, n° 14, un grand fronton triangulaire surmonté d’un vase en pierre porte cette inscription et cette date: DAMNIS SVM PERFECTA MEIS. 1052. Rue Saint-Sauveur, n° 47, on lit: SI DIEV EST POVR NOVS QVI SERA CONTRE.

Photo Neurdein.

Manoir du Pont-Créon.

Les belles constructions de la grande époque de la Renaissance se sont surtout groupées au centre de la ville, autour de Saint-Pierre et de l’ancien Hôtel de Ville, puis la ville se rebâtit par un mouvement qui parti du centre gagne peu à peu les extrémités, en attendant qu’il franchisse la vieille enceinte et fonde des quartiers neufs. C’est dans le quartier de l’Université qu’apparaissent surtout les hôtels du temps de Henri IV et de Louis XIII: place Saint-Sauveur et coin de la rue Formage un corps de logis du XVIe et du XVIIe siècle; rue Pémagnie n° 10. dans la cour, un manoir du XVIe siècle. Au n° 6 de la rue des Cordeliers se dresse l’hôtel de Colomby. La façade est complètement nue: plus d’arabesques, plus de vases, plus de fleurons, plus de masques, plus de têtes de lion, une construction sévère qui annonce déjà le grand siècle, mais une jolie tourelle carrée en [p. 72] encorbellement accuse sur l’étroite et sombre rue une saillie prononcée et offre un aspect pittoresque.

A la même époque appartenait aussi une jolie maison située rue du Gaillon n° 1. La tour carrée qui la surplombait lui donnait tout son caractère. Sur la lucarne, beaucoup plus simple que celles de la belle époque se lisait la date de 1582. Ce manoir servit de résidence à Louis XIII lorsqu’il vint assiéger le château en 1620. Le souvenir de cette visite du roi avait été consacré par une statue avec une inscription commémorative élevée en 1623, dans la cour de ce manoir. Statue et inscriptions disparurent d’abord, puis le manoir lui-même, et il ne nous est plus connu que par les lithographies du Dr Pépin et de Bouet.

Adam Cavelier, père de toute une dynastie d’imprimeurs de l’Université, dont les presses livraient aux professeurs quantité de petits traités sur l’antiquité, fait bâtir sa maison rue Saint-Etienne, aujourd’hui rue de Caumont. Un médaillon représente un cavalier armé de toutes pièces et portant sur la poitrine le monogramme du nom de Jésus, avec cette légende: IN NOMINE TVO SPERNEMUS INSVRGENTES IN NOBIS. C’est la marque même de l’imprimeur. A l’angle de la rue Saint-Pierre et de la rue de l’Odon, le poète François Malherbe a rebâti sa demeure sur l’emplacement de la maison paternelle où il était né. Une inscription gravée sur la partie la plus élevée des lucarnes nous l’apprend: Franciscus Malherbeus 1582 Civitatis ornamento Memoriae.

Au n° 71 de la rue Saint-Pierre, la date de 1047 se lit sur l’une des trois belles lucarnes qui surmontent la maison; au n° 49, un bas-relief représente un cheval avec la date 1660. Dans la rue du Moulin, s’élève dans une cour intérieure l’hôtel Du Quesnay de Thon, construction de la fin du XVIe siècle ou du commencement du XVIIe, sans grand caractère. Dans la rue de l’Oratoire, qui fut alors percée, se trouve l’hôtel Patrix. Le cadran solaire porte la date, 1623. Plus de hautes façades, plus de toits aigus, plus de tourelles: une tour d’angle carrée sur la cour, une ornementation qui fait encore quelque effet, si on ne la compare pas aux beaux édifices de la Renaissance. Dans la rue Saint-Jean, au n° 100, on peut voir dans une cour l’hôtel d’Aubigny ou des de Novince, trésoriers de France. Le peu qui en reste montre une construction de même style que l’hôtel Patrix. Au n° 214, la façade de l’hôtel de Beuvron, aujourd’hui bureau de l’octroi. annonce la deuxième moitié du XVIe siècle ou les débuts du XVIIe.

Enfin, presque en dehors de la ville, il faut noter un joli manoir de la fin du XVIe siècle, avec une belle porte d’entrée, un pavillon à toit [p. 73] pyramidal, un colombier carré, vaste et élevé, une belle grange. C’est aujourd’hui une ferme, et, au reste, il est bien probable que le manoir du Pont-Créon n’a pas changé de destination depuis qu’il a été créé en 1599. C’est bien là un de ces manoirs à usage d’exploitation rurale tels que les aimaient les bons gentilshommes campagnards du XVIe et du XVIIe siècle que nous a décrits Pierre de Vaissière dans un joli livre et dont le type le plus saisissant, je ne dis pas le plus parfait, a été le normand Gilles de Gouberville.

A la même époque, au temps de la contre-réforme catholique, les établissements religieux pullulent. Les Jésuites s’installent à Caen en 1609, non sans rencontrer de vives résistances. Le Père Eudes, leur rival, y fonda, en 1643, la Mission; les Carmélites s’installent en 1616, les Pères de l’Oratoire en 1622, les Ursulines en 1624, les Bénédictines du Saint-Sacrement en 1643, les Visitandines en 1631. Les Carmes refont leur église en 1677, les Jacobins font rebâtir tout leur couvent qui « était ruineux », dit un annaliste, et transforment tout le quartier proche des murs, le long du canal Robert, vers 1663. Dans le quartier Saint-Jean, on construit l’hôpital Saint-Louis en 1678. N’oublions pas qu’à Caen fleurit la Confrérie du Saint-Sacrement, alors si puissante en France, dont on connaît l’activité religieuse et charitable.

Les plus importantes constructions qui témoignent aujourd’hui de la renaissance des congrégations religieuses sont celles des Visitandines, des [p. 74] Jésuites et des Eudistes. Les Visitandines se transportèrent, en 1632, au Bourg-l’Abbé, dans la rue des Capucins, aujourd’hui rue Caponière. C’est en 1636 que furent commencés par la Mère Elisabeth de Maupou des bâtiments qui ont été terminés en 1668. L’église a la forme d’une croix grecque, elle est surmontée d’un clocher en forme de dôme; le portail offre les ordres dorique et ionique superposés. C’est donc bien un monument, non de la Renaissance, mais de l’époque classique. Le mobilier est de même époque et de même style. Le maître-autel, remarquable par quatre colonnes de marbre noir, avec ses pilastres de marbre jaspé blanc et noir, sa corniche travaillée, se voit encore dans la nouvelle chapelle des Visitandines, établie dans l’ancienne abbatiale de Saint-Etienne.

Il ne reste plus de l’ancien établissement des Ursulines qui s’étendait depuis la place Singer jusqu’à la rue Saint-Jean, que la partie occidentale du cloître qui témoigne de la grandeur de l’édifice.

Photo Neurdein.

Notre-Dame ou La Gloriette.

Plus intéressantes sont les constructions des Jésuites. Etablis à Caen par Henri IV dans un ancien collège de l’Université, le collège du Mont. Ils s’étendirent bientôt sur tout le quartier compris entre la rue Saint-Laurent, la Rue de Caumont, et les anciennes murailles qu’a remplacées le cours Bertrand, et ils entreprirent en 1684 de se construire une chapelle, qui, devenue de nos jours église paroissiale, est placée sous le vocable de Notre-Dame, mais est plus connue à Caen sous le nom de la Gloriette; le dandy qu’était Barbey d’Aurevilly lui trouvait un air chrétien; elle convenait à son christianisme d’homme du monde qui aime le marbre, les dorures et « les coussins sous les coudes des pécheurs »; et elle avait paru aux révolutionnaires merveilleusement convenable pour la célébration des fêtes décadaires. C’est un bon modèle du style jésuite, avec une façade où l’ordre ionique et le corinthien se superposent, une large nef, une abside demi-circulaire, un large transept. On y voit un bel autel en marbre rouge et blanc, qui provient de la Trinité où il avait été élevé sous l’administration de Mme de Tessé; une décoration murale due à Perrodin, élève de Flandrin, recouvre la voûte en cul-de-four et un groupe en pierre de Vallentin de 1855 représente le bienheureux Eudes dont cette église a recueilli les restes.

Et ce n’est pas la moins singulière fortune du plus remarquable représentant de la Contreréformation catholique en Normandie, si persécuté de son vivant, que ses cendres aient été recueillies par les Jésuites qui ne furent pas précisément ses amis, semble-t-il. Eudes, occupa d’abord une maison sise en face de l’abreuvoir Saint-Laurent et obtint en 1658 des échevins qui venaient de créer la place royale, la fieffe de cette terre. [p. 75] Mais la pose de la première pierre de l’église n’eut lieu que le 20 mai 1664 et la consécration le 23 novembre 1687. Cette église est bâtie dans le même style que celle des Jésuites; c’est aujourd’hui l’Hôtel de Ville; il n’en reste plus que la façade défigurée.

A ce moment-là même, Caen est en train de se transformer. Cette place Royale où le Père Eudes élève la façade de son église est une place nouvelle; ici tout un quartier neuf apparaît sur l’emplacement de ces petits prez enfermés entre l’Odon et la Petite Orne qui avaient été au XVIe siècle le lieu d’ébattement de la société caennaise. Alors on y venait de la ville par les vieilles portes de Saint-Etienne, de la Boucherie, de la porte Saint-Jacques. De Bras les dépeint tout blancs des linges étendus par les dames et demoiselles de Caen et nous les montre aux beaux jours comme le rendez-vous de la société polie, qui vient y faire de la musique. La ville commence à prendre à cette date son aspect actuel; elle cesse déjà d’être une ville forte; elle sort de son enceinte et déborde sur la prairie qui séparait le grand bourg du quartier Saint-Jean; les échevins ont permis d’y construire de manière à former une place rectangulaire dont toutes les maisons devront être semblables, mais un riche bourgeois, [p. 76] M. Daumesnil ne tient pas compte des prescriptions de l’échevinat et surélève sa maison de deux étages pour donner un beau type de construction bourgeoise du siècle de Louis XIV place de la République, n° 23. Des rues nouvelles se sont alors ouvertes dans le même quartier: rue Hamon, rue du Moulin. Dans le quartier Saint-Jean, la même transformation s’opère: on perce alors la rue de Bernières et on commence à abattre de ce côté jusqu’au châtelet Saint-Pierre la ceinture de murailles qui enclôt l’île.

Photo Neurdein.

L’Orne en amont du barrage.

La place Royale bâtie en 1685 voit s’élever la statue de Louis XIV, du sculpteur caennais Jean Postel, et reçoit ses plantations de tilleuls malheureusement disparues aujourd’hui.

D’ailleurs, Caen va commencer à substituer à sa ceinture de murailles une ceinture de verdure. Les petits prés construits, il fallut trouver aux habitants un autre lieu de promenades, de plaisirs, un autre centre pour leurs ébats, un de ces endroits chers aux villes d’autrefois où les bourgeois aimaient à se récréer. Les « petits prez » sont remplacés par les cours. Caen avait sa place Royale, il eut son Cours-la-Reine. On le traça en 1676 depuis le pont d’Amour jusqu’à l’Orne, parallèlement au canal Robert; en 1691, on planta, le long de l’Orne, en remontant jusqu’à Montaigu, une magnifique double rangée d’ormes qu’admira Mme de Sévigné; sur l’un des côtés du cours les ormes existent encore, mais sur l’autre, on les a malheureusement remplacés par des platanes. Le cours circulaire qui rejoint le Cours-la-Reine à la place de la Préfecture forme avec les deux autres l’encadrement de la prairie qui s’étend jusqu’à Louvigny au pied des hauteurs de Venoix, des massifs ombreux formant le fond de ce tableau naturel. Non seulement il y a là, pour cette ville qui est le centre d’un pays d’élevage, un champ de courses idéal dont l’aspect vaut celui de Longchamps, mais encore c’est un des plus jolis passages que ville de France puisse s’enorgueillir d’avoir à ses portes. Ces cours ont vu passer les mélancolies de Barbey d’Aurevilly. Dans le Memorandum il a célébré ce qu’il appelle le Camp du drap vert, la gloire et la beauté du Cours de la Reine qu’il compare avec exagération à la baie de Naples ou à la vue du Bosphore: « Ah! s’écrie-t-il, si Byron avait vécu ici comme Brummell, cette promenade sublime aurait son rang dans les admirations officielles du monde et de l’Europe! Cela est vraiment digne des vers de don Juan ou du Child Harold. »

C’est là que se tiennent les foires annuelles: l’une, la foire Saint-Michel ou foire aux oignons est fort ancienne; l’autre, la foire du printemps, après bien des transformations, a été définitivement établie par Henri IV et [p. 77] c’était il y a trente ans encore une des attractions de Caen. On y voyait toutes les variétés du costume des campagnes normandes, si pittoresque et souvent si bien porté par les femmes de ce pays, mais où sont les neiges d’antan? Il ne reste plus que le bonnet de Bayeux, sévère et mesquin.

Au moment où Caen achevait de prendre sa forme moderne, le fanatisme religieux du roi qu’elle a tant célébré lui porta de nouveau un coup sensible. L’intendant Foucault fut ici l’exécuteur de la pensée de Louis XIV; il fit au protestantisme une guerre acharnée. On ne se contenta plus de l’œuvre peu florissante de ces Nouvelles Catholiques qui au quartier Saint-Jean avaient ouvert un couvent pour les nouvelles converties, on procéda aux enlèvements, aux confiscations, à l’interdiction rigoureuse du culte. L’émigration qui suivit la Révocation de l’édit de Nantes atteignit Caen dans ses œuvres vives. « 4.000 protestants vivaient ici, tout entiers livrés à de pieux exercices, à de vastes opérations commerciales, à des industries qui faisaient vivre au loin le peuple et prospérer le pays. » Ils disparurent, victimes d’une persécution qui ne s’arrêta point avec l’édit. Cependant, en 1691, Caen est encore une ville animée. Le sieur du Fossé qui la visite cette année-là, écrit « qu’elle a des rues si peuplées qu’on les prendrait pour des rues de Paris ». Et c’est la seconde fois, à cinq cents ans d’intervalle, que [p. 78] ce curieux et inattendu rapprochement est fait entre la capitale du royaume et celle de la Basse-Normandie.

Photo Neurdein.

Le Lycée. — Le cloître.

De 1694 à 1704, l’Université reconstruit les bâtiments incommodes et « ruineux » que lui avait abandonnés au XVe siècle Marie d’Orléans et qui ont dû être de nouveau restaurés à la fin du XIXe siècle.

Au XVIIIe siècle, c’est encore à une congrégation, à celle des Bénédictins de Saint-Maur, introduits en 1663 à l’Abbaye aux Hommes, que l’on doit les travaux les plus importants, commencés en 1704 et qui durèrent une partie du siècle. Les nouveaux possesseurs entreprennent la réfection de tous les bâtiments abbatiaux sur les plans du Père Guillaume de la Tremblaye. Deux larges corps de bâtiments s’appuyent à la basilique abbatiale; celui qui est au sud-est forme façade et domine toutes les prairies, le cloître ou cour d’honneur garde encore le cachet monastique dans le Lycée moderne. La salle capitulaire transformée, en chapelle renferme plusieurs tableaux, l’un de Mignard, un autre d’un peintre caennais Restout. On a laissé au réfectoire son ancien usage: avec ses hauts lambris, ses dessus de porte, il a très grand air. On y trouve encore des tableaux acquis par les Bénédictins; un Lépicié représente une scène légendaire d’ailleurs de la vie de Guillaume le Conquérant: le duc de Normandie fait brûler ses vaisseaux après son débarquement en Angleterre. Deux toiles de Mignard ont été contestées, les Archives de l’abbaye témoignent que les religieux croyaient posséder des œuvres de ce peintre. Au milieu du pavillon central se trouve le grand escalier d’une seule volée avec ses magnifiques balustrades en fer forgé et la fameuse devise des bénédictins de Saint-Maur qui convient fort bien à un lycée: Pax, Pax. Au rez-de-chaussée, le Parloir ou salle des actes est une charmante salle du XVIIIe siècle avec de jolies portes et des trumeaux dans le style du temps. Au premier étage sont les études disposées autour du cloître; des dortoirs on a une vue magnifique sur la prairie et sur de vastes cours de récréations ombragées par les arbres du parc. Le lycée Malherbe, par sa situation, par les belles perspectives voisines, par les lignes imposantes de sa façade, par son parloir, son réfectoire, sa chapelle, ses escaliers, mérite bien le nom qu’on lui a autrefois donné de plus beau lycée de France.

Les bâtiments de l’Abbaye-aux-Dames sont de la même époque et du même style et ils sont attribués au même auteur, le P. de la Tremblaye.

Si Caen voit décroître au XVIIIe siècle son activité industrielle, elle devient une ville aristocratique. Alors s’élèvent de beaux hôtels. Ils [p. 79] se présentent généralement ainsi: sur une cour intérieure, les écuries; au premier étage, les appartements de réception, de grandes dimensions, avec glaces, trumeaux; le second étage est plus bas et sans caractère. Ces hôtels sont surtout nombreux dans le quartier Saint-Jean qui a achevé tardivement de se bâtir. « Des têtes de femmes, dit M. E. de Beaurepaire, des consoles ou des fleurons comme décoration centrale des fenêtres, et quelquefois des balustrades d’appui, dont les barreaux semblent plus relever de l’art du tourneur que du sculpteur, ornent leurs façades. » Cela est correct, mais froid, solennel, mais monotone et « que l’on est loin, hélas! de la grâce charmante, de la fécondité d’imagination des merveilleux artistes du XVe et du XVIe siècle! » Si ces hôtels intéressent l’histoire de l’art, c’est par leur décoration intérieure, par leur agencement, par leurs tapisseries, par leurs escaliers aux rampes de fer forgé dont les bâtiments abbatiaux nous offrent au Lycée de si magnifiques spécimens, surtout par leurs riches boiseries. Dès la fin du XVIe siècle, avec les Lefèvre, Caen excellait dans cet art du bois. Malheureusement, la plupart de ces décorations ont disparu: tapisseries, fers forgés, boiseries ont pris le chemin du brocanteur et souvent ont traversé les mers. Trébutien ne voyait plus à signaler dans son guide que les hôtels des n° 33 et 53, rue de Geôle; 80, rue des Quais; 5, rue de [p. 80] l’Engannerie; 44, rue des Carmes. Ajoutons-y, à l’angle de la rue des Jacobins et du boulevard Saint-Pierre, une maison récemment restaurée et l’une des maisons de la place Saint-Sauveur. L’hôtel des Carmes, plus connu sous le nom d’hôtel de l’Intendance, abrite aujourd’hui la Chambre de commerce et est divisé en nombreux appartements. Il avait été bâti par le fameux intendant Orceau de Fontette. C’est là qu’ont résidé les Girondins réfugiés à Caen après le 31 mai 1703, là que fut alors installé le siège du gouvernement fédéral.

Photo Neurdein.

Le Lycée. — L’escalier et les grilles.

De tous ces hôtels, le mieux conservé est celui dans lequel vient de s’installer le Bureau de bienfaisance, connu sous le nom d’hôtel Marcotte. Il se trouve dans la petite rue de l’Engannerie; le salon, bien décoré, offre quatre jolies peintures allégoriques sur toile, une gerbe de fleurs qui fait penser aux tableaux de Blin de Fontenay; enfin, aux angles arrondis, six panneaux sur bois, que l’on a pris longtemps pour des laques chinoises; avec un relief obtenu par la pâte de papier, dans un procédé analogue au vernis Martin, de jolies scènes ont été représentées, scènes de chasse, de pèche, de promenade, promenade en barque, en palanquin. Le décor a l’aspect chinois, mais d’un chinois de paravent. Le type des personnages est français: des moustaches à la tartare et des chapeaux pointus les déguisent mal; une femme porte un col de dentelles sur un décolletage, ce qui en Chine serait bien extraordinaire. Les nègres coiffés de turbans jouent le rôle de serviteurs: ils rappellent tout à fait ceux que l’on voit dans les tableaux de l’école française du [p. 81] XVIIIe siècle; les mouvements, très naturels, sont bien dessinés: notons un nègre qui rame; un autre joue de la trompe, en tête d’un cortège de mandarins; un pêcheur retire ses filets. Les détails d’un minuscule service à thé sont charmants. Tout cela est très joli, très artistique, en même temps que très amusant.

Photo Neurdein.

Le Lycée et le parc. — La place Fontette.

Les guides ne décrivent point l’hôtel Marcotte, ils ne décrivent pas non plus et pour cause, le couvent des Ursulines, situé rue Pasteur. Ces religieuses se transportèrent, quand elles se réorganisèrent après la Révolution, dans deux hôtels qui se trouvent en face du pavillon ouest de l’Université. C’étaient de belles constructions de la seconde moitié du XVIIe siècle ou du commencement du XVIIIe. De jolies salles, malheureusement coupées en petites pièces par les Ursulines, contenaient de magnifiques boiseries sculptées. L’hôtel était surtout remarquable par des jardins fort étendus, peuplés de statues, de dieux, de déesses, un Jupiter qui tenait des palmes de marbre, un buste que l’on croit sans raison décisive être celui de Louis XIV. De très rares visiteurs ont pu contempler ces merveilles, toutes ces richesses qui ont été dispersées ainsi que celles qu’y avaient apportées les Ursulines. Elles possédaient de fort belles tapisseries; préparées par les Religieuses de Caen du vivant de la fondatrice Mme de Bernières, elles avaient été fabriquées à Paris sur les cartons d’un peintre local, Champagne-la-Feye. On y voyait [p. 82] dans le cadre d’un paysage italien l’embarquement de sainte Ursule et des onze mille vierges et leur martyre, sujet qui a inspiré quelques-unes des plus belles toiles de la peinture flamande et de la peinture italienne.

Photo Neurdein.

Les promenades Saint-Julien.

A cette époque appartient également le charmant pavillon des échevins de la Foire, malheureusement resté inachevé. Il s’élevait autrefois comme du milieu des eaux dans une petite île formée par deux bras de l’Orne. Ce pavillon sert aujourd’hui de lieu de réunion aux Sociétés savantes. Il apparaît sur de vieilles estampes avec tout son caractère et pour lui on se sent disposé à faire exception au jugement sévère porté généralement sur les constructions du XVIIIe siècle.

Naturellement cette époque n’a pas vu s’élever d’églises nouvelles; seulement, Saint-Michel de Vaucelles a reçu alors son portail principal et sa tour en coupole qui datent du règne de Louis XVI.

Caen semble alors, pour ainsi dire, avoir tout à fait terminé la partie héroïque, vivante, créatrice de son histoire, C’est une bonne ville de province, calme, paisible, troublée parfois, mais rarement, par les émeutes que cause la faim, dans les derniers temps du règne de Louis XIV ou les débuts du règne de Louis XV. Rien de plus insignifiant, de plus terne que les journaux tenus par les bons bourgeois tels que Jacques Lemarchand, Philippe Lamare. Presque pas un fait qui vaille la peine d’être relevé; ces journaux ne sont intéressants que par leur nullité même. Que l’on est loin des Recherches et Antiquitez de M. de Bras, si vivantes, si colorées. Les gens nous apparaissent si éteints que l’on se demande si la ville était morte, et pourtant elle achève de se transformer.

Le vieil Hôtel de Ville reconstruit 1362 sur le pont Saint-Pierre est abandonné en 1733 pour l’hôtel d’Ecoville et en 1754, malgré les réclamations des habitants, on songe à sa destruction. Les vieilles murailles commencent à subir les atteintes du temps; des brèches y sont faites; les Jésuites transforment en boulevards, en jardins, les fortifications qui les gênent; les murailles du côté nord sont remplacées en 1780 par les promenades Saint-Julien qui donnent une belle perspective sur l’abbaye aux Hommes. La tour Chatimoine qui termine les murs de ce côté disparaît, la rue Guillaume est percée pour faire une entrée de ville; la place Fontette que l’on voulait plus monumentale est créée en attendant que s’y construise un Palais de Justice dont une ville d’art eût pu se passer.

Une aristocratie oisive, un petit peuple de métiers, telle nous apparaît la société caennaise à la veille de la Révolution. Cette aristocratie [p. 83] éclairée n’est pas absolument hostile aux idées nouvelles, mais un parti d’opposition provoque des violences. Le meurtre du major Belzunce, celui du procureur général Bayeux, témoignent surtout de la faiblesse et de l’incapacité des autorités. Caen, ville de beaux esprits, partant de beaux parleurs, dut apprécier les Girondins. Capitale de la Basse-Normandie, chef-lieu d’une généralité ramenée au rôle de chef-lieu de département, elle devait être tentée par une politique provinciale de décentralisation, par le fédéralisme; d’où l’accueil fait aux Girondins réfugiés après le 31 mai, d’où le meurtre de Marat par Charlotte Corday, d’où l’insurrection. Jamais on ne vit mieux que l’on ne fait pas de révolution avec des modérés. Le mouvement fédéraliste échoua piteusement. Robert Bindet pensa justement que l’insurrection ne méritait point l’honneur d’une répression sanglante, mais il rasa le donjon et enleva ainsi à la ville presque les derniers restes de ses fortifications. Caen retomba dans le calme, elle accepta facilement le Consulat, et la domination de Napoléon ne fut troublée que par une émeute d’un caractère économique en 1812.

Photo Neurdein.

Les Cours Caffarelli et Montalivet.

Sous la Révolution, le Consulat et l’Empire, on continua les grands travaux entrepris par l’ancien régime. L’antique port de Caen était depuis longtemps d’un accès difficile. En 1531, sous François Ier, on avait redressé le cours de l’Orne à la hauteur du hameau de Longueval. [p. 84] De nouveaux travaux furent conçus par Colbert et Vauban, mais ils ne furent réellement commencés qu’à la fin du XVIIIe siècle par l’ingénieur Lefebvre et son successeur Cachin. C’est alors que le cours de l’Orne fut de nouveau rectifié, amputé de ses méandres pittoresques. L’île aux Casernes où se trouvait l’Hôtel-Dieu disparut, le bassin actuel remplaça le vieux port, la tour Machart tomba. Le long de l’Orne nouvelle s’élevèrent les cours Caffarelli et Montalivet, qui complétèrent si heureusement le cadre de verdure dont Caen s’enorgueillit.


[p. 85]

Photo Neurdein.

Le boulevard Saint-Pierre. La fontaine des Trois-Grâces.

CHAPITRE VI
LE XIXe SIÈCLE. — LES MUSÉES.

Les transformations de Caen au XIXe siècle. — Les monuments et les statues. — Les Musées: Musée de peinture; Collection Mancel; Musée des Antiquaires.

Avec la création des cours Caffarelli et Montalivet, on peut dire que s’achevèrent les travaux qui ont donné à la ville sa physionomie et sa beauté. Maintenant il s’agit plutôt de conserver que d’ajouter. Depuis un siècle, là comme partout, le vandalisme a fait ses ravages, moins qu’ailleurs cependant. Il y a à cela quelques raisons; la ville n’ayant pas pris une extension considérable échappait par cela même aux grandes percées, aux grands bouleversements. Le caractère circonspect, étroitement ami des traditions de ses habitants, est fidèle au passé. Enfin, on ne saurait oublier les services rendus par la Société des Antiquaires constituée en 1824, par la Société des Beaux-Arts qui célébrait en 1905 son cinquantenaire. Elles ont obtenu le dégagement des absides de Saint-Pierre et de Saint-Sauveur (de Froide-Rue) déparées [p. 86] par le voisinage de pittoresques, mais ignobles échoppes; elles ont, c’est leur principal titre de gloire, préservé de la destruction le vieux Saint-Etienne encore trop abandonné, empêché la démolition complète du vieux Saint-Gilles, recueilli les restes de l’Hôtel-Dieu, sauvé l’hôtel Marcotte. L’église de la Trinité va être enfin rétablie dans son intégrité.

Mais en regard de ces belles campagnes des Sociétés savantes, que d’actes de vandalisme municipal et bourgeois! Il est de tradition d’incriminer les ravages des protestants — et nous n’avons rien dissimulé des pertes que les sauvages destructions de 1562 ont été causées à l’art, surtout au mobilier des églises — d’accuser le vandalisme révolutionnaire: Caen ne lui peut reprocher que la démolition de la statue de Louis XIV et la fermeture de nombreuses églises qui compromit l’existence de plusieurs d’entre elles; — d’accuser l’ignorance des chapitres, des moines et du clergé; — et si ailleurs ce reproche n’est que trop fondé, il est juste de remarquer que dans cette ville de science et d’archéologie, le clergé, mieux instruit de ses devoirs, a généralement travaillé à restaurer les édifices et leur mobilier; mais qui a fait la statistique des ruines causées par l’esprit de mauvaise économie régnant au temps du roi Louis-Philippe et qui n’a pas été limité à ce régime et à cette période? En 1836, la flèche de Saint-Sauveur-du-Marché avait besoin de réparation; on la fit abattre, il n’eut pas coûté plus cher de la consolider. En 1864, on a démoli le chœur de Saint-Gilles pour dégager la rue des Chanoines — une des rues les plus paisibles de Caen — et ouvrir sur les tours de Saint-Etienne une perspective que l’on a de partout ailleurs. « Les plaies de Saint-Gilles sont encore béantes », disait Ruprich-Robert en 1882, et quelle triste chose quand on vient de contempler le joli portail de Le Prestre, de se trouver en face de cette église éventrée, de cette ruine lépreuse couverte d’affiches! Mais où est l’Hôtel-Dieu, cette belle construction des Plantagenets, encore debout en 1830, dont les derniers vestiges ont disparu; où est la tour des Carmes? et aussi, où est le Châtelet Saint-Pierre? Le pavillon des Sociétés savantes est écrasé par le voisinage d’une Gendarmerie colossale et coûteuse. Disparu le moulin qui, au dire de Barbey d’Aurevilly, signalait si bien l’entrée de la ville, disparu le pont entre les deux cours; disparu le vieux Pont-Saint-Jacques dont une rue nous rappelle encore le nom et où certain soir de 1856, le grand écrivain normand venait rêver et se rappeler les années de sa jeunesse d’étudiant; disparus les Petits Murs. L’abside de Saint-Pierre, au lieu de se mirer dans les eaux de l’Orne, domine une grille et une station de voitures de places. Et voici la plus grande [p. 87] transformation qu’ait subie Caen au cours du XIXe siècle, celle qui a le plus modifié la topographie de la ville, changé l’aspect de quelques-uns de ses monuments et en particulier de sa merveille, l’abside de Saint-Pierre. Depuis les prairies jusqu’au pont de Courtonne, la Petite Orne entourait de ses eaux le pavillon des échevins de la Foire, venait longer les Petits-Murs, passait sous le pont Saint-Pierre veuf de son Hôtel de Ville depuis déjà un siècle, mais encore très pittoresque, et enfin baignait l’abside de Saint-Pierre. Le pont et ses maisons gothiques se reflétaient dans l’eau, comme on peut le voir dans la gravure si connue de Delaunay. Plus loin, se trouvaient la pittoresque rue des Quais et, en face, l’abreuvoir, au pied de la tour Guillaume-le-Roy que nous montrent d’anciennes estampes. Comme l’hygiène le demandait, l’Orne aux eaux basses, les Odons aux eaux fétides, furent couverts en 1862, et le nouveau boulevard, avec ses beaux arbres, la fontaine des Trois-Grâces et les hautes lucarnes de l’hôtel de Than, a un cachet presque parisien.

Photo Neurdein.

L’Université. — La bibliothèque.

D’autres changements ont eu lieu encore; celui qui a fait le plus de bruit, un bruit qui a retenti jusqu’à Paris ou plus exactement qui a retenti à Paris et s’est ensuite répercuté dans la paisible ville, ce fut la transformation de la Place Royale. Le Louis XIV restauré au XIXe siècle [p. 88] fut relégué il y a quelque trente ans sous les ombres du Parc, devant le Lycée. Avec lui disparurent les tilleuls qui faisaient à la Place un si joli cadre et lui donnaient tout son caractère: un jardin public banal avec un kiosque à musique et la statue de Demolombe les ont remplacés. Disparu aussi le bastion Henri IV qui datait des Jésuites et était devenu une des promenades chères aux vieillards et aux bébés. Les éloquentes protestations de Trébutien n’ont pu rendre à Caen « sa Petite Provence ».

Voyons maintenant ce que le XIXe siècle a fait pour l’embellissement de Caen: une Préfecture dans le style gréco-romain, avec des colonnes rostrales un peu inattendues sur la façade d’un bâtiment administratif; mais les jardins sont idéaux et la disposition intérieure des appartements est heureuse; un Théâtre qui ressemble à tous les théâtres et n’est point laid; une École normale d’instituteurs bien située et spacieuse. On a utilisé mal, pour l’Ecole normale des institutrices, le Palais de Guillaume qu’elles ne prennent pas pour un palais, tant il est peu confortable. Le Palais de l’Université, rebâti sous Foucault au commencement du XVIIIe siècle, a dû être reconstruit, mais on y a ajouté une bibliothèque qui le complète heureusement: elle se présente bien extérieurement et à l’intérieur c’est un modèle d’installation logique et confortable.

Photo Neurdein.

Le jardin des plantes. — Les serres.

[p. 89] Le XIXe siècle a été un siècle de sculpture et de statuaire. En 1828, sous la Restauration, on éleva sur la place du Lycée un monument au duc de Berry; dépouillé de ses bas-reliefs en 1830, il n’apparaît plus que comme un monolithe ridicule. La cour d’honneur de l’Hôtel de Ville a reçu deux jolis groupes en bronze: les Dénicheurs de M. Lechesne que Théophile Gautier appréciait en termes élogieux, mais quelques peu énigmatiques lorsqu’il disait « qu’ils forment les deux chants d’une idylle ». L’autre groupe d’Arthur Leduc, intitulé Centaure et Bacchante est d’une belle allure.

Photo Neurdein.

Le monument aux mobiles du Calvados.

Le Jardin des Plantes renfermait, avec la pierre tombale de Desmoueux, l’un de ses fondateurs, une statue de Malherbe représenté en Apollon, la lyre à la main, oeuvre qu’un sculpteur caennais avait composée pour Segrais. Toutes deux sont fort endommagées par les intempéries qui ont détruit une autre œuvre remarquable de Lechesne, l’Amour vainqueur de la férocité.

Que dire de la statuomanie qui a sévi ici, comme partout ailleurs? L’esprit très normand, très provincial des Caennais nous a préservés des monuments à Thiers, à Gambetta, à Carnot, que chaque citoyen peut admirer, mais autrement qu’en bronze: il nous a valu un Laplace et un Malherbe qui s’ennuient devant l’Université, un Elie de Beaumont [p. 90] qui n’égaie pas la place du Marché, enfin et surtout, un Demolombe émergeant de sa chaire. Ce groupe du XXe siècle a remplacé dans le Jardin public la plus jolie des statues de Caen, celle d’Auber, un marbre dû à l’initiative de la Société des Beaux-Arts et au ciseau de Delaplanche; transportée récemment dans le foyer du théâtre, elle y est mieux à sa place. La guerre de 1870, ici comme en beaucoup d’autres cités, a inspiré le Monument aux mobiles du Calvados qui n’est pas sans mérite et dont les bas-reliefs retracent les campagnes du régiment à l’armée de la Loire. Il se dresse sur les bords de l’Orne, en face des casernes, dans un joli site.

L’Hôtel de Ville qui du Châtelet-Saint-Pierre avait émigré à l’hôtel d’Ecoville s’est installé pendant la Révolution dans les bâtiments des Eudistes. Dans l’église on a trouvé place pour une salle de spectacle, décorée avec goût en 1858, pour la bibliothèque et pour le musée.

Au XIXe siècle, en effet, Caen achève de devenir une ville d’art par la création de ses musées. Le musée de peinture a été l’un des quinze musées constitués le 14 fructidor an VIII pour recevoir le trop-plein des collections du Louvre et de Versailles démesurément accrues par les confiscations de la Révolution et les dépouilles des pays conquis. Comme l’a dit justement M. Engerand: « C’était son renom de ville universitaire et de capitale intellectuelle de la Normandie qui motivait cette faveur gouvernementale et désignait Caen comme l’un des principaux centres artistiques de France. » On réserva aux collections l’aile gauche du séminaire des Eudistes parallèle à l’église. Le Musée n’a point changé de place depuis ce temps; il s’est d’ailleurs installé très lentement par le fait de la négligence des administrations préfectorale et municipale d’alors. Le musée de Caen, comme beaucoup d’autres, eut à subir des réclamations des alliés, pendant l’occupation étrangère de 1815; mais l’habileté et le courage d’Elouis, le conservateur, secondé par la diplomatie du maire de Caen, M. de Vendœuvre, avaient réussi à limiter à peu de chose les pertes réelles. On conserva le Sposalizio du Pérugin réclamé par la ville de Pérouse. A cette époque commencent les envois de l’Etat, notamment une partie de la collection Campana et les dons particuliers: don de la collection de M. Lefrançois, de la collection Montaran, quelque peu surfaite, de M. Pierre-Aimé Lair; enfin, le don « vraiment royal » de M. Mancel, ancien libraire. La déplorable installation matérielle du musée dans un local qui n’est rien moins que propre à cet usage, qui est petit et sombre, n’encourage pas les donations, empêche les acquisitions et paralyse les [p. 91] louables efforts du conservateur, M. Ménégoz. Mais tel qu’il est il fait une bonne figure parmi nos grandes collections provinciales et présente un très réel intérêt. Parcourons-le rapidement en marquant les principales toiles de chaque école et en nous arrêtant devant quelques tableaux fameux soit pour les polémiques qu’ils ont soulevées, soit pour leur valeur artistique.

Photo Neurdein.

Le Pérugin. — Le mariage de la Vierge.

Commençons par l’école italienne. « Le Mariage de la Vierge par Pietro Vanucci, le Pérugin. A tout seigneur tout honneur. Quand il n’y aurait que ce tableau dans l’Hôtel de Ville de Caen, il constituerait à lui [p. 92] seul un musée. De tels tableaux absorbent tout l’éclat d’une collection et écrasent de leur voisinage d’excellentes œuvres, même des plus excellents maîtres », disait en 1851, un connaisseur des plus délicats et des plus compétents, M. de Chennevières-Pointel. Je ne sais si l’on ne trouverait pas aujourd’hui qu’il y a dans cet enthousiasme quelque exagération, surtout en ce qui concerne cette supériorité écrasante sur toutes les autres toiles du musée que lui attribue le critique. Simplicité classique du cadre, groupement aisé et naturel des personnages, attitude hiératique, presque encore primitive de la Vierge, de saint Joseph, du prêtre, voilà ce que nous voyons à louer dans le Sposalizio. Si Barbey d’Aurevilly a pu écrire que « le Sposalizio est une chose de premier ordre en art chrétien et qui nous montre combien Raphaël est grand puisqu’il a pu planer sur cela et refaire ce tableau superbe », d’autres, des Caennais surtout, préféreront le Sposalizio du maître à celui du disciple et lui trouveront des attitudes plus simples et plus naturelles. Mais qui ne sait [p. 93] aujourd’hui qu’un audacieux critique a entrepris de souffler sur ces enthousiasmes? il mit en cause l’attribution du Sposalizio au Pérugin, essaya de détruire la légende de Raphaël copiant le tableau du Maître et prétendit enfin que la toile du Musée de Caen était l’œuvre d’un autre élève du Pérugin, le Spagna: loin d’avoir été l’inspiratrice du tableau du Sanzio, elle n’en aurait été au contraire qu’une copie maladroite. Ce n’est pas le lieu de discuter ici cette thèse, la compétence nous ferait défaut. L’œuvre paraît bien de la manière du maître. Peut-être les inscriptions trouvées par M. Ménégoz sur les vêtements des personnages donneront- elles la clef du problème? N’y a-t-il pas quelque ressemblance de type entre le saint Joseph du Sposalizio et le Saint-Jérôme qui se trouve en face?

Photo Neurdein.

Le Pérugin. — Saint-Jérôme.

Arrêtons-nous encore devant une superbe esquisse de la Cène et devant la Descente de Croix, du Tintoret. M. de Chennevières en loue [p. 94] le coloris riche, intense et clair, il en trouve la composition dispersée et romantique et n’a d’admiration que pour la Vierge évanouie qui en compose, à son gré, le plus fort intérêt. Il jugeait toute la peinture religieuse à ce critérium... le sentiment religieux, comme si ces Italiens étaient des primitifs, des gens de foi simple et naïve. C’étaient de grands artistes épris de belles formes, de mouvements justes. Delacroix, passant à Caen, en avait fait une copie au pastel. Qui n’admirera, en effet, les raccourcis superbes, la justesse des attitudes, la vigueur, la souplesse des mouvements de ces corps pliant sous le fardeau qu’ils descendent? Pendant que Delacroix copiait la Descente de Croix, son ami, M. Villot, s’attaquait à la Tentation de saint Antoine de Véronèse. Avec le Pérugin pour lequel il a une admiration respectueuse et où on sent un peu la commande, Barbey n’a vu dans le Musée que la Tentation de saint Antoine, elle le tenta visiblement et il lui a consacré une de ses pages les plus chaudes.

Photo Neurdein.

Le Tintoret. — La Descente de Croix.

La Judith de Véronèse, une des œuvres puissantes que possède le Musée provient des collections du Roi et très probablement avait figuré auparavant dans celle du malheureux Charles Ier. On attribue au Véronèse les Israélites sortant d’Egypte qui forma jadis le dessus de porte du cabinet de la duchesse de Chartres.

Photo Neurdein.

David Téniers. — La Fumeuse.

Notons encore l’Ecce homo de Tiepolo, le Coriolan du Guerchin et [p. 95] quelques toiles de l’école espagnole, un Couronnement d’épines, de Ribeira: on y retrouve le génie sombre et tourmenté du maître. Un Saint-Pierre d’un inconnu nous offre une tête singulièrement expressive et pittoresque de vieux pécheur: bouche édentée, veines du cou saillantes et regard plein d’extase.

Photo Neurdein.

Rubens. — Melchissédec offrant le pain et le vin à Abraham.

L’école flamande, moins nombreuse que l’école italienne, est représentée par quelques bonnes toiles: un superbe portrait de vieille femme de Frans Floris Franc Flore, admirable de réalisme, une Kermesse de Brughel le Vieux, bon spécimen de la manière du maître, un Saint-Sébastien de Denis Calvaert, qui provient de l’église Saint-Pierre. Un Melchissédec offrant le pain et le vin à Abraham est quelquefois désigné sous le titre: Distribution de pain à des soldats. M. de Chennevières donne de bonnes raisons de penser que cette grande composition est bien de Rubens. Les démarches d’Elouis valurent au musée la superbe tête de Mendiant de Jordaens qui est si bien dans les tons du grand peintre, une des plus belles toiles du Musée. On peut aussi admirer quelques-unes des meilleures œuvres de Snyders, de ces trophées de gibiers, oies, chevreuils, lièvres, faisans, où il excelle; deux bonnes [p. 96] toiles de Van der Meulen, esquisses très soignées, dit M. Engerand, des modèles exécutés par les manufactures des Gobelins. La peinture flamande et la peinture hollandaise ont particulièrement souffert du déplorable incendie de 1905 qui leur a fait perdre d’un seul coup: la Fumeuse attribuée à David Téniers, un Paysage de Salomon Ruysdaël, le Portrait de Médecin de Salomon Koning, une Scène d’intérieur de Richard Brackenburgh.

Photo Neurdein.

Snyders. — Trophée de gibiers.

Philippe de Champaigne est la transition toute naturelle pour passer de l’école flamande à l’école française. S’il ne compte pas ici des œuvres aussi nombreuses qu’à Lille ou à Bruxelles, trois belles toiles et non des moindres y célèbrent son nom. C’est d’abord le Vœu de Louis XIII provenant de Notre-Dame de Paris et qui au point de vue historique a bien son intérêt pour des Normands restés si longtemps attachés à cette procession du 15 août dite du vœu de Louis XIII. La figure du roi est un des beaux portraits de ce maître. Plus froids paraîtront l’Annonciation et la Samaritaine, bons exemples des toiles de sainteté du plus grand peintre qu’ait produit la Renaissance catholique du XVIIe siècle.

Quittons le peintre mystique et ses bleus si caractéristiques et allons contempler les Français. M. de Chennevières se refuse à attribuer à Lebrun le Daniel dans la fosse aux Lions et l’esquisse du Jugement dernier. Quant au Baptême de Jésus-Christ, il a bien été commandé au célèbre peintre du roi vers 1670 par les marguilliers de Saint-Jean; mais un inventaire de cette église 1707 nous apprend que ce n’est qu’une copie retouchée par lui de l’original qui figurait à Saint-Jean d’Amiens. Le Salomon marchant devant l’Arche qu’il fait transporter au Temple n’est point d’Eustache Lesueur, mais d’un Blaise-Nicolas Lesueur qui remporta avec ce tableau un second Prix de peinture au [p. 97] concours de 1745 pour les prix de Rome; une superbe chasse au sanglier de Oudry, plus exactement Une laie et ses marcassins surpris par une meute est signée et datée. L’école française est surtout remarquable par les portraits. Il y a là de Rigaud des œuvres de premier ordre; un tableau représentant un officier général avec son bâton de commandement qu’on a pris longtemps pour un portrait du maréchal de Villerov. Le bâton de commandement du tableau de Caen ne porte pas les fleurs de lys, ce n’est donc pas le portrait d’un maréchal de France. M. Gaétan Guillot a comparé ce portrait à ceux d’Antoine Ier Grimaldi dont la fille épousa un Goyon Matignon, seigneur de Torigni, et au portrait de Versailles qui représente le comte de Toulouse. Rigaud a sans doute peint d’abord celui-ci, puis a transporté dans les trois autres toiles fonds, accessoires et pose. Si belle que soit cette œuvre, son éclat sera toujours effacé par celui que dégage le portrait d’un personnage beaucoup plus modeste, Marie Cadenne, femme du sculpteur Desjardins. Ici, le peintre a déployé toutes les ressources de sa palette. On n’est pas seulement séduit par une physionomie intelligente, plus expressive que belle, mais par une science consommée de la draperie et des couleurs.

Photo Neurdein.

Philippe de Champaigne. — Jésus et la Samaritaine.

[p. 98] S’il y a jamais eu en pointure une école normande, c’est celle des peintres de portraits du XVIIIe siècle. Tournières (1669-1752) ne fait pas mauvaise figure auprès de Rigaud. Un portrait en buste d’une effrayante vérité représente le chancelier Pontchartrain; un portrait du graveur Audran, jolie bouche aux lèvres minces, nous montre une de ces belles têtes d’homme dont la moustache et la barbe ne cachaient point l’expression et que ne déparait point la perruque. Voici maintenant tout une famille de peintres, les Jouvenet et les Restout: de François Jouvenet un portrait du Romain, moine dominicain et architecte célèbre; et de Jean Jouvenet lui-même Apollon et Thètys; d’Eustache Restout une copie d’après le Poussin du Repas chez Simon le Pharisien. Un autre peintre caennais, Blin de Fontenay, a excellé dans les fleurs, comme en témoignent plusieurs tableaux du Musée; mais il était fort capable de peindre un portrait et c’est ce qui permet de lui attribuer la Jeune femme encadrée [p. 99] dans une guirlande de fleurs. Ce tableau est signé de Fontenay. On ne sait trop pourquoi on a voulu lui enlever le portrait de femme pour l’attribuer à Coypel et voir là la maîtresse du Régent, Mme de Parabère. Un peintre caennais, M. Ravenel, croit que ce portrait pourrait bien être celui de Mme de Fontenay elle-même, fille d’un autre peintre de fleurs, Monnoyer. De Robert Lefèvre, peintre bayeusain du XIXe siècle, le Musée possède les Trois Grâces, des portraits, un Christ qui serait mieux à sa place dans une église.

Photo Neurdein.

Rigaud. — Un officier général.

L’école française du XIXe siècle nous offre aussi de très jolies œuvres. Barbey d’Aurevilly a célébré avec enthousiasme Achille jurant de venger la mort de Patrocle, une des plus belles toiles de Gérard, offerte par son neveu, le baron Gérard. Notons le joli Marché du XVIIIe siècle de Ph. Rousseau, une Vache au pâturage de Brascassat, un taureau, esquisse du bon peintre des vaches normandes, Voisard Margerie. Les paysages de la province ont inspiré de belles toiles de Motelay, un clos, les bords de l’Orne; Rame et ses moutons sont devenus populaires. Enfin, un don de Mme Tillaux, femme du fameux médecin, une des gloires du Lycée, a récemment enrichi le Musée d’un beau portrait de Bonnat, œuvre magistrale de ce maître, qui attire déjà vers le Musée de nouveaux visiteurs.

Photo Neurdein.

Blin de Fontenay. — Fleurs et jeune femme.

Il faut faire un sort à des toiles qui n’ont pas une grande valeur artistique, mais qui ont eu le mérite d’être très regardées: le Guillaume le Conquérant et la Bataille d’Hastings de Debon. Ces compositions historiques du genre romantique, sans aucune valeur documentaire et sans grande valeur picturale, sont des pages de notre histoire provinciale, [p. 100] de notre histoire nationale et surtout de l’histoire nationale d’Angleterre. Entre un pèlerinage au tombeau de Guillaume ou au tombeau de Mathilde, une excursion à l’église de Dives. les Anglais viennent contempler la Bataille d’Hastings. Le Guillaume le Conquérant a été transporté dans l’escalier de l’Hôtel de Ville et la Bataille d’Hastings, victime de l’incendie de 1905, pourrait être restaurée d’après une copie de l’excellent peintre caennais, Tesnière. Celui-ci peut être admiré dans les deux genres qu’il a cultivés: une reproduction des sites pittoresques du vieux Caen, l’Abreuvoir des petits murs, et dans ses études marines: Les rochers de Lion. On trouvera encore quelques coins normands, un Boucher et un Vigée-Lebrun récemment authentiqués dans la salle consacrée à la collection Montaran.

Photo Neurdein.

Rousseau. — Un marche au XVIIIe siècle.

La collection donnée par M. Mancel, ouverte le mardi et le dimanche, a son autonomie; elle figure dans une salle spéciale à côté du Musée. Lorsqu’elle se trouvait encore chez son possesseur, elle avait provoqué l’admiration enthousiaste, d’ailleurs légitime, de Barbey d’Aurevilly. Il n’avait pas assez de louanges pour la Vierge attribuée à Van Eyck, qu’il trouvait plus intéressant de donner à Memling dont il rappelait la romanesque et d’ailleurs inexacte légende, pour un portrait d’évêque par le Guide et pour l’esquisse du Martyre de saint Sébastien par Van Dyck. La collection compte des estampes par milliers, des livres d art, des manuscrits du plus haut intérêt. Jamais don plus royal n’a été fait à une cité.

Le colonel Langlois a légué, lui aussi, à la Ville, une importante collection qui a son local distinct au rez-de-chaussée du Pavillon des sociétés savantes.

[p. 101] La sculpture du moyen âge, on ira l’admirer rue de Caumont, au Musée des Antiquaires, situé dans l’ancien collège de l’Université, le collège du Mont qui a été de 1609 à 1762 le collège des Jésuites. Il a recueilli le portail de l’Hôtel-Dieu, quelques façades de maisons du XVIe siècle. Dans l’intérieur nous pouvons contempler, posé sur le sol, le dessus de la porte d’une maison du Vaugueux, une niche qui contenait une Cléopâtre, méconnaissable aujourd’hui, et au-dessus un petit temple rond. Niche et petit temple rappellent tout à fait les lanternons de l’hôtel d’Ecoville. La légende veut que nous ayons ici la maison d’Hector Sohier, c’est bien plutôt celle des Le Prestre qui habitaient au Vaugueux. Dans la même salle, une magnifique cheminée provient d’une maison de la rue Saint-Jean; des cariatides l’encadrent; des cadres successifs, trop compliqués, trop chargés, entourent un bas-relief. Un cavalier d’un beau [p. 102] mouvement perce de sa lance le dragon; dans le lointain on aperçoit les tours d’une ville; une jeune fille s’avance sur un rocher. Il y a de l’allure dans le cheval, de la perspective dans l’ensemble de cette composition. Saint-Georges est un des sujets familiers de la Renaissance. A Florence, Donatello le traite avec l’aisance gracieuse du génie et Michel Colombe, non sans quelque lourdeur, le représente au château de Gaillon.

Photo Neurdein.

Musée des Antiquaires. — Cheminée du XVIe siècle.

Aux belles pièces que nous venons de signaler, il faut ajouter la célèbre coupe dite de Guillaume le Conquérant qui est en réalité un travail italien du XVe siècle. L’histoire de Caen est encore représentée aux Antiquaires par une toile qui provient du Musée. C’est un souvenir de la soumission de la ville à Louis XIII en 1620: un joli fond nous montre [p. 103] la ville de Caen, telle qu’elle se présentait alors, un peu romantisée peut-être. Le jeune roi porte la robe aux fleurs de lys. A droite, se tiennent le prince de Condé, Gaston d’Orléans, frère du Roy, le duc de Luynes, le comte de la Rochefoucauld, grand aumônier de France, archevêque de Paris, le maréchal de Praslin; à gauche, les députés de la ville de Caen et à leur tête le lieutenant général du bailli, le fils du poète Vauquelin de la Fresnaye, Blondel d’Ungy, Malherbe de Bouillon, procureur du roi, un des parents du poète, le recteur de l’Université, reconnaissable aux massiers qui le précèdent. Notons encore, dans la collection des sceaux, le sceau de l’Université avec la Vierge et de jolis échantillons d’un art industriel local, celui de la dentelle.

Photo Neurdein.

Lucarne du Musée des Antiquaires.

Voilà pour Caen, mais que d’autres belles choses normandes renferme le musée: l’époque gauloise est représentée par les bracelets du cimetière de Mondeville; l’époque gallo-romaine, par des débris des monuments de Vieux et du temple de Bayeux; l’époque mérovingienne par le merveilleux écrin qui renferme les bijoux d’Airan; la sculpture gothique par des pierres tumulaires, des statuettes, une belle pierre peinte, si curieuse, si naïve, le rétable de Corfontain.

Le musée ne s’est pas borné à l’archéologie normande, il a reçu de M. Lottin de Laval des inscriptions et des bas-reliefs relevés à Babylone et à Persépolis.

Ajoutons que le vieux Saint-Etienne est, lui aussi, une sorte de Musée, puisqu’il renferme quantité de débris intéressants de la sculpture des églises de Caen; là encore on formule le vœu que toutes ces choses soient classées et étiquetées au rez-de-chaussée d’un musée qui renfermerait toutes les collections caennaises et mettrait définitivement à l’abri et en valeur tant de trésors qui contribuent, avec ses monuments, à faire de Caen une ville d’art.


[p. 104]

Photo Neurdein.

Vue générale de Bayeux.