XII

Description de Magdala.—Climat et provision d'eau.—Les maisons de l'empereur.—Son harem et ses magasins.—L'église.—La prison.—Gardes et geôliers.—Discipline.—Visite préalable de Théodoros à Magdala.—Massacre des Gallas.—Caractère et antécédents de Samuel.—Nos amis Zénab l'astronome et Meshisba le joueur de luth.—Gardes de jour.—Nous bâtissons de nouvelles huttes.—Les serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.—Notre enceinte est agrandie.

L'Amba[22] de Magdala, situé à environ 320 milles de Zulla, et environ 180 milles de Gondar,[23] s'élève dans la province de Worihaimanoo, sur la frontière de la province de Wallo-Galla. Il est d'un accès difficile à cause des vallées profondes et des ravins étroits et perpendiculaires qui le séparent des rivières de Bechelo, de Jiddah et de la plaine de Wallo. Il est isolé an milieu des gigantesques masses qui l'environnent, et vu du côté ouest il ressemble à un croissant. A l'extrême gauche de cette courbe apparaît le petit plateau des Fahla, qui rejoint par une petite langue de terre, un pic plus élevé que l'Amba et appelé Selassié (Trinité) à cause de l'église qui y a été érigée et qui porte ce nom. De Selassié à l'Amba de Magdala se trouve la grande plaine d'Islamgee; à plusieurs centaines de pieds au-dessous des pics qu'elle sépare, plusieurs villages ont été bâtis par les paysans qui cultivent le terrain pour l'empereur, les chefs et les soldats de l'Amba. Les domestiques des prisonniers ont aussi là quelques portions de terre qui leur ont été données et où ils peuvent élever des huttes pour eux et pour leur bétail. Le samedi un marché hebdomadaire, autrefois bien approvisionné, y est tenu au pied même du Selassié. De nombreux puits y ont été creusés pendant la sécheresse près des sources d'Islamgee, lesquels fournissent une petite provision d'eau qui ne tarit jamais. D'Islamgee jusqu'à Magdala la route est très-escarpée et très-pénible. A partir de la première barrière, elle suit le flanc de la montagne parfois très-abrupte. Du côté droit, les parois de l'Amba s'élèvent comme une gigantesque muraille surplombant sur un abîme. De la première à la seconde porte la route est excessivement étroite et escarpée, coupant à angle droit la première partie. De petites défenses de terre ont été élevées sur les flancs de la route près des portes pour protéger tous les points faibles. Le sommet de la hauteur est fortement défendu et entouré de meurtrières. Deux autres portes conduisent à l'Amba du pied de la montagne; l'une d'elles a été condamnée il y a quelque temps, mais l'autre appelée Kafir Ber, est ouverte du côté du pays de Galla. L'Amba est fortifié par la nature elle-même, et Théodoros a ajouté à la nature par des travaux considérables.

Le plateau de Magdala est plus long que large, quelque peu irrégulier, d'environ un mille et demi de longueur, et, dans sa partie la plus large, d'un mille de largueur. C'était une des plus puissantes forteresses de l'Abyssinie, et, par sa position entre les plus riches plateaux du Dahonte, du Dalanta et du Worihaimanoo, très-facile à approvisionner. Magdala est à plus de 9,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, elle jouit d'un magnifique climat. Tous les soirs pendant toute l'année sans exception, il faut allumer du feu, et quoique pendant les quelques mois qui précèdent la saison des pluies la température s'élève beaucoup, cependant dans nos huttes nous n'avons jamais été incommodés par la chaleur. Les terres élevées qui entourent l'Amba à une certaine distance sont froides et stériles, ce qui est dû à l'altitude de ces parages; même plusieurs des pics du district de Galla sont pendant quelques mois, couverts de neiges et de frimas. Pendant les pluies et aussi pendant les mois qui suivent les pluies, l'eau y est abondante, mais de mars aux premières semaines de juillet elle devient de plus en plus rare, jusqu'à ce qu'on ne l'obtient qu'avec beaucoup de difficulté. Pour remédier à cet inconvénient, Théodoros, avec sa prévoyance habituelle, a fait construire plusieurs citernes sur la montagne, et creuser des puits dans les endroits favorables. Ses efforts ont été couronnés de succès; les puits ne donnent, il est vrai, qu'une petite provision d'eau, mais cette provision est constante et ne diminue pas de toute l'année. L'eau recueillie dans les citernes est de peu de ressource; ces réservoirs n'étant pas recouverts après les pluies, et l'eau entraînant toute espèce de détritus, devient bientôt tout à fait impotable. Les sources principales sont à Islamgee, il y en a bien quelques-unes à l'Amba lui-même; mais elles sont peu de chose quant à l'importance et au nombre de celles qui sortent sur les flancs de la montagne depuis son sommet jusqu'à sa base. Magdala n'était pas seulement une forteresse pour Théodoros, c'était aussi une prison, un arsenal, un grenier et un lieu de protection pour ses femmes et sa famille. L'habitation du roi et le grenier étaient au centre de l'Amba; en face, vers l'ouest, un grand espace bien éclairé avait été laissé ouvert; derrière se trouvaient les maisons des officiers et de la suite de l'empereur; à gauche, les huttes des chefs et des soldats; à droite, sur une petite éminence les pied-à-terre et les magasins, le quartier des soldats, l'église, la prison; et par derrière encore un autre grand espace ouvert, regardant le plateau du Galla, le Tanta.

Les habitations de Théodoros n'avaient rien de royal autour d'elles, elles étaient bâties sur le même modèle que les huttes ordinaires, seulement dans de plus grandes proportions. Du reste, je crois qu'il y tenait très-peu; il préférait sa tente plantée à Islamgee ou sur quelque sommet voisin, à la demeure la plus vaste et la plus commode de l'Amba. A sa répugnance pour toute espèce de maison, en général s'est ajouté depuis un motif particulier contre l'Amba. La plus grande partie de ses maisons était occupée par ses femmes, ses concubines, ses eunuques et ses servantes. Les huttes pour le tef et pour le grain étaient dans la même enceinte, mais séparées des appartements de ses femmes par une forte défense. Les greniers consistent en une demi-douzaine de huttes très-élevées, et protégées de la pluie par un double toit. Ils contiennent de l'orge, du tef, des haricots, des pois, et quelque peu de froment. Tous les grains sont conservés dans des sacs de cuir empilés les uns sur les autres jusqu'aux toits. On dit que lors de la prise de Magdala par nos troupes, le grain y avait été amassé en quantité suffisante pour alimenter toute la garnison et tous les habitants de l'Amba au moins pendant six mois. Les demeures des chefs et des soldats étaient bâties sur le modèle des maisons circulaires de l'Amhara avec un toit de forme aiguë. Les huttes des soldats de la classe inférieure étaient bâties sans ordre dans un espace étroit afin que si un incendie venait à éclater, ces huttes toujours au nombre de vingt ou trente et bâties sous le vent, une fois brûlées jusqu'au sol, devinssent ainsi un obstacle au fléau. Les chefs principaux avaient plusieurs maisons pour leur usage, toutes situées dans une même enceinte, entourées et séparées de celles des soldats par une forte haie. Environ un an avant sa mort, Théodoros avait amassé à Magdala tous les débris de ses premières richesses. Quelques hangars renfermaient des mousquets, des pistolets, etc., etc.; d'autres des livres, des papiers, etc., etc.; d'autres des tapis, des shamas, de la soie, de la poudre, du plomb, des flèches, des chapeaux, et aussi le peu d'argent qu'il possédait et dont il s'était emparé à Gondar; les biens mêmes de ses ouvriers furent aussi envoyés à Magdala pour y être gardés. Tous les magasins d'approvisionnement furent couverts d'une espèce de drap noir, appelé mâk, et fabriqué dans le pays. Une ou deux fois par semaine les chefs se donnaient rendez-vous dans une petite maison bâtie à cet effet dans l'enceinte des magasins pour discuter, soi-disant, les affaires publiques, mais je crois que c'était plutôt pour s'assurer personnellement que les trésors confiés à leurs soins étaient en parfait état et bien gardés.

L'église de Magdala, consacrée an Sauveur du Monde (Medani Alum), n'était pas, sous plusieurs rapports, digne d'un tel lieu. Elle était de récente construction, petite, sans aucun des ornements ordinaires tels que les Saints, la Vie des Apôtres, la Trinité, Dieu le Père et le Diable. On ne voyait aucun saint Georges sur son blanc cheval de bataille, perçant le dragon de sa lance, aucun martyr ne souriait bénignement à ses hypocrites tourmenteurs. Les murs nus n'avaient jamais été blanchis et toutes les âmes pieuses priaient pour l'accomplissement des promesses de Théodoros qui devait bâtir une église digne du nom qu'elle portait. L'enceinte était aussi nue que le saint lieu lui-même; aucun gracieux genévrier, aucun sycomore à la taille gigantesque, aucun guicho au vert sombre n'embellissait le terrain qui l'entourait; pas d'arbres qui offrissent leurs frais ombrages aux centaines de prêtres, de desservants, de diacres qui journellement officiaient au service divin, et qui ne pouvaient se reposer après la fatigante cérémonie des psaumes de David, hurlés en dansant. Sur la même ligne, mais plus bas que la colline sur laquelle était bâtie l'église, l'Abouna possédait quelques maisons et un jardin; mais malheureusement pour lui, quelques années plus tard, son pied-à-terre devint sa prison.

La prison, geôle commune aux détenus politiques, aux voleurs et aux meurtriers, consistait en cinq ou six huttes défendues par une forte enceinte, et entourées des demeures privées des plus riches prisonniers et de celles des gardes. Ces habitations s'étendent du penchant est de la colline, près du précipice, jusqu'à l'espace ouvert du côté du sud. A l'époque de notre captivité, elles ne contenaient pas moins de six cent soixante prisonniers. Environ quatre-vingts moururent des fièvres, cent soixante-quinze furent relâchés par Sa Majesté, trois cent sept furent exécutés, quatre-vingt-onze durent leur liberté à l'assaut de Magdala. Les lois de la prison sous certains rapports étaient très-sévères, sous d'autres elles étaient douces et à la hauteur de notre monde civilisé. Au coucher du soleil, les prisonniers étaient conduits au centre de l'enclos. A mesure qu'ils passaient la porte on les comptait et leurs fers étaient examinés. Les femmes avaient une hutte à part, mais seulement depuis de récents changements; auparavant elles couchaient dans les mêmes huttes que les hommes. L'espace y était très-limité et les prisonniers y étaient entassés comme des harengs dans un baril. Les Abyssiniens eux-mêmes, cruels comme ils le sont, nous ont décrit des scènes nocturnes d'une façon terrible. Les huttes, emplies jusqu'à l'entassement, étaient fermées, l'atmosphère devenait fétide et les odeurs insupportables. Là étaient couchés côte à côte, et souvent assujettis par le cou à une fourche de bois, et pour des années, le pauvre vagabond affamé, et le guerrier victorieux qui avait versé son sang sur le champ de bataille; le gouverneur de province, ainsi que le fils de roi et le législateur conquérant. Au centre se tenaient les gardes, surveillant les chandelles allumées toute la nuit, riant et s'amusant à quelque jeu insignifiant et indifférents aux souffrances des malheureux qu'ils gardaient. A la naissance du jour (vers six heures avant midi dans ces régions), la porte de la prison était ouverte et ceux qui étaient assez riches pour posséder quelque chose allaient se restaurer dans des huttes élevées à cet effet dans le voisinage des dortoirs, tandis que les plus pauvres s'assemblaient en foule dans la cour de la prison attendant leur pain avec l'impatience de gens affamés que la bonté de l'empereur empêchait tout juste de mourir de faim. D'autres rôdaient par couples demandant l'aumône à leurs compagnons plus favorisés, et lorsqu'ils y étaient autorisés, allaient de maison en maison demander l'aumône au nom du Sauveur du Monde.

Les gardes de la prison étaient les plus grands scélérats que j'aie jamais connus. Pendant plusieurs années ils avaient été en contact avec la misère sous ses plus tristes formes, et la dernière étincelle du respect humain s'était éteinte dans ces coeurs de pierre. Au lieu de montrer de la pitié pour leurs prisonniers, qui étaient pour la plupart les victimes innocentes d'une indigne trahison, ils ajoutaient à la misère des captifs par la dureté et la cruauté de leur conduite envers eux. Un chef recevait-il une petite somme de son pays éloigné, aussitôt ils l'informaient qu'il devait satisfaire l'avarice de ses rapaces geôliers. Mais ce n'était rien comparé aux tortures morales qu'ils infligeaient à leurs prisonniers. Plusieurs d'entre eux étaient enfermés dans l'Amba depuis des années et y avaient amené leurs familles pour les avoir auprès d'eux. Malheur aux femmes qui résistaient aux sollicitations de ces infâmes scélérats! Menacées et même battues, il y en avait peu qui résistassent; quelques-unes allaient volontairement au-devant des avances; et lorsqu'un chef, un homme d'un rang élevé ou un riche marchand quittait sa maison de jour, il savait que sa femme recevrait immédiatement l'amant de son choix, ou chose plus horrible à dire, l'homme qu'elle détestait mais qu'elle craignait.

Telle était la vie quotidienne de ceux dont le tort avait été d'écouter les paroles mielleuses de Théodoros, erreur qui pesait plus lourdement sur eux qu'un crime. Mais lorsque Théodoros se rencontrant dans le voisinage, s'arrêtait quelques jours à Magdala, quelle anxiété, quelle angoisse, régnaient dans cette maudite place! Plus de maison de réunion, plus d'heures passées en famille ou avec les amis, plus de nourriture prise avec gaieté; les prisonniers devaient rester dans les huttes servant de dortoir, car l'empereur d'un moment à l'autre pouvait les faire appeler, soit pour leur rendre la liberté, soit pour mettre fin à leur existence. Laissez-nous prendre pour exemple la visite qu'il fit à Magdala aux premiers jours de juillet 1865, à son retour de son infructueuse campagne dans le Shoa. Il est certain qu'une longue suite de malheurs peut altérer les meilleures qualités d'un homme, et le porter à accomplir des actes dont l'idée seule le ferait rougir dans d'autres temps. Tel était le cas de Beru Goscho, autrefois gouverneur indépendant du Godjam. Depuis des années il languissait dans les chaînes. Dans l'espoir d'améliorer sa position, il eut la bassesse de rapporter à Sa Majesté que lorsque le bruit avait couru, que lui, Théodoros, avait été tué à Shoa, la plus grande partie des prisonniers s'en étaient réjouis. Sa Majesté, en apprenant cela, donna aussitôt l'ordre que tous les prisonniers politiques enchaînés par les pieds seulement le fassent aussitôt par les mains, exceptant seulement Beru Goscho. Toutefois ce chef, quelques jours plus tard, ayant envoyé l'un de ses serviteurs pour demander comme récompense qu'il lui fût permis d'avoir sa femme auprès de lui, l'empereur qui n'aimait pas la trahison,—chez les autres,—déclara qu'il était ennuyé de cette demande, et donna des ordres pour qu'on lui chargeât aussi les mains de chaînes. Mais ce n'était rien, en comparaison du massacre des Gallas qui eut lieu pendant cette même visite de Théodoros. Après avoir soumis le pays de Galla, il réclama des otages. Pour répondre à cette exigence, la reine Workite lui envoya son fils, l'héritier du trône; et plusieurs chefs confiants dans la probité de Théodoros voulurent accompagner le jeune prince. Le futur héritier fut d'abord bien traité et même nommé chef de la montagne; mais bientôt, sous un prétexte quelconque, il tomba en disgrâce; on le fit prisonnier libre au commencement, et plus tard on l'envoya à la geôle commune chargé de chaînes, où il souffrit plusieurs années.

Menilek, petit-fils de Sehala Selassié, avait été amené auprès de l'empereur pendant sa jeunesse; il fut élevé par son ordre en liberté, et afin de donner plus de force à ses conquêtes, il lui donna sa fille en mariage. Au milieu de ses rêves Théodoros apprit tout à coup que Menilek avait pris la fuite avec ses compagnons, et qu'il était déjà sur le point d'atteindre l'héritage de ses pères. Je ne saurais vous peindre la colère, la rage de l'empereur à cette nouvelle. Au moyen d'un télescope il put voir Menilek dans la plaine éloignée de Wallo, reçu avec honneur par la reine de Galla, Workite. Aveuglé par la rage il ne pensa qu'à se venger. Il n'osa pas s'aventurer à poursuivre Menilek et s'attaqua à ses alliés; il avait sous la main ses victimes: le prince de Galla et ses chefs. Théodoros, monté sur son cheval, fit venir ses gardes du corps, envoya chercher ces hommes qui languissaient depuis longtemps dans la prison, parce qu'ils avaient eu foi en sa parole, et alors se passa une scène horrible, dont je ne pourrais écrire les détails. Tous furent tués, ils étaient au nombre d'environ trente-deux, je crois; ces malheureux se virent lancés vivants dans le précipice. Théodoros regretta plus tard ce moment de rage. Avec Menilek il avait perdu Shoa; par le meurtre du prince de Galla il fit de ces tribus ses plus mortels ennemis. Il envoya dire à l'évêque: «Pourquoi, si vous croyiez que j'avais tort, n'êtes-vous pas venu avec le Fitta Negust (Code abyssinien) dans vos mains, et pourquoi ne m'avez-vous pas dit que j'avais tort?» La réponse de l'évêque fut simple et juste: «Parce que je voyais le sang écrit sur votre visage.» Toutefois Théodoros fut bien vite consolé. La pluie s'était fait attendre, l'eau devenait rare dans l'Amba; mais le jour suivant il plut. Théodoros, tout souriant, s'adressa à ses soldats en leur disant: «Voyez la pluie; Dieu est avec moi, parce que j'ai fait mourir les infidèles.»

Telle est Magdala, cette roche nue et brûlée par le soleil, cette terre aride et déserte où nous avons passé près de deux ans captifs et enchaînés.

Nous montâmes notre maison à peu de frais: deux peaux de vaches tannées furent tout ce que nous demandâmes. Celles-ci ajoutées à deux vieux tapis que Théodoros nous avait offerts à Zagé, étaient à peu près toute notre richesse. J'avais une petite table pliante et un lit de camp. Quelques-unes de nos connaissances étant arrivées peu de jours auparavant, notre cahute fut insuffisante pour eux et pour nous. La saison des pluies avait été abondante, et le toit de notre godjo pliant sous le poids du chaume mouillé avait permis à l'eau de s'ouvrir un chemin dans notre hutte; nous remédiâmes à cela aussi bien que nous pûmes au moyen d'un long bâton, mais c'était encore bien branlant et la gouttière coulait toujours plus fort. La terre détrempée ressemblait tout à fait à un marais irlandais, et si la paille que nous mettions sous les peaux afin de rendre notre lit un peu plus moelleux, n'avait pas été remuée tous les jours, l'humidité aurait pénétré même à travers le vieux tapis qui ornait notre demeure. Je ne pus rester plus longtemps ainsi; je craignais de tomber malade. Je trouvais qu'avec mes chaînes et ma cahute j'en avais assez, sans que la maladie par-dessus le marché vînt me jeter dans le désespoir. J'envoyai mes serviteurs abyssiniens couper du bois et je fis un petit plancher élevé, irrégulier et dur; mais préférable pour y dormir à la terre toujours mouillée.

Je me souviendrai toujours de cette longue et ennuyeuse saison des pluies, et avec quelle impatience nous attendions la fête de la Croix, le 25 septembre; car les indigènes nous avaient dit que cette saison prenait fin vers cette époque. J'avais apporté avec moi de Gaffat une grammaire amharie. Faute de mieux, je m'efforçais de l'étudier, mais mon esprit ne pouvait se fixer à un tel travail; et le livre dans les mains j'étais, par la pensée, à mille lieues de là, revoyant le home, ou rêvant éveillé des chers amis absents, ou bien encore d'indépendance et de liberté. Vers la fin du mois d'août, bientôt après le retour de notre malheureux messager, nous écrivîmes encore et nous envoyâmes un autre homme; nous eûmes alors d'abondantes preuves, que Samuel, d'abord notre interprète et maintenant notre geôlier, prenait tout à fait nos intérêts. Par ses bons arrangements le messager partit sans que personne en eût connaissance et il le fit arriver à Massowah avec ses lettres.

J'ai parlé souvent de Samuel et son nom reviendra bien des fois dans ce récit. Il fut, dès le commencement, mêlé aux affaires des Européens et à cette époque il se montra plutôt leur ennemi que leur ami, mais depuis notre arrivée et pendant notre séjour il fut extrêmement bon à notre égard. C'était un homme fin et rusé, qui s'aperçut un des premiers que la puissance de Théodoros allait en décroissant. Il l'appelait déjà familièrement par son nom, et avait sa confiance; mais il nous servit toujours et nous facilita les communications avec les rebelles et avec la côte.

Dans sa jeunesse il avait eu la jambe gauche cassée et mal arrangée; aussi, bien que Théodoros l'aimât beaucoup, il ne lui avait jamais confié aucune affaire militaire, mais il l'employait toujours pour le civil. Samuel n'aimait pas à parler de l'accident qui avait été cause de son infirmité, et répondait toujours d'une façon évasive aux questions qui lui étaient faites à ce sujet. Piétro, un Italien, grand blagueur, dont toutes les histoires n'étaient pas dignes de foi, nous racontait que Samuel avait eu la jambe cassée à son arrivée à Shoa, par un Anglais, qui lui ayant donné un coup de pied l'avait envoyé rouler dans un fossé au fond duquel en tombant il s'était cassé la jambe. C'était à cause de ce coup de pied, ajoutait Piétro, que Samuel haïssait tant les Anglais et qu'il s'était tourné si fortement contre eux; tout d'abord cela dut être ainsi; mais je crois que ce sentiment ne dura pas.

Samuel se figurait qu'il était un homme important dans sa patrie. Son père avait été un petit cheik; et Théodoros, après la révolte des concitoyens de Samuel, avait nommé celui-ci gouverneur de son pays. Avec toute l'apparence d'une grande humilité, Samuel était très-fier, et en le traitant comme si réellement il eût été un grand personnage, on lui faisait faire tout ce qu'on voulait aussi aisément qu'à un enfant. Il avait souffert d'une forte attaque de dyssenterie pendant notre séjour à Kourata. Je le visitai soigneusement, et il conserva depuis une profonde reconnaissance pour toutes nos attentions à son égard. Lorsque chacun de nous vécut dans une hutte séparée, il ne permit jamais que les gardes dormissent dans l'intérieur de nos huttes. Il est vrai que la chose eût été difficile. Mais les Abyssiniens ne s'embarrassent pas pour si peu; ils dorment n'importe où; sur le lit de leurs prisonniers, s'il n'y a pas d'autre place, et se servent de ces derniers comme de coussins. Quant à M. Rassam il n'avait point de gardes dans sa chambre, c'était l'homme important, le dispensateur des faveurs. Mais MM. Stern, Cameron et Rosenthal, n'étant ni riches, ni en faveur, avaient l'avantage de posséder la compagnie de deux ou trois de ces scélérats; ceux qui se trouvaient dans la cuisine n'étaient pas mieux partagés, parce que la nuit on leur envoyait toujours quelques soldats, non pas pour surveiller MM. Kérans et Piétro, mais la propriété du roi (c'est ainsi qu'ils désignaient nos amis).

Samuel se fit bientôt des amis de quelques chefs. Au bout d'un certain temps deux d'entre eux furent toujours dans notre enceinte, et sous prétexte de venir voir Samuel ils passaient des heures avec nous. M. Kérans, un bon savant Amharie, fut notre interprète dans ces occasions; l'un d'eux, Deftera Zenob, premier notaire du roi (maintenant le tuteur d'Alamayou), était un homme intelligent et honnête, mais enragé d'astronomie et passant des heures à s'informer de tout ce qui concerne le système solaire. Malheureusement, ou les explications n'étaient pas justes, ou il comprenait difficilement, car chaque fois qu'il venait nous voir il avait besoin de recommencer l'explication, jusqu'à ce qu'à la fin notre patience fut poussée à bout et que nous l'envoyâmes promener. L'autre était un jeune homme d'un bon naturel, appelé Afa-Négus-Meshisha, fils du précédent gouverneur de l'Amba; Théodoros à la mort du père de ce dernier, avait donné le titre à Meshisha, mais rien de plus. Sa passion était de jouer du luth ou d'un instrument qui lui ressemblait beaucoup. Samuel pouvait l'écouter pendant des heures, mais deux minutes suffisaient pour nous faire fuir. Il nous était pourtant utile, car il nous donnait de bons renseignements sur ce qui se passait au camp de Théodoros, favorisé qu'il était par sa position de membre du conseil.

Telle était notre seule société, à part nos propres personnes. Il est vrai que le ras et les hommes importants faisaient appeler plus souvent M. Rassam depuis qu'il leur donnait du tej et de l'arrack, au lieu du café qu'il leur offrait primitivement; mais à moins que l'un d'eux eût besoin d'un remède, il était très-rare qu'ils nous honorassent d'une visite; ils pensaient qu'ils avaient assez fait pour nous (grand honneur en effet et pour lequel nous leur devions une profonde reconnaissance!) lorsque passant près de nos huttes, ils nous gratifiaient d'un aimable: «Puisse Dieu te délivrer!»

Notre plus grand ennemi était un garde de jour, nommé Abu-Falek, vieux scélérat qui n'était heureux que lorsqu'il pouvait faire du mal à quelqu'un; il était haï de tout le monde sur la montagne, et à cause de cela on le respectait. Le jour où il était de garde, il nous était très-difficile d'écrire, parce qu'il mettait constamment sa vilaine tête grise entre la porte entrebâillée pour voir ce que nous faisions. Il fit tout ce qu'il put pour nous ennuyer, mais il n'atteignit que nos domestiques; nos écus nous préservèrent de sa méchanceté.

Cependant, tout a une fin. Avec le Maskal (fête de la Croix) arriva le brillant soleil et l'hiver frais et agréable. Il y avait alors deux mois et demi que nous étions dans les chaînes, et nous nous attendions à chaque instant à recevoir quelque nouvelle réconfortante, qui nous dirait: «Ne craignez rien; nous arrivons.»

Depuis notre arrivée à Magdala, nous n'avions reçu qu'une seule lettre, et plus de six mois s'étaient écoulés sans nouvelles de nos amis et sans aucun rapport quelconque avec l'Europe.

Immédiatement après les pluies, M. Rassam avait réparé et arrangé sa maison, et bâti une nouvelle hutte. M. Rosenthal étant sur le point de nous rejoindre, Samuel obtint pour ce dernier un espace de terrain attenant à notre haie, et il y bâtit, pour cet ami et pour sa famille, une hutte qui fut plus tard entourée par la palissade commune. Samuel m'avait plusieurs fois parlé d'abattre notre vieux godjo, et de bâtir une plus grande demeure; mais je croyais que ce serait du temps perdu, m'attendant, avant quelques mois, à un changement quelconque dans notre position; j'avais aussi une autre raison, c'est que la partie de la vieille enceinte, en face de mon godjo, ne m'aurait alors laissé qu'un pied de terrain. Samuel me promit de faire tous ses efforts pour obtenir que l'enceinte fût reculée si je bâtissais. J'y consentis, et il se mit en devoir de remplir sa promesse; mais il échoua. Cependant, quelques semaines plus tard, un des chefs, que j'avais soigné depuis mon arrivée, dans le premier feu de sa reconnaissance pour sa guérison, prit sur lui d'abattre l'enceinte, et me promit d'envoyer ses hommes pour m'aider.

Tous les matériaux, le bois, les bambous, les peaux de vache, le chaume, furent achetés au bas de la montagne, et, au bout de quelques jours, tout fut prêt. Je le fis savoir à mon malade. Il arriva avec une cinquantaine de soldats, qui, par son ordre, renversèrent l'enceinte et jetèrent à bas mon godjo. Le terrain fut alors nivelé, la circonférence de la hutte tracée avec un bâton, fixé au centre par un bout de corde, et l'on creusa un fossé profond d'environ un pied et demi. Deux gros bâtons furent placés à l'endroit où devait se trouver la porte, et chaque soldat se mit à charrier des branches avec lesquelles les murs furent élevés; on les plaça dans le fossé, et l'espace vide entre elles fut garni avec de la terre qu'on était allé chercher; ils avaient auparavant lié avec des lanières de cuir de vache des branches flexibles transversales, afin de leur conserver la ligne verticale, et la première partie de cette construction fut finie. Quelques jours plus tard, ils revinrent pour faire la charpente du toit et le placer sur les murs; il ne manquait plus que de couvrir de chaume notre demeure pour la rendre habitable. Les serviteurs apportèrent de l'eau et firent de la boue, avec laquelle ils recouvrirent toutes les parois du mur, et, une semaine après que notre godjo eut été démoli, M. Prideaux et moi nous donnâmes notre festin de prise de possession. Les soldats furent très-contents de leur pourboire, et ils arrivaient toujours en grand nombre lorsque nous réclamions leur aide, parce que nous les rétribuions très-largement; pour citer un exemple, les matériaux de notre hutte nous avaient coûté huit dollars, et nous en dépensâmes quatorze pour fêter ceux qui nous avaient aidés. Nous avions à présent sept pieds de terrain chacun; la table pouvait être dressée au milieu et le pliant offert à un visiteur. M. Rassam avait réussi à enduire l'intérieur de sa hutte au moyen d'une pierre sablonneuse et douce, d'une couleur un peu jaunâtre, que l'on rencontre dans le voisinage de l'Amba; nous mîmes aussi nos serviteurs à l'oeuvre, mais nous dûmes auparavant barbouiller nos murs à plusieurs reprises avec de la bouse de vache, afin de faire adhérer l'enduit plus fortement. Nous fûmes très-heureux de l'apparence propre et claire qu'avait notre hutte. Malheureusement, comme elle était placée entre deux enceintes élevées et entourée par les autres huttes, elle était très-sombre. Pour obvier à cet inconvénient, nous coupâmes une partie de la charpente du mur, et nous fîmes quatre fenêtres; c'était certainement une grande amélioration, mais, la nuit, le froid s'y faisait sentir bien vivement. Par bonheur, notre ami Zenab nous donna quelques parchemins; au moyen d'une vieille boîte, nous fîmes quelques cadres grossiers, et le parchemin, préalablement imbibé d'huile, nous servît de vitres.

Nous fûmes obligés de garder une grande quantité de serviteurs, afin de nous préparer ce dont nous avions besoin. Quelques femmes furent chargées de nous moudre notre farine, d'autres de nous apporter l'eau et le bois. Des serviteurs allèrent an marché, ou dans les districts voisins, pour acheter le grain, les moutons, le miel, etc.; d'autres furent employés comme messagers à la côte ou à Gaffat. J'avais avec moi deux Portugais qui faisaient le tourment de ma vie, parce qu'ils se querellaient toujours, qu'ils buvaient souvent, et qu'ils étaient impertinents et paresseux. Les Portugais vivaient dans la cuisine; mais comme ils se battaient sans cesse avec les autres domestiques, et que nous étions ainsi privés de tout secours, parce que nous ne pouvions faire entendre nos ordres, je leur élevai une petite hutte. L'enceinte ayant encore été élargie par le chef, M. Cameron s'était bâti une maison pour lui, et M. Rosenthal en avait élevé une autre pour ses serviteurs; celle de mes Portugais était sur la même portion de terre, et avant la saison des pluies, j'en élevai encore une autre pour mes serviteurs abyssiniens, qui grommelaient et menaçaient de me quitter s'ils étaient obligés de passer encore une saison semblable sous une tente.

Tous ces arrangements nous avaient pris quelque temps; nous avions été contents d'avoir quelque chose à faire, car ainsi les jours passaient plus vite, et le temps pesait moins lourdement sur nous. Notre Noël ne fut pas très-joyeux, et un nouvel an, nous ne nous fîmes pas des souhaits de retour d'années semblables; cependant, nous étions plus accoutumés à notre captivité, et, sous certains rapports, bien plus confortablement établis.

Notes:

[22] La forteresse.

[23] D'après M. Markham.