XIII
Théodoros écrit à M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers. —Ses deux lettres comparées.—Le général Merewether arrive à Massowah.—Danger d'envoyer des lettres à la côte.—Ras-Engeddah nous apporte quelques provisions.—Notre jardin.—Résultats pleins de succès de la vaccine à Magdala.—Encore notre sentinelle de jour.—Seconde saison des pluies.—Les chefs sont jaloux.—Le ras et son conseil.—Damash, Hailo, etc., etc.—Vie journalière pendant la saison des pluies.—Deux prisonniers tentent de s'échapper.—Le knout en Abyssinie.—Prophétie d'un homme mourant.
Un serviteur de M. Rassam, que celui-ci avait envoyé à Sa Majesté quelques mois auparavant, revint, le 28 décembre, porteur d'une lettre de Théodoros, qui en renfermait une autre de la reine d'Angleterre. L'empereur informait M. Rassam que M. Flad était arrivé à Massowah, et était chargé d'une lettre dont nous devions prendre connaissance. Sa Majesté engageait M. Rassam à attendre son arrivée, qui serait prochaine, pour se consulter avec lui sur la réponse à faire. Nous fûmes bien heureux du contenu de la lettre de la reine; il était clair qu'à la fin on avait pris un ton plus haut, que le caractère de Théodoros était mieux connu, et que tous ses projets chimériques échoueraient devant l'attitude prise par le gouvernement anglais.
Le 7 janvier 1867, Ras-Engeddah arriva à l'Amba, conduisant une fournée de prisonniers. Il nous envoya ses compliments et une lettre de Théodoros. La lettre de Théodoros était impérieuse et vaine; d'abord, il donnait un compte rendu sommaire de la lettre que M. Flad lui avait écrite; tout ce qu'il avait demandé avait été d'abord accepté, mais sur ces entrefaites, il avait changé sa manière de faire à notre égard; Théodoros nous donnait sa réponse projetée: il disait que l'Ethiopie et l'Angleterre avaient été primitivement sur un pied d'amitié, et que, pour cette raison, il avait excessivement aimé les Anglais. Mais, depuis lors, ajoutait il, «ayant appris qu'ils m'avaient calomnié auprès des Turcs et qu'ils me haïssaient, je me suis dit: Est-ce que cela peut être? et le doute est entré dans mon coeur.» Il voulait évidemment passer sous silence les mauvais traitements qu'il nous avait infligés, car il ajoutait: «J'ai reçu dans ma maison, dans ma capitale, à Magdala, M. Rassam et sa suite, que vous m'avez délégués, et je les traiterai avec égards jusqu'à ce que j'aie obtenu un gage d'amitié.» Il terminait sa lettre en ordonnant à M. Rassam d'écrire aux autorités elles-mêmes, afin que les ouvriers lui fussent envoyés; il voulait que cette lettre de M. Rassam lui fût expédiée promptement, et que M. Flad arrivât sans retard.
Cette lettre probablement n'avait été qu'un ballon d'essai; ce n'était pas la ligne de conduite qu'il devait adopter: il savait trop bien que sa seule chance était de flatter, de paraître humble, doux et ignorant; il savait qu'il pouvait gagner la sympathie de l'Angleterre en prenant cette voie, et qu'un ton impérieux ne servirait nullement ses projets et ne lui serait d'aucun secours pour le but qu'il poursuivait depuis longtemps. Le lendemain, de bonne heure, un envoyé arriva du camp impérial avec une lettre du général Merewether, et une autre de Théodoros. Qu'elle était différente, cette dernière lettre, de celle qu'avait apportée Ras-Engeddah! Elle était insinuante, courtoise: il n'ordonnait plus, il demandait humblement; il suppliait, il implorait avec douceur; il commençait ainsi: «Maintenant, pour me prouver que vous voulez établir de bonnes relations d'amitié entre vous et moi, promettez-moi, dans votre réponse, de m'envoyer d'habiles ouvriers; que M. Flad vienne aussi par la route de Metemma. Ce sera le gage de notre amitié.» Il citait l'histoire de Salomon et d'Hiram, à l'occasion de l'incendie du temple, puis il ajoutait: «Et maintenant, quand je me jetterais aux genoux de la grande reine, de ses nobles, de son peuple, de ses hôtes, m'humilierais-je davantage?» Il décrivait ensuite la réception qu'il avait faite à M. Rassam, la façon dont il l'avait traité, comment il avait relâché les premiers prisonniers le jour même de son arrivée, afin de condescendre aux désirs de notre reine; il expliquait la cause de notre emprisonnement en reprochant à M. Rassam d'avoir fait partir les prisonniers sans les lui avoir présentés auparavant; et terminait en disant: «Comme Salomon tomba aux pieds d'Hiram, moi aussi, sous le regard de Dieu, je tombe aux pieds de la reine, de son gouvernement et de ses amis. Je désire que vous me les expédiiez (les ouvriers) par la via Metemma, afin qu'ils m'enseignent la science et qu'ils me montrent les beaux-arts. Lorsque ces choses seront terminées, je vous remercierai et vous renverrai par le pouvoir de Dieu.»
M. Rassam répondit à Sa Majesté, en lui annonçant qu'il avait consenti à sa demande. L'envoyé, à son arrivée au camp de l'empereur fut bien reçu, on lui offrit une mule et on le dépêcha promptement à sa destination. Pendant plusieurs mois nous n'entendîmes plus parler de rien.
Le général Merewether, dans sa lettre à Théodoros, informait celui-ci qu'il était arrivé à Massowah avec les ouvriers et les présents, et que si les captifs lui étaient envoyés il permettrait aux ouvriers de rejoindre le camp de l'empereur. Nous fûmes bien heureux lorsque nous apprîmes que le général Merewether était chargé des négociations; nous connaissions son habileté; nous avions pleine confiance en son tact et en sa discrétion. Vraiment il mérite notre reconnaissance, car il fut l'ami des prisonniers; du moment où il débarqua à Massowah jusqu'au jour de notre liberté, il ne s'épargna aucune peine et aucun désagrément pour obtenir notre délivrance.
Les messages circulaient maintenant plus régulièrement; nous écrivîmes de longs détails, touchant Théodoros, et la nécessité d'employer la force pour obtenir notre élargissement. Nous connaissions le danger auquel nous nous exposions; mais nous préférions mourir plutôt que de vivre d'une telle existence. Nous informâmes nos amis de tout ce que nous avions décidé; le soin de notre vie ne devait pas peser un instant dans la balance; aussi bien l'emploi de la force était la seule chance que nous eussions d'échapper à la mort et nous insistâmes pour qu'elle fût tentée. Nous donnâmes toutes les informations que nous pûmes sur les ressources du pays, sur les mouvements de Théodoros, la puissance de son armée, la route qu'il ferait suivre probablement à ses troupes sur la terre ferme, les moyens à prendre pour négocier avec lui et s'assurer le succès. Nous savions que si quelqu'une de ces lettres tombait entre les mains de Théodoros, nous n'aurions ni pitié, ni merci à attendre; mais nous considérions que notre devoir était de nous soumettre à toute éventualité et d'aider de toute notre habileté ceux qui travaillaient à nous délivrer.
A cette époque nous reçûmes souvent des nouvelles de nos amis, des journaux ou des articles détachés et mis sous enveloppe. On y parlait fort peu de la guerre; la presse, à quelques exceptions près, semblait considérer la chose comme une folle entreprise qui ne pouvait réussir. Les journalistes, à notre grand désespoir, discutaient sur les insectes, le poison subtil, l'absence d'eau, et de semblables vétilles. Deux mois et demi se passèrent encore dans une vie monotone. Mes remèdes tiraient à leur fin et le nombre de mes malades était grand. J'aurais bien voulu me procurer d'autres remèdes.
Le 19 mars Ras-Engeddah arriva à l'Amba avec un millier de soldats. Ils apportaient avec eux de l'argent, de la poudre et d'autres provisions diverses que Théodoros envoyait à Magdala pour y être plus en sûreté. En même temps il nous fît parvenir les provisions et les remèdes que le capitaine Goodfellow avait apportés à Metemma bientôt après l'arrivée de M. Flad. Je rendrai cette justice à Théodoros, que dans cette circonstance, il se conduisit bien. Aussitôt que nous fûmes informés que plusieurs objets étaient arrivés pour nous à Metemma, M. Rassam écrivit à l'empereur, lui demandant la permission d'envoyer des serviteurs et des mules, afin de les faire transporter à Magdala. Théodoros répondit qu'il les aurait apportés lui-même, et donna l'autorisation. Il envoya l'un de ses officiers à Wochnee avec des instructions pour les différents chefs des districts, d'avoir à nous faire porter ce qu'on nous envoyait à Debra-Tabor. J'avais depuis longtemps épuisé mes ressources et je fus bien heureux lorsque ces quelques objets nous parvinrent. Pendant plusieurs jours nous nous régalâmes de pois verts, de viandes confites, de cigares, etc., etc., et nous fûmes plus gais; non pas tant à cause des provisions elles-mêmes, qu'à cause de la conduite de notre hôte à notre égard.
Je me souviens que les mois qui suivirent, le fardeau de notre existence nous parut bien plus lourd. Nous nous attendions à des événements importants, et rien ne se manifestait; à notre arrivée à Magdala nous n'eussions jamais cru possible d'y passer une seconde saison des pluies; nous n'aurions jamais pu croire qu'an temps si long s'écoulerait sans amener un événement quelconque. Ce dont nous souffrions par-dessus tout, c'était de l'incertitude dans laquelle nous vivions; nous tremblions à la pensée des cruautés et des tortures que Théodoros infligeait à ses victimes; et chaque fois qu'un messager royal arrivait, on aurait pu nous voir allant d'une hutte à l'autre, échangeant des regards d'angoisse, et demandant plusieurs fois à nos compagnons de souffrance: «N'y a-t-il rien de nouveau? N'y a-t-il rien qui nous concerne?»
Le général Merewether avec une douce prévoyance, nous avait envoyé quelques graines, et nous nous en procurâmes quelques autres à Gaffat. L'enceinte de M. Rassam avait été élargie considérablement par les chefs, et il put se créer un joli jardin. Il avait auparavant semé quelques graines de tomates; ces plantes poussèrent admirablement bien, et M. Rassam avec beaucoup de goût, fit, au moyen de bambous, un très-joli treillage qui fut bientôt recouvert par ces plantes grimpantes. Entre notre hutte, l'enceinte et les huttes opposées à la nôtre, se trouvait une portion de terrain d'environ huit pieds de large et dix pieds de long. M. Prideaux et moi nous la labourâmes, enchantés d'avoir quelque chose à faire. Avec des bambous refendus nous fîmes aussi un petit treillage, divisant notre petit jardin en carrés, en triangles, etc., et le 24 mai, en l'honneur de la fête de notre reine, nous semâmes nos graines. Quelques-unes sortirent promptement; les pois en six semaines furent hauts de sept ou huit pieds. La moutarde, les cressons, les radis prospérèrent. Mais notre jardin de fleurs, situé au centre, resta longtemps stérile et lorsqu'à la fin quelques plantes germèrent, ce furent seulement quelques espèces biennales qui ne fleurirent que le printemps suivant. Quelques pois, juste assez pour les goûter (notre jardin était trop petit pour pouvoir nous en fournir plus d'une ou deux petites corbeilles) des laitues que nous mangions sans assaisonnement (nous n'avions pas d'huile et rien qu'un mauvais vinaigre fait de tej) de temps en temps quelques radis, ce fut là tout le luxe qui nous rendit immensément joyeux, après une nourriture uniquement composée de viande. Lorsqu'un second envoi de semences nous arriva, nous transformâmes en jardin toutes les portions de terrain aptes à cela et nous eûmes le plaisir de manger quelques navets, passablement de laitues, et quelques choux. Bientôt après la saison des pluies, tout fut desséché; le soleil brûla nos trésors et nous laissa encore à notre éternel mouton et à nos volailles.
Environ un mois avant les pluies de 1867, la fièvre, ayant un caractère malin, se déclara dans la prison commune. Le lieu était déjà assez sale, aussi lorsque la maladie fit son apparition, l'horreur de cette demeure n'aurait pu se décrire; lorsque environ cent cinquante hommes de tous rangs se trouvèrent couchés sur le terrain dans un état de prostration, en proie à la maladie, empoisonnant cette atmosphère déjà si impure, la scène était affreuse à voir, et digne du lieu de tourment décrit par le Dante. L'épidémie sévit jusqu'aux premières pluies. Environ quatre-vingts prisonniers moururent, et bien d'autres auraient succombé, si heureusement quelques-unes des sentinelles n'eussent été atteintes. Tant qu'il n'y eut que les prisonniers de malades, leurs gardiens firent les sourds à toutes mes observations; mais dès qu'ils furent atteints eux-mêmes ils suivirent promptement mes conseils et ils purifièrent bien vite le lieu. A tous ceux qui réclamaient mes services je leur envoyais aussitôt un remède; et lorsque quelques-unes des sentinelles vinrent à moi pour être soignées je leur donnai aussi ce qu'il fallait, mais à une condition: traiter avec plus de douceur les malheureux qui leur étaient confiés.
Le général Merewether, toujours prévenant et bon, sachant que notre bien-être dépendait des termes d'amitié dans lesquels nous vivions avec la garnison, m'envoya du virus de vaccine dans de petits tubes. J'expliquai à quelques-uns des indigènes les plus intelligents la merveilleuse propriété de cette substance et les engageai à m'apporter leurs enfants pour être inoculés. Parmi les races demi-civilisées il est souvent très-difficile d'introduire les bienfaits de la vaccination; mais ici ils furent acceptés par tous. Environ pendant six semaines une foule compacte obstruait notre porte les jours où je vaccinais; tellement qu'il nous était très-difficile de les contenir hors de chez nous tant ils étaient désireux de posséder ce fameux remède qui empêchait de mourir du koufing (petite vérole). Mais il arriva que parmi les enfants qui me furent apportés, se trouva le fils du vieux Abu Falek (ou plutôt le fils de sa femme) le garde de jour dont j'ai déjà parlé. Il était d'un mauvais caractère et point complaisant; voulant s'épargner l'ennui d'apporter son enfant pour fournir du virus à d'autres, et en même temps afin de n'être pas accusé d'attachement trop fort à ses intérêts, il répandit le bruit que les enfants auxquels on prenait du virus mouraient bientôt après. C'était la mort de mon entreprise. Un grand nombre furent encore vaccinés, mais personne ne vint nous donner du virus et comme je n'avais plus de tubes, je fus obligé d'interrompre une entreprise qui avait jusque-là si merveilleusement réussi.
Les pluies de 1867 arrivèrent vers la fin de la première semaine de juillet. Nous étions mieux abrités et nous avions pris des arrangements pour nos provisions et celles de nos serviteurs avant que les pluies ne commençassent à tomber; aussi étions-nous mieux que l'année précédente. Mais sous d'autres rapports: par exemple, les difficultés rendues chaque jour plus grandes pour communiquer avec la côte, à cause de l'état politique du pays, cette seconde saison fut peut-être plus pénible et nous éprouva davantage.
Les chefs de la Montagne n'avaient pas été longtemps à s'apercevoir que les captifs anglais avaient de l'argent. Ils s'étaient présentés souvent avec douceur dans l'espoir d'obtenir quelques dollars pour eux, ou des shamas et des ornements pour leurs femmes; ainsi que du tej, de l'arrack, qui était brassé par Samuel sous la direction de M. Bassam, qui partageait fréquemment et librement avec lui les plus pénibles travaux. Les chefs essayèrent de se nuire l'un l'autre. Chacun d'eux, dans sa visite privée prétendait être notre meilleur ami; mais ils ne pouvaient pas quitter ouvertement la salle du conseil, et sortir pour un verre de tej ou d'arrack sans être aussitôt suivis par toute la foule, aussi voulurent-ils faire défendre que l'on nous visitât. Pauvre Zénob, pendant plusieurs mois il ne prit plus aucune leçon d'astronomie, et Mesbisha ne joua plus du luth que devant ses femmes ou ses serviteurs! Ils allèrent même jusqu'à défendre aux soldats et aux chefs inférieurs de venir me demander des remèdes. Les soldats alors envoyèrent en corps leurs chefs inférieurs an ras et aux membres du conseil; ils réclamèrent même que la chose fut exposée à Théodoros; et, comme les chefs étaient loin d'être innocents et qu'ils ne craignaient rien tant que d'en référer à l'empereur, ils furent obligés de consentir à ce que chacun fût libre de venir et retirèrent leur interdiction.
Théodoros, après la prise de Magdala, avait nommé un chef comme gouverneur de l'Amba, lui donnant un pouvoir illimité sur la garnison; mais quelques années plus tard il lui adjoignit quelques autres chefs à titre de conseillers, laissant une grande partie de son pouvoir an chef de la Montagne. Toujours soupçonneux, mais dans l'impossibilité de satisfaire ses soldats comme autrefois, l'empereur prit les plus grandes précautions pour prévenir toute trahison, et pour être sûr que, s'il était obligé de s'éloigner pour une expédition lointaine, il pouvait compter sur la forteresse de Magdala. A cet effet il ordonna que le conseil s'assemblerait dans toutes les circonstances importantes et se consulterait sur ce qu'il y aurait à faire touchant l'économie intérieure de la Montagne. Chaque chef de département et chaque chef de corps avait droit à une voix; les officiers commandant les troupes seraient choisis pour être messagers privés; le ras devait être considéré toujours comme le chef de la Montagne, mais son autorité limitée et sa grande responsabilité, devaient l'empêcher de tyranniser ses subordonnés. Vu ces circonstances, il n'est pas étonnant que, quoique législateur, il suivît l'avis des chefs subalternes qu'il savait être de grands adorateurs de Théodoros, ses fidèles espions et ses bien-aimés rapporteurs. Le chef de la Montagne à notre arrivée était Ras-Kidana-Mariam, dont les relations de famille et la position dans le pays le faisaient considérer comme dangereux par Théodoros, et qui, ainsi que je l'ai déjà rapporté, fut conduit an camp sur un faux rapport. Peu de temps auparavant, l'empereur enlevant le commandement et le titre de dedjazmatch (titre qui fut donné seulement dans les premiers jours aux gouverneurs d'une province grande ou petite) à Kidana-Mariam, l'avait promu an rang de ras. Tous les umbels (colonels) avaient été nommés bitwaddad (quelque chose comme général de brigade), les bachas (capitaines) furent faits colonels, et ainsi de suite pour la garnison tout entière; de sorte qu'après ces nominations la garnison ne se composait que d'officiers ou de sous-officiers, l'officier le moins élevé en grade était le sergent. Théodoros leur écrivit à tous pour les informer qu'ils recevraient la paye et les rations dues à leur rang et que, ainsi qu'il l'espérait, lorsqu'il les verrait sous peu, il les traiterait si généreusement que même l'enfant à naître s'en réjouirait dans le ventre de sa mère. Théodoros dans trois ou quatre circonstances, des quelques dollars qui lui restaient, leur fit une petite avance sur leur paye. Une quarantaine de dollars fut tout ce qu'ils touchèrent pendant notre séjour; le sergent eut pour son compte environ huit dollars, je crois. Ils devaient avec cela se nourrir, se vêtir, eux, leurs familles et leurs serviteurs; aucune ration ne leur ayant été fournie. Ils avaient d'abord été tous réjouis de leur élévation, la seule chose que Sa Majesté pût distribuer d'une main libérale; mais ils s'aperçurent bientôt que leurs dignités consistaient à être affamés, à avoir froid et aller presque nus, et ils furent les premiers à se moquer de leurs titres vains et sonores.
Un parent éloigné de Théodoros, du côté de sa mère, et nommé Ras-Bisawar, fut choisi pour le poste laissé vacant par la démission de Ras-Kidana-Mariam. Dans sa jeunesse il avait eu du penchant pour l'Eglise, il avait même été desservant, lorsque le brillant exemple de son parent lui fit quitter la vie de paix et de tranquillité qu'il s'était choisie pour se jeter an milieu du tourbillon de la vie des camps. C'était un grand, gros et lourd compagnon, à la tête pelée et d'un bon caractère; mais pour tout ce qui concernait le sabre et le pistolet, il ne put s'y habituer à cause du premier choix de sa vie, il demeura desservant d'Eglise. Son défaut fut toujours d'être trop faible; il n'eut jamais de décision dans le caractère, et se laissa influencer par le dernier qui lui parlait.
Après ce dernier, le plus rapproché de lui en importance était Bitwaddad-Damash, le plus vain, le plus orgueilleux faquin ainsi que le plus grand vaurien de toute la Montagne. Il fut très-malade quand nous arrivâmes, mais quoiqu'il ne put venir lui-même il s'intéressa toujours trop à nos affaires, s'informant à toute heure du jour de ce que nous faisions. A cet effet il envoyait l'aîné de ses fils, garçon d'environ douze ans, plusieurs fois par jour nous porter ses compliments et nous demander des nouvelles de notre santé. Aussitôt qu'il put marcher tant soit peu, il vint lui-même à chaque instant me consulter, jusqu'à ce qu'enfin sa santé fût rétablie. Dans le premier feu de sa reconnaissance, il voulait bâtir notre maison. Mais la gratitude n'est pas une qualité persistante, en Abyssinie elle y est même assez rare; bientôt après Damash nous donna à entendre que si nous avions besoin de lui il nous servirait, mais qu'il ne fallait pas l'oublier. M. Prideaux et moi avions peu d'argent à dépenser; mais comme on le connaissait pour un grand scélérat, nous pensâmes qu'il serait sage de ne pas s'en faire un ennemi et nous lui envoyâmes, comme un gage d'amitié, un petit fragment de glace appartenant à M. Prideaux, la seule chose présentable que nous eussions en ce moment. La glace fortifia notre amitié pendant quelque temps; mais lorsqu'une seconde demande d'un gage d'amitié nous fut faite, nous fîmes la sourde oreille à ses douces paroles, il n'eut plus les mêmes rapports avec nous; il nous appela des hommes méchants, il se moqua de nous, nous fit arracher nos chapeaux devant lui, et alla même jusqu'à insulter M. Cameron et M. Stern, secouant sa tête d'une façon menaçante; et, plus ou moins ivre, il quitta une après-midi la chambre de son bien-aimé et généreux ami M. Rassam. Damash avait le commandement de la moitié des fusiliers, environ deux cent soixante-dix hommes, le ras commandait les autres au nombre de deux cents.
Le troisième membre du conseil était Bitwad-dad-Hailo, le meilleur de tous; il était chargé de la prison, mais je n'ai jamais su qu'il eût abusé de sa position. Ses deux frères avaient commandé notre escorte de la frontière an camp impérial dans le Damot; sa mère, personne âgée et belle encore, nous avait aussi suivis une partie du chemin. Les frères et la mère avaient été traités convenablement par nous, aussi étions-nous connus d'eux tous avant d'arriver à l'Amba. Ce chef se conduisit toujours très-poliment envers nous et se montra complaisant dans plusieurs occasions. Lorsqu'il apprit l'arrivée de Théodoros, comme il savait que sa conduite à notre égard serait une charge contre lui, il s'enfuit an camp des Anglais.
Il prépara sa fuite d'une manière très-intelligente. Selon les lois de la Montagne, un bitwad-dad même ne peut passer la porte sans l'autorisation du ras, et depuis qu'il y avait eu quelques désertions, la permission n'était plus accordée. Sa femme et ses enfants étaient avec lui dans l'Amba, et depuis cette époque le chef était soupçonné; si sa famille était partie, il aurait été strictement surveillé. Sa mère avait suivi le camp de Théodoros, désireuse qu'elle était de voir son fils. Lorsque l'armée de Théodoros campa dans la vallée de Bechelo, elle demanda la permission d'aller à Magdala, et à son arrivée à Islamgee, elle envoya dire à son fils de donner l'ordre de la laisser passer à la porte, mais il refusa, déclarant publiquement que le motif de son refus était qu'il n'avait reçu aucun ordre de Sa Majesté pour accorder cette demande, qu'il ne pouvait prendre sur lui de l'introduire dans la forteresse. La mère avait été auparavant instruite du complot et joua très-bien son rôle, c'était jour de marché et à cause de cela la foule remplissait l'endroit ainsi que les soldats et leurs chefs inférieurs. En apprenant le refus de son fils de la faire entrer, elle poussa des cris de désespoir, s'arracha les cheveux et se désola de l'ingratitude de ce fils, prétendant que c'était uniquement pour l'embrasser qu'elle avait fait un si long voyage. Les spectateurs s'intéressèrent à elle et en son nom envoyèrent encore vers le chef.
Il demeura ferme: «Demain, dit-il, j'enverrai un mot à l'empereur; s'il vous permet d'entrer je serai très-heureux de vous recevoir, aujourd'hui tout ce que je puis faire, c'est de vous envoyer ma femme et mes enfants qui resteront avec vous jusqu'au soir.» La vieille dame alors, avec la femme et les enfants de Hailo, se retira dans un coin tranquille, et lorsqu'il n'y eut plus personne ils s'enfuirent tous précipitamment. Environ vers dix heures du soir, accompagné par un de ses hommes et aidé de quelques amis, Hailo passa la porte et rejoignit sa famille.
Un autre membre du conseil s'appelait Bitwad-dad-Vassié; il était aussi chargé de la surveillance de la prison alternativement avec Hailo.
C'était une bonne nature d'homme, toujours souriant, mais il paraît qu'il n'était pas aimé par les prisonniers, car après la prise de Magdala, les femmes se jetèrent sur lui et lui administrèrent une rude bastonnade. Il était remarquable sous ce rapport qu'il n'acceptait jamais rien, et bien qu'à plusieurs reprises de l'argent lui ait été offert il a toujours refusé. Dedjazmatch-Goji, qui avait le commandement de 500 lanciers, était aussi grand qu'il était gros; il n'aimait qu'une chose, le tej, et n'adorait qu'un être, Théodoros. Bittwaddad-Bakal, bon soldat, mais faible d'esprit, chargé de la maison impériale, vieux homme un peu insignifiant, complétait le conseil.
Quelles longues et tristes journées que ces journées de pluie de l'année 1867! Notre argent était devenu alors très-rare, et toute communication avec Massowah, Metemma et Debra-Tabor était complètement interrompue. On parlait plus sérieusement de guerre dans le home, et sans nouvelle de nos amis, nous étions dans l'anxiété et très-désireux de connaître ce qui serait décidé. L'hiver ne nous permit pas de jardiner et nos autres occupations étaient insignifiantes. Nous écrivions (tâche plus facile pendant la pluie, les gardes se tenant dans leurs huttes); nous étudiions l'amharie, nous lisions le fameux Dictionnaire commercial, ou bien nous visitions l'un des nôtres, et fumions du mauvais tabac, simplement pour tuer le temps. M. Rosenthal, très-savant en linguistique, pourvu d'une Bible italienne, tantôt étudiait cette langue, tantôt chassait l'ennui si lourd, en apprenant, dans ses soirées, le français an moyen d'un fragment de l'Histoire de la civilisation par M. Guizot. Si le ciel s'éclaircissait un peu, nous allions patauger quelques instants dans la boue sur le petit chemin laissé entre nos nouvelles huttes; mais au bout de quelques instants nous étions arrêtés subitement par un: «Le ras et les chefs arrivent.» Si nous pouvions courir, nous le faisions; mais si nous étions aperçus, nous prenions notre plus gracieux sourire et nous étions salués par un grossier: «Comment vas-tu? Bonne après-midi pour toi!» (la seconde personne du singulier est employée comme signe d'humiliation vis-à-vis d'un inférieur) et, ô misère! il nous fallait ôter nos chapeaux délabrés et rester la tête découverte. Nous les voyions se dandinant, prêts à crever d'orgueil, lorsque nous savions que les habits qu'ils portaient, et la nourriture qu'ils venaient de se partager, avaient été achetés avec l'argent anglais; c'était je puis vous le dire dépitant. Comme ils acceptaient les moindres choses, c'eût été bien le moins qu'ils eussent été polis; or, tout au contraire, ils nous regardaient du haut de leur grandeur comme si nous eussions été des idiots ou bien une race entre eux et le singe, des ânes blancs comme ils nous appelaient lorsqu'ils causaient entre eux. Aidés de Samuel ils firent tout pour M. Rassam; ils étaient bien plus honnêtes avec lui qu'avec nous, et ils lui juraient constamment une amitié éternelle. J'ai souvent admiré la patience de M. Rassam. Il s'asseyait, causait et riait avec eux pendant des heures; les gorgeant de rasades de tej, jusqu'à ce qu'ils roulaient de leur place, et qu'ils devenaient un objet de risée, peut-être même un objet d'envie, pour les soldats qui devaient les aider à regagner leur maison. Avec tout cela c'étaient de viles créatures; pour plaire à Théodoros ils n'auraient reculé devant aucune infamie et ne se seraient laissé arrêter par aucun crime. Lorsqu'ils pouvaient supposer que quelque acte de cruauté plairait à leur maître ou plutôt à leur dieu, aucune considération d'amitié ou de famille ne pouvait retenir leurs mains ou attendrir leurs coeurs. Ils étaient bons pour M. Rassam parce que cela faisait partie de leurs instructions et qu'ils pouvaient ainsi satisfaire leur goût pour les boissons spiritueuses; mais si, n'ayant pas d'argent, nous eussions été réduits à faire appel à leur générosité, je doute qu'ils eussent fait quelque chose pour nous, desquels ils recevaient beaucoup. Ils ne nous eussent pas même fourni la misérable nourriture journalière des prisonniers abyssiniens.
Ce fut vers cette époque que ces scélérats eurent l'occasion de montrer leur dévouement à leur maître. Un samedi deux prisonniers profitèrent de l'encombrement du marché pour essayer de se sauver. L'un d'eux, Lij Barié, était le fils d'un chef du Tigré; il y avait quelques années qu'il avait été emprisonné comme «suspect», ou plutôt parce qu'il pouvait devenir dangereux, étant beaucoup aimé dans sa province. Son compagnon de fuite était un jeune garçon, demi-Galla, de la frontière de Shoa, qui était depuis plusieurs années dans les chaînes, attendant son jugement. Un jour, comme il coupait du bois, un éclat vola et alla frapper sa mère en pleine poitrine, et la tua. Théodoros était alors en expédition et pour se concilier l'évêque, il le chargea de ce jugement; celui-ci refusa de faire aucune enquête, disant que ce n'était pas dans sa juridiction. Théodoros, vexé du refus de l'évêque, envoya le jeune homme à Magdala, où il fut chargé de chaînes et dut attendre le bon plaisir de ses juges. Lij Barié, lorsqu'il avait voulu fuir n'avait pu forcer qu'un anneau de ses chaînes, l'autre étant beaucoup trop fort; alors il assujettit les chaînes avec l'autre anneau aussi bien qu'il put à une seule jambe au moyen d'un bandage, mit la chemise et les vêtements d'une jeune servante, qui était dans sa confidence, et plaçant sur ses épaules le gombo (espèce de jarre pour l'eau) il quitta l'enceinte de la prison sans être aperçu. L'autre jeune homme heureusement était parvenu à se débarrasser des deux anneaux, et s'était glissé sans avoir été remarqué; n'ayant pas mis beaucoup de vêtements et ayant les membres libres, il atteignit bientôt la porte, et passa avec les gens de la suite d'un chef. Il était déjà loin et en sûreté lorsque sa disparition fut signalée.
Lij Barié fut trompé dans son espoir. Avec ses fers assujettis sur une seule jambe, embarrassé par ses vêtements de femme et le gombo sur les épaules, il ne put avancer promptement. Il était cependant déjà à mi-chemin de la porte et non loin de l'enceinte, lorsqu'un jeune homme apercevant une jeune fille de bonne apparence, qui venait vers lui, s'avança pour lui parler: mais comme il s'approchait ses yeux tombèrent sur le bandage, et à son grand étonnement il aperçut une portion de la chaîne qui se montrait au travers. Il comprit aussitôt que c'était un prisonnier qui tâchait de s'échapper, et il suivit l'individu jusqu'à ce qu'il rencontrât quelques soldats; il leur communiqua ses soupçons et ceux-ci se précipitèrent sur Lij Barié et l'arrêtèrent. La foule fut bientôt ramassée autour de l'infortuné jeune homme, et l'alarme ayant été donnée qu'un prisonnier avait été pris comme il tentait de s'échapper, plusieurs des gardes se précipitèrent vers le lieu où on le gardait et aussitôt qu'ils eurent reconnu leur ancien pensionnaire, ils le réclamèrent comme leur propriété. En un instant tous ses vêtements lui furent déchirés sur le dos, et ces lâches le frappèrent du bout de leurs lances et avec le dos de leur sabre jusqu'à ce que son corps tout entier ne fût qu'une plaie et qu'il tombât sans connaissance, presque mourant sur la terre. Ce n'était pas encore assez pour satisfaire leur sauvage besoin de vengeance; ils le portèrent à la prison enchaîné des pieds et des mains, placèrent un long et dur morceau de bois sous sa nuque, mirent ses pieds dans les ceps et le laissèrent là plusieurs jours, jusqu'à ce qu'on connût la volonté de l'empereur à son égard.
Une recherche immédiate fut ordonnée concernant son compagnon de fuite ainsi que la jeune fille, sa complice. Le premier était déjà hors de leur atteinte, mais ils s'en vengèrent en s'emparant de la malheureuse jeune femme. Le ras et son conseil s'assemblèrent immédiatement et la condamnèrent à recevoir une centaine de coups de la lourde girâf (fouet à lanières de cuir) en face de la maison de l'empereur. Le lendemain matin le ras, accompagné d'un grand nombre de chefs et de soldats, arriva sur le lieu désigné pour l'exécution de la sentence. La jeune fille fut étendue sur la terre, on déchira ses vêtements et on lui lia avec des lanières de cuir les pieds et les mains pour lui conserver la position horizontale. Un misérable fort et puissant fut chargé de mettre à exécution la condamnation. Chaque coup de fouet qui tombait résonnait comme un coup de pistolet (nous pouvions l'entendre de nos huttes) et déchirait un lambeau de chair; tous les dix coups la girâf devenait si lourde de sang qu'on était obligé de la nettoyer pour continuer. La pauvre patiente ne se plaignit jamais et ne dit pas un mot. Lorsqu'elle fut relevée après le centième coup, les côtes étaient à nu et l'épine dorsale pouvait s'apercevoir à travers les flots de sang qui ruisselaient, la chair du dos ayant été entièrement enlevée par morceaux.
Quelques instants plus tard un messager arriva apportant la réponse de Théodoros. Lij Barié fut le premier à avoir les mains et les pieds coupés en présence de tous les prisonniers abyssiniens. Ils devaient ensuite être précipités tous les deux du haut de la montagne. Les chefs se firent un jour de fête de cette exécution; ils envoyèrent même une personne pour dire poliment à Samuel: «Venez et assistez à notre réjouissance.» Lij Barié fut apporté, une douzaine des plus forts soldats se jetèrent sur lui et de leurs sabres dégainés ils lui coupèrent les pieds et les mains avec toute la délicatesse d'Abyssiniens habiles à répandre le sang. Pendant qu'il était soumis à cette agonie, Lij Barié ne perdit jamais courage et conserva toujours sa présence d'esprit. Ce qu'il y a de plus remarquable c'est que, tandis qu'il était si cruellement meurtri, il prophétisait, à la lettre, le sort qui était réservé à ses meurtriers: «Lâches poltrons que vous êtes! vils serviteurs d'un scélérat! Ils ne peuvent s'emparer d'un homme que par trahison; et ils ne peuvent le tuer que lorsque celui-ci est désarmé et en leur pouvoir! Mais prenez garde! avant peu les Anglais viendront pour délivrer les leurs: ils vengeront dans votre sang les mauvais traitements que vous avez infligés à leurs concitoyens, et ils vous puniront vous et votre maître de toutes vos lâchetés, de toutes vos cruautés et de tous vos meurtres.» Les scélérats ne firent que peu d'attention au brave garçon mourant; ils le précipitèrent dans l'abîme et puis tous ensemble se rendirent, pour finir une journée si bien commencée, chez M. Rassam et se partagèrent les faveurs de sa généreuse hospitalité.