XV

Mort de l'Abouna Salama.—Esquisse de sa vie.—Griefs de Théodoros contre lui.—Son emprisonnement à Magdala.—Les Wallo-Gallas.—Leurs moeurs et leurs coutumes.—Menilek parait avec une armée dans le pays de Galla.—Sa politique.—Avis envoyé à lui par M. Rassam.—Il investit Magdala et fait un feu de joie.—Conduite de la reine. —Précautions prises par les chefs.—Notre position n'est pas meilleure.—Les effets de la fumée sur Menilek.—Désappointement suivi d'une grande joie.—Nous recevons des nouvelles du débarquement des troupes britanniques.

Le 25 octobre, l'Abouna Salama, l'évêque d'Abyssinie, mourut après une longue et douloureuse maladie.

L'Abouna Salama était, sous certains rapports, un homme remarquable. Deux caractères comme le sien et celui de Théodoros se rencontrent rarement à la fois dans ce pays éloigné. Tous les deux ambitieux, fiers, passionnés, ils devaient inévitablement, tôt ou tard, se heurter, et le plus fort écraser le plus faible.

L'Abyssinie, pendant quelques années, avait été privée d'évêque. Les prêtres ne pouvaient plus être consacrés ni aucune église dédiée an culte chrétien, l'arche sainte ne pouvant contenir un autre tabernacle que celui béni par l'évêque du pays. Quoique Ras-Ali fût extérieurement chrétien et appartînt à une famille convertie, il avait cependant conservé trop de relations parmi les musulmans Gallas, ses véritables amis et alliés, pour s'inquiéter, autrement que par un culte tout extérieur, de l'état religieux et des inconvénients auxquels était exposée la prêtrise par suite de la longue vacance de l'évêché.

Dejatch Oubié était, à cette époque, gouverneur semi-indépendant du Tigré. D'une position de simple gouverneur, il s'était insensiblement élevé au pouvoir et se trouvait alors à la tête d'une grande armée, intriguant pour le titre de ras. Quoique toujours, en apparence, dans des termes d'amitié avec Ras-Ali, le reconnaissant même, jusqu'à un certain point, comme son supérieur, cependant, il travaillait constamment et secrètement à détruire le pouvoir du ras, afin de régner à sa place. Pour servir ses plans, il envoya en Egypte quelques chefs accompagnés de Mgr de Jacobis, Italien noble, catholique romain et évêque à Massowah, afin d'obtenir un évêque selon le rite abyssinien,[24] et afin de s'assurer un appui aussi puissant que le soutien du clergé, il se chargea de la grande dépense qu'entraîne la consécration d'un abouna. De Jacobis fit de prodigieux efforts, afin d'obtenir un évêque consacré qui favorisât l'Eglise catholique romaine; mais il fut déçu dans son attente, car le patriarche choisit pour cette dignité un jeune homme qui avait été élevé en partie dans une école anglaise, au Caire, et dont les croyances étaient plus favorables au protestantisme qu'à l'Eglise romaine, depuis si longtemps connue comme l'adversaire des cophtes.

Andraos, ce jeune prêtre, était seulement dans sa vingtième année. Lorsqu'il fut averti qu'il devait quitter son monastère et la compagnie des moines, ses frères, pour aller vivre dans le pays d'Abyssinie, à demi civilisé et si éloigné, tout d'abord, il refusa l'honneur qui lui était fait. Il engagea ses supérieurs à porter leur choix sur un autre plus digne que lui, déclarant qu'il se sentait peu propre à cette oeuvre. Ses objections ne furent point écoutées, et comme il persistait toujours dans son refus, le supérieur de son couvent le fit mettre aux fers; il y resta, m'a-t-on dit, jusqu'à ce qu'il consentît a se mettre à la tète de l'Eglise cophte. Il accepta enfin, et il fut oint et consacré évêque d'Abyssinie, sous le nom d'Abouna Salama, avec toutes les pompeuses cérémonies en usage. Il partit immédiatement après sur un bâtiment de guerre anglais, et arriva à Massowah au commencement de l'année 1841.

Dejatch Oubié le reçut avec de grands honneurs, ajouta de nombreux villages et tout un district aux autres possessions de l'évêque, et fit tous ses efforts pour le gagner à sa cause. Il y réussit au delà de ses espérances. L'Abouna Salama, bien loin d'avoir besoin d'être gagné à la cause d'Oubié contre Ras-Ali, proposa l'attaque dès son arrivée. Par son intermédiaire, une alliance fut conclue entre son ami Oubié et Goscho Beru, gouverneur de Godjam. Les deux chefs convinrent de marcher sur Debra-Tabor, d'attaquer Ras-Ali, de lui arracher le pouvoir qu'il avait usurpé, et de se partager le gouvernement de l'Abyssinie, sans oublier les droits attribués à l'évêque, et qui consistaient dans le tiers du revenu de la contrée.

Oubié et Goscho Beru, selon que c'était convenu, livrèrent bataille à Ras-Ali, près de Debra-Tabor, et mirent son armée en complète déroute; Ras-Ali ne put s'échapper que très-difficilement du champ de bataille, accompagné de quelques guerriers heureusement bien montés. Mais il arriva qu'Oubié célébra ses succès par des rasades trop multipliées et trop considérables. Quelques-uns des soldats fugitifs de l'armée de Ras-Ali étant entrés dans sa tente, et trouvant le vainqueur de leur maître ivre-mort, profitèrent de son triste état pour le faire prisonnier. Ce revirement soudain changea complètement la face des événements. Quelques cavaliers partirent aussitôt au galop de leurs montures pour aller avertir leur maître, qu'ils rejoignirent vers le soir. Tout d'abord, le vaincu ne pouvait croire à sa bonne fortune; mais d'autres soldats étant venus confirmer la bonne nouvelle, Ras-Ali retourna aussitôt à Debra-Tabor, rassembla ses compagnons de détresse, et dicta lui-même les conditions du traité à son vainqueur captif. Oubié fut pardonné, et il lui fut permis de retourner dans le Tigré, l'évêque étant responsable de sa fidélité. Ras-Ali traita l'évêque avec toutes sortes de respects, et il se jeta à ses pieds, le suppliant de ne point tenir compte des calomnies de ses ennemis, l'assurant que l'Eglise n'avait pas de plus fidèle disciple ni de volonté plus dévouée aux désirs de son chef. L'évêque, désormais par ses relations d'amitié avec tout le monde, adoré de tous, ne tarda pas à faire sentir son autorité; et si Théodoros eût été un homme ordinaire, l'Abouna Salama eût été l'Hildebrand de l'Abyssinie.

Pendant la campagne de Lij-Kassa contre le gouverneur de Godjam, et pendant la période de révolution qui se termina par la chute de Ras-Ali, l'Abouna Salama se retira dans ses propriétés du Tigré, vivant là en paix sous la protection de son ami Oubié. Dès son arrivée en Abyssinie, il avait manifesté la plus amère opposition aux catholiques romains, inimitié provenant non pas tant de ses convictions que du fait que quelques-unes de ses propriétés avaient été saisies à Jeddah, à l'instigation des prêtres romains. Il est vrai que ces prêtres, par son influence, avaient été rançonnés, volés, maltraités et expulsés de l'Abyssinie. Lorsque la nouvelle parvint à l'Abouna que Lij-Kassa marchait contre le Tigré, Salama excommunia publiquement ce dernier, sous prétexte que Kassa était l'ami des catholiques romains, qu'il protégeait leur évêque de Jacobis, et qu'il ruinait la religion du pays en faveur de la croyance de Rome. Mais Kassa se montra l'égal de l'Abouna: il nia l'accusation et répondit «que si l'Abouna Salama pouvait excommunier, l'Abouna de Jacobis pouvait ôter l'excommunication.» L'évêque, alarmé de l'influence qu'aurait pu obtenir le prélat ennemi, offrit de retirer son anathème, à condition que Kassa expulserait de Jacobis. Ces conditions ayant été acceptées, l'Abouna Salama consentit bientôt après à placer sur la tête de l'usurpateur, sous le nom de Théodoros II, la couronne d'Abyssinie, dans la même église qu'Oubié avait fait ériger pour son propre couronnement.

Satisfait des complaisances de l'évêque, Théodoros lui témoigna les plus grands respects. Il portait son siège ou marchait devant lui portant une lame et un bouclier, comme s'il n'était que son serviteur, et, en toute occasion, se prosternait jusqu'à terre et lui baisait la main. L'Abouna Salama, au bout de quelque temps, finit par croire que son influence sur Théodoros était sans bornes, comme sur Ras-Ali et sur Oubié; il fut trompé par l'apparence d'humilité, de sincère admiration et de dévotion de Théodoros. Et plus ce dernier se montrait humble, plus aussi l'évêque se montrait publiquement arrogant. Mais il n'avait pas connu encore le caractère de cet empereur qu'il avait sacré, et se surfaisant son importance, il finit par se faire ouvertement de Théodoros un ennemi redoutable. La chose eut lieu au moment où l'Abouna Salama s'y attendait le moins. Un jour, Théodoros alla pour lui présenter ses salutations; arrivé à la tente de l'Abouna, il le fit avertir de sa visite; l'évêque lui envoya dire qu'il le recevrait quand cela lui conviendrait, et il le fit attendre longtemps. Théodoros attendit; mais comme le temps s'écoulait et que l'évêque ne paraissait jamais, il s'en retourna irrité: il était désormais l'ennemi du prélat, et brûlait de se venger.

A partir de ce moment, ils vécurent dans une inimitié ouverte ou légèrement masquée, travaillant à l'abaissement l'un de l'autre. Si le règne de Théodoros eût été un règne pacifique, l'Abouna l'eut emporté; mais l'empereur, entouré comme il l'était d'une forte armée composée d'hommes qui lui étaient dévoués, trouva parmi eux des oreilles toutes prêtes à croire les récits qui lui étaient faits sur la conduite de l'évêque. L'Abouna Salama, d'ailleurs, ne fut jamais très-populaire; sans être avare, il n'était pas libéral. L'amitié se témoigne, en Abyssinie, an moyen de présents; c'est ainsi pour tout le monde; chaque chef, chaque homme un peu important qui recherche la popularité, les prodigue d'une main généreuse. L'empereur profita de ce manque de libéralité chez l'évêque pour faire valoir sa générosité à lui. Il insinua que l'Abouna n'avait que le négoce à coeur; que, au lieu de rendre le tribut qu'il recevait en dons au peuple du pays, comme c'était autrefois la coutume, il envoyait son argent, par des caravanes, à Massowah, en trafiquant avec les Turcs et expédiant son gain en Egypte. Petit à petit, Théodoros agit sur l'esprit de son peuple et finit par le persuader que, après tout, l'évêque n'était qu'un homme comme tous les autres. Déjà, dans le camp de l'empereur, il avait perdu beaucoup de son prestige, lorsque Théodoros se plaignit que son honneur avait été attaqué par ce même évêque que tous adoraient.

Théodoros, en nous racontant ses ennuis un jour sur le chemin d'Agau-Medar, nous parla du sujet de leur malentendu avec l'Abouna. Il nous dit que leur querelle venait de ce qu'un jour qu'il avait invité ses officiers à un déjeuner public, l'évêque, profitant de son absence, et sous prétexte de confesser la reine, était entré dans sa tente. Lorsque Théodoros revint, après le déjeuner, s'étant présenté à la porte de l'appartement de sa femme, on l'avertit qu'elle était en conférence religieuse avec l'Abouna, et qu'il devait s'en retourner. Le soir, il se présenta encore à la tente de sa femme. Lorsqu'il entra, elle s'élança vers lui, et, tout en sanglotant sur son sein, elle lui raconta qu'elle lui avait été involontairement infidèle dans la journée, mais elle n'avait pu résister à la violence de l'évêque. Il l'avait pardonnée, disait-il, parce qu'elle était innocente; quant an suborneur, il n'avait pu le punir: la mort seule pouvait le venger d'un tel crime, et il ne pouvait porter la main sur un dignitaire de l'Eglise. Il n'y a aucun doute que tout cela était de l'invention de Théodoros; mais celui-ci avait évidemment répété la même histoire tout autour de lui, jusqu'à ce qu'il avait fini par y croire lui-même.

L'Abouna Salama perdit de son crédit, quoique probablement bien peu de personnes ajoutassent foi aux récits de l'empereur. D'après le proverbe, «Calomnions, il en restera toujours quelque chose,» le caractère de l'Abouna perdit de sa dignité, et désormais, il ne compta ses amis que dans le camp des ennemis du roi, tandis que ses ennemis à lui étaient tous des amis intimes de Théodoros. En public, ce dernier le traita toujours avec respect, bien qu'il ne montrât pas la même humilité qu'auparavant; par égard pour son peuple, il faisait une différence entre la personne de l'Abouna et son caractère officiel, le respectant à cause de la foi chrétienne, mais montrant le plus grand mépris pour sa conduite privée.

Pendant longtemps la question des possessions de l'Eglise fut un grand sujet de dissentiments entre eux. Théodoros ne pouvait souffrir une puissance quelconque rivale de la sienne dans ses Etats. Il s'était battu avec rage pour arriver à être le seul dominateur de l'Abyssinie; il fit tous ses efforts pour jeter le mépris sur l'Abouna, et dès qu'il vit l'occasion favorable pour en finir avec le pouvoir et l'influence de son rival, il confisqua toutes les terres et tous les revenus de l'Eglise, et aussi par la même occasion quelques biens héréditaires de l'évêque, et se déclara ouvertement le chef de l'Eglise. La colère de l'Abouna ne connut plus de bornes. D'un tempérament naturellement violent, il insulta grossièrement Théodoros dans plusieurs occasions. Quelques-unes de leurs querelles furent même indécentes, la haine intense qui brûlait dans le coeur du prélat se manifesta plusieurs fois par des expressions qui n'eussent jamais dû sortir de sa bouche. L'évêque n'avait jamais eu un caractère tolérant. J'ai raconté déjà plus d'un cas de ses intolérances vis-à-vis des catholiques romains. Il les persécuta chaque fois qu'il le put; ainsi pendant qu'il était prisonnier à Magdala, il ne voulut jamais s'employer à obtenir la liberté d'un malheureux Abyssinien qui depuis des années avait été jeté dans les chaînes sur ses instances, par la seule raison que cet infortuné avait visité Rome et en était revenu converti. Il était plus favorable aux protestants, quoiqu'il ne voulut pas entendre parler de conversions au protestantisme. Les missionnaires pouvaient instruire, mais là finissait leur tâche; et lorsqu'il arriva que des juifs, à la suite des instructions de nos missionnaires furent amenés à accepter le christianisme, ils ne purent être baptisés que dans l'église abyssinienne, dans laquelle ils furent reçus comme membres. Salama se montra en toute occasion l'ami des Européens, à moins qu'ils ne fussent romains, et pendant la guerre il rendit de grands services aux captifs; il leur fit même parvenir de petites sommes à l'époque de leur plus grande pénurie, et lorsqu'ils étaient dans une grande détresse. Mais son amitié était dangereuse. Théodoros soupçonnait et haïssait tous ceux qui étaient dans des relations amicales avec son grand ennemi; l'horrible torture que les Européens eurent à supporter à Azzazoo ne fut due qu'à cette cause; et les querelles et les réconciliations au sujet de l'Eglise et de l'Etat ne furent pas étrangères aux traitements dont nous fûmes les victimes. L'Abouna quitta Azzazoo en même temps que le camp impérial, après les pluies de 1864.

Une grave rébellion venait d'éclater dans le Shoa et Théodoros, laissant ses prisonniers, ses femmes et le camp de ses soldats à Magdala, voulait faire une petite excursion à travers le pays des Wallo-Gallas; mais il trouva les rebelles trop puissants pour tenter une attaque. Il avait été fort contrarié du refus de l'évêque de l'accompagner dans cette expédition. Les gens de Shoa sont les plus bigots de tous les Abyssiniens et ceux qui ont le plus de respect pour l'Abouna; si donc l'Abouna avait été vu dans la compagnie de Théodoros, il est probable que plusieurs des chefs révoltés auraient déposé les armes et fait leur soumission. Mais l'évêque, qui ne pensait qu'à son fertile district du Tigré, proposa à l'empereur de l'accompagner tout d'abord dans cette province; et après que la rébellion serait réprimée dans cette partie du royaume ils devaient partir ensemble pour Shoa. Leur entrevue à cet effet fut très-orageuse; et Théodoros se contint plus d'une fois pour ne pas en venir aux partis extrêmes. L'Abouna Salama resta à Magdala, selon son désir; mais comme prisonnier. Il ne fut jamais chargé de chaînes; bien qu'il m'ait été raconté que plusieurs fois Théodoros avait été sur le point de le commander, les fers étant déjà prêts; mais il fut toujours retenu par la crainte de l'effet produit par cette mesure, sur la foi de son peuple. Il fut permis à l'évêque d'aller jusqu'à l'église, s'il le désirait; mais la nuit une sentinelle veillait toujours à sa porte; quelquefois même plusieurs soldats passèrent la nuit dans l'appartement de l'Abouna. Tous ses serviteurs n'étaient que des espions du roi. Il ne put en trouver aucun de fidèle, si ce n'est quelques esclaves, jeunes Gallas qui lui avaient été donnés à son arrivée par Théodoros, et un cophte qui, avec quelques prêtres, avait accompagné le patriarche David dans sa visite en Abyssinie; quelques-uns de ces gens entrèrent au service du roi, tandis que d'autres, comme le cophte dont j'ai parlé, se vouèrent à leur compatriote et évêque.

Pendant l'emprisonnement des premiers captifs à Magdala, leurs relations avec l'évêque furent très-limitées. Ils ne se virent jamais; mais de temps en temps un jeune esclave de l'évêque portait ou un message verbal, ou une courte note en arabe, renfermant quelque fragment de nouvelles, la plupart du temps exagérées, sur les faits et gestes des rebelles, toujours acceptées comme vraies par le crédule évêque, ou encore quelques simples informations sur la médecine, etc.

Le jour de notre arrivée et pendant que les chefs lisaient à Théodoros les instructions nous concernant, le jeune esclave dont j'ai parlé vint auprès de M. Rosenthal, porteur de salutations polies de l'Abouna, et l'informant qu'autant que son maître pouvait le prévoir, nous n'avions rien de mauvais à craindre pour le présent, mais que l'avenir n'était pas rassurant. Nous savions que l'évêque entretenait de fréquentes relations avec les grands chefs en révolte. Théodoros aussi connaissait le fait et n'en haïssait que plus l'évêque. Celui-ci s'était toujours montré bien disposé à notre égard; et, comme il était aussi désireux que nous d'échapper au pouvoir de Théodoros, nous jugeâmes de la plus haute importance d'entrer en relation avec lui. Mais les difficultés étaient énormes. Rien n'aurait pu porter plus de préjudice à nos projets que la dénonciation à l'empereur de nos communications avec l'évêque. Samuel en cette occasion ne pouvait nous servir, car une profonde inimitié existait entre lui et l'évêque. Il fallut toute la force de persuasion de M. Rassam pour amener une bonne entente entre les deux parties. Toutefois il conduisit cette affaire si sagement que non-seulement il réussit, mais que, après une mutuelle explication, les deux ennemis devinrent des amis dévoués. Mais jusqu'à ce que cette difficulté eût été surmontée, nous dûmes agir avec de grandes précautions.

Le petit esclave devint bientôt suspect à notre sentinelle. Il eût été dangereux de lui confier quelque chose d'important, car il pouvait d'un moment à l'autre être arrêté et fouillé. Nous employâmes alors une servante qui était connue de l'évêque pour avoir habité la montagne avec les premiers captifs. L'évêque accepta avec joie notre proposition de nous échapper de l'Amba et, téméraire autant qu'il était prompt, il nous donna tout de suite de grandes espérances; mais quand nous en vînmes aux détails du complot, tout autant que cela nous concernait, nous le trouvâmes tout à fait impraticable. D'abord l'évêque avait besoin de nitrate d'argent pour se noircir le visage afin de passer inaperçu aux portes. Une fois libre, il devait rejoindre Menilek ou le Wakshum, excommunier et déposer Théodoros, et proclamer empereur le chef rebelle. Il avait oublié évidemment qu'Oubié et Ras-Ali étaient âgés, que l'homme qui possédait Magdala se souciait fort peu d'une excommunication et que, déposé on non, Théodoros serait toujours le véritable roi. L'évêque aurait pu réussir; mais eût-on su, ou bien eût-on ignoré que nous avions pris part à sa fuite, aucune puissance n'aurait pu nous sauver de la colère furieuse du monarque.

Après la réconciliation de l'évêque et de Samuel, nos relations avec le premier furent plus fréquentes et plus intimes. Il fut toujours disposé à nous aider de toutes ses connaissances; il nous prêta quelques dollars lorsque nous étions en peine pour nous en procurer; il écrivit aux rebelles de protéger nos envoyés, les invitant à venir à notre secours, leur promettant de les aider de son appui, et je crois même qu'il eût accepté une réconciliation avec l'homme par lequel il avait été injurié, si seulement cela eût pu nous être utile.

Trompé dans son ambition, privé de ses biens, humilié, sans pouvoir, sans liberté, l'Abouna Salama succomba à la tentation trop commune aux hommes qui souffrent beaucoup. Sans société, menant une vie dure et misanthropique, il oublia que la sobriété en toute circonstance est nécessaire à la santé et que les excès de la table ne conviennent nullement à une réclusion forcée. Un ennui constant ajouté à des habitudes d'intempérance ne pouvait qu'amener une maladie. Dans le courant de notre premier hiver, je le soignai par l'intermédiaire d'Alaka-Zenab, notre ami et le sien, et il recouvra la santé par mes soins. Malheureusement il oublia mes conseils et ne suivit mes prescriptions que très-peu de temps; bientôt se fit sentir la privation des excitants auxquels il était habitué depuis des années, et il eut de nouveau recours à ces stimulants. Il eut une plus sérieuse attaque durant les pluies de 1867. A cette époque Samuel pouvant le visiter pendant la nuit nous servit d'intermédiaire, et comme il était très-intelligent il pouvait me rendre un compte très-exact de son état. Pendant quelque temps la santé de l'évêque s'améliora; mais il fut encore plus déraisonnable qu'au commencement. A peine était-il convalescent qu'il m'envoya demander la permission plusieurs fois dans un jour de boire un peu d'arrack, de prendre un peu d'opium, ou quelqu'une de ses boissons favorite. Il n'est pas étonnant qu'une rechute ait été la conséquence d'une telle conduite; bien que je lui eusse montré le danger d'agir de la sorte, il n'en tint aucun compte.

Au commencement d'octobre l'état de santé de l'évêque empira tellement, qu'il fît demander au ras et aux chefs de me permettre de le visiter. Ils se réunirent pour se consulter, et à l'unanimité en référèrent à M. Rassam, et me firent appeler pour savoir si je voudrais aller le soigner. Je répondis qu'autant que je le pourrais, j'y consentais volontiers. Les chefs alors se retirèrent pour réfléchir sur cette affaire, lorsque l'un d'eux insinua que Théodoros ne serait pas fâché que son ennemi mourût, et qu'il pourrait au contraire se mettre en colère s'il apprenait que l'évêque avait été mis en rapport avec les Européens; sur quoi on décida de lui refuser sa demande, lui permettant toutefois d'avoir recours à la vache sacrée. Avec l'Abouna nous perdîmes un puissant allié et un bon ami; le seul que nous eussions dans le pays. Si le chef rebelle avait réussi à devenir le maître de l'Amba, la protection de Salama eût été d'une valeur inappréciable; non pas que son influence eût suffi à assurer notre élargissement, je ne le crois pas; mais avec lui nous n'aurions rencontré auprès des grands chefs rebelles que de bons traitements et des égards de politesse.

Le messager envoyé pour annoncer la mort de l'Abouna à l'empereur, était fort inquiet des termes dans lesquels il s'exprimerait, ne sachant pas de quelle manière Théodoros recevrait la nouvelle. Il choisit un terme moyen et décida qu'il ne paraîtrait ni triste ni joyeux. Théodoros en apprenant la chose, s'écria: «Dieu soit béni! mon ennemi est mort!» Puis s'adressant au messager, il ajouta: «Vous êtes fou! Pourquoi en arrivant ne vous êtes-vous pas écrié: «Miserach! (bonne nouvelle!)» Je vous eusse donné ma meilleure mule!»

Avec la mort de l'évêque, nos espérances déjà si faibles, semblèrent s'évanouir pour jamais. Wakshum Gobazé, par son traité avec Mastiate, avait renoncé à ses prétentions sur Magdala; et quand bien même Menilek aurait voulu remplir ses engagements et venir tenter le siège de l'Amba, nul doute qu'il ne fût retourné sur ses pas dès qu'il aurait appris la mort de son ami qu'il était si désireux de mettre en liberté. Nous n'avions aucun renseignement précis sur les démarches tentées par les nôtres pour notre délivrance; et bien que certains du débarquement des troupes, nous craignions toujours que quelque contre-temps ne fût survenu dans les derniers moments qui eût fait abandonner l'expédition, ou ne l'eût fait remplacer par quelque nouveau projet plus ou moins chimérique. Nous avions reçu une petite somme en dernier lieu; mais comme tout était rare et cher, nous étions très-avares de notre argent, et nous refusâmes de donner plusieurs témoignages d'amitié, bien que ce fût une chose dangereuse dans notre position.

Nous croyions (les événements se chargèrent de nous prouver que nous nous étions trompés), que si quelqu'un des puissants rebelles, ou quelque chef haut placé et d'une grande influence se présentait au pied de l'Amba, les misérables mécontents et à demi affamés qui l'habitaient seraient heureux de lui ouvrir les portes et de le recevoir comme un sauveur. Nous savions que la garnison ne se rendrait jamais aux Gallas. Ils étaient leurs ennemis depuis des années, et la dernière expédition de pillage que les soldats de la montagne avaient opérée sur leur territoire avait accru cette inimitié et détruit toute chance de réconciliation. Ce qu'il y avait le plus à craindre, c'est que Mastiate qui par son traité avec Gobazé, venait d'entrer en possession de tous les districts environnant Magdala et y avait établi une garnison, ne voulût naturellement s'emparer d'une forteresse tout entourée de ses possessions. Peu de jours après le départ de Gobazé pour Yedjow, elle donna l'ordre aux gens du voisinage de cesser d'approvisionner l'Amba et défendit à ses sujets de fournir le marché hebdomadaire; elle fixa même un jour de rendez-vous non loin de Magdala, aux troupes qu'elle avait envoyées en détachement dans le Dahonte et le Dalanta; afin de ravager la contrée à plusieurs milles à la ronde et de réduire ainsi la garnison par la famine.

Les Wallo-Gallas sont une belle race, supérieure aux Abyssiniens en élégance, en bravoure et en courage. Originaires de l'intérieur de l'Afrique, ils firent leur première apparition en Abyssinie, vers le milieu du seizième siècle. Ces hordes envahirent les plus belles provinces en grand nombre; ils surpassaient tellement les Amharas en courage et en équitation, que non-seulement ils parcoururent tout le pays, mais ils y vécurent plusieurs années des seuls produits du sol dans une imprudente sécurité. Au bout d'un certain temps ils s'établirent sur le magnifique plateau qui s'étend de la rivière de Bechelo aux collines élevées de Shoa, et du Nil au bas pays habité par les Adails. Bien que conservant encore plusieurs caractères de leur race, ils adoptèrent cependant en partie les moeurs et les coutumes des peuples qu'ils soumirent. Ils perdirent presque entièrement leurs habitudes de pillage et leurs moeurs pastorales, labourant le sol, se bâtissant des demeures permanentes, et jusqu'à un certain point adoptant dans leurs vêtements et leur nourriture, le genre de vie et les usages des premiers habitants.

En général le Galla est grand, bien fait, élancé, nerveux; les cheveux des hommes et des femmes sont longs, épais, ondulés plutôt que crépus, et ressemblent assez aux cheveux des Européens mal peignés, mais ils n'ont rien de la texture demi-laineuse qui couvre le crâne des Abyssiniens. Les vêtements des deux races sont identiques à peu de chose près; ils portent tous de grossiers pantalons, seulement ceux des Gallas sont plus courts et plus étroits que ceux des habitants du Tigré. Ils portent un grand vêtement de coton, qui leur sert de robe pendant le jour et de couverture pendant la nuit; la seule différence, c'est que les Gallas brodent rarement sur le côté de leur vêtement la rayure rouge qui est l'orgueil de l'Amhara. La nourriture des deux peuples est tout à fait semblable, tous les deux font leurs délices de la viande de vache crue, du shiro, plat de pois épicé et chaud, du wàt, et du teps (viande rôtie), seulement ils diffèrent dans le grain qu'ils emploient pour leur pain: l'Amhara aime passionnément le pain fait de graines de tef, tandis que le pain des Gallas est semblable à notre pain et se prépare avec la fleur de froment ou d'orge, seuls grains qui prospèrent dans ces hautes régions. Les femmes des Gallas sont belles en général; et lorsqu'elles ne sont pas exposées au soleil, leurs grands yeux noirs et brillants, leurs lèvres roses, leurs cheveux longs, noirs et élégamment tressés, leurs petites mains, leurs formes arrondies et gracieuses, en font les rivales des plus belles filles de l'Espagne ou de l'Italie. Une longue chemise tombant du cou à la cheville et retenue à la taille par les plis amples d'une ceinture de coton blanche; des anneaux auxquels pendent de fines petites clochettes, un long collier de perles ou d'argent, des anneaux blancs et noirs couvrant leurs petits doigts effilés, sont les objets reconnus comme indispensables à la toilette d'une amazone galla aussi bien que d'une dame amhara.

La différence la plus grande est dans la religion. Lors de leur première apparition, les Wallo-Gallas, ainsi que plusieurs autres branches de la même famille, qui vivent encore solitaires dans l'intérieur des terres sans relations avec les étrangers, étaient plongés dans la plus grossière idolâtrie, adorant même les arbres et les pierres; cependant plusieurs d'entre eux, sous cette forme matérielle de leur culte, adressaient leurs adorations à un être appelé inconnu, qu'ils tâchaient de se rendre propice par des sacrifices humains. Il est impossible de se procurer une information précise sur l'époque de leur conversion à l'islamisme; ce qu'il y a de certain c'est que cette religion est universellement reconnue par toutes les tribus des Gallas. Aucun Galla aujourd'hui ne pratique le culte idolâtre, et très-peu de familles ont adopté la foi chrétienne.

Si nous prenons les deux races ennemies et que nous comparions leurs habitudes morales et sociales, à première vue elles nous paraîtront aussi dissolues, aussi licencieuses l'une que l'autre. Mais un examen plus approfondi nous montrera que la dégradation de l'une d'elles n'est pas si profonde, et même par contraste elle nous paraîtra presque pure dans sa simplicité. La vie de l'Amhara est une vie toute sensuelle, toute de débauche; rarement la conversation a pour sujet des choses innocentes; il n'y a pas de titre mieux porté que celui de libertin et les femmes elles-mêmes sont fières d'une telle distinction; une prostituée n'est pas regardée comme telle. Les plus riches, les plus nobles, les plus haut placées sont sans pudeur en amour et même mercenaires, si elles ne sont pas les deux choses à la fois. Rien ne blesse plus une dame abyssinienne que d'entendre répéter quelle est vertueuse; il lui semblerait qu'on veut dire par là qu'elle est désagréable à voir, ou de quelque autre défaut nuisible à la multiplicité des intrigues.

Dans quelques localités du pays des Gallas, la famille a conservé les moeurs patriarcales. Le père est aussi absolu dans son humble hutte que le chef à la tête de sa tribu. Si un homme marié est obligé de quitter son village pour un voyage à l'étranger, sa femme aussitôt est recueillie par le frère de son mari qui se charge de lui servir de protecteur jusqu'au retour de l'absent. Cet usage a prévalu pendant longtemps. Aujourd'hui il n'est suivi que dans très-peu de localités; il est partout pratiqué sur le plateau qui s'élève entre le Bechelo, le Dalanta et le Dahonte, où les familles gallas isolées des autres tribus, ont conservé plusieurs des usages de leurs ancêtres. Un étranger invité sous le toit d'un chef galla trouverait dans la même hutte enfumée des individus de plusieurs générations. Le lourd toit de chacune d'elles, supporté par dix ou douze piliers, laisse au milieu un espace ouvert où se tiennent les matrones près du feu pour préparer le repas du soir; autour d'elles se joue un essaim d'enfants.

La porte est faite de bouts de tiges retenus ensemble par de petites branches coupées à l'arbre le plus voisin; en face est placé le simple alga du seigneur du manoir. Près de son lit hennit sa cavale favorite, l'enfant gâtée des jeunes et des vieux. Dans une autre partie séparée de la hutte se trouvent les provisions de froment et d'orge. Après le repas du soir, lorsque les enfants se sont endormis, fatigués de leurs jeux bruyants, et que le chef a vu que la compagne de son foyer était couchée, il conduit alors son hôte dans la partie de la hutte qui lui est réservée et où un lit d'herbes parfumées lui a été préparé sur une peau de vache.

Tout Galla est cavalier, et tout cavalier est soldat et n'est tenu qu'à suivre son chef. Cet état de choses constitue une milice permanente, une armée toujours prête, mais sans discipline. Aussitôt que le cri de guerre s'est fait entendre, ou que le signal des feux est apparu sur la cime de quelque pic lointain, le coursier est sellé, le jeune fils s'élance au-devant de son père pour lui tenir sa seconde lance, et de chaque hameau, de chaque demeure à l'apparence pacifique, se précipitent de braves soldats courant au rendez-vous. Lorsque Théodoros en personne envahit leur pays à la tête de ses milliers de soldats, ils dirent adieu à leurs foyers. Sa main impitoyable mit le feu à leurs fermes et à leurs villages partout où il comptait des ennemis. Les paysans sans défense s'enfuirent pour sauver leur vie, sachant bien qu'ils n'avaient à attendre ni grâce ni merci s'ils tombaient en son pouvoir.

Les Gallas sont divisés en sept tribus. Elles ne diffèrent en rien entre elles, la seule chose qui les sépare ce sont les guerres civiles. Si ces braves guerriers comprenaient le proverbe: l'union fait la force, ils pourraient s'emparer du pays entier de l'Abyssinie tout aussi aisément que leurs pères s'emparèrent des plateaux qu'ils habitent en ce moment. Lorsqu'ils voudront vivre d'accord entre eux ils pourront porter leurs armes victorieuses dans tout le pays environnant. Issus de leurs races, les Gooksas, les Mariés, les Alis, ont tenu le pouvoir dans leurs mains et ont gouverné le pays pendant plusieurs années. Malheureusement, à l'époque de notre captivité, comme cela avait été trop souvent le cas auparavant, ils étaient en proie à de vaines jalousies, à de mesquines rivalités, qui les avaient affaiblis au point que, pouvant imposer leurs lois à l'Abyssinie entière, ils étaient au contraire tout simplement des instruments de vengeance entre les mains des rois et des chefs chrétiens. Toujours une moitié des leurs s'est battue contre l'autre moitié; aussi ne pouvaient-ils songer à des guerres éloignées, leurs ennemis étant à leurs portes.

Abusheer, le dernier Iman des Wallo-Gallas, laissa deux fils, de deux femmes, Workite (Or fin) et Mastiate (Miroir). Le fils de la première dont il a été question dans un chapitre précédent, fut tué par Théodoros dans la fuite de Menilek à Shoa, et Workite n'eut d'autre alternative que d'implorer l'hospitalité du jeune roi qu'elle avait sacrifié.

Deux ans à peine s'étaient écoulés que Mastiate se trouvait en possession du pouvoir suprême qui lui avait été confié, du consentement unanime des chefs, comme régente de son fils jusqu'à ce qu'il eut atteint sa majorité.

Menilek, après sa fuite, n'eut pas une tâche facile à remplir: le chef qui s'était mis à la tête de la rébellion, et qui après avoir repoussé Théodoros lui avait infligé un honteux échec, se déclara indépendant et devint le Cromwell de l'Abyssinie. Cependant Menilek fut bien reçu par une petite portion de ses fidèles partisans; Workite aussi était accompagnée de quelques guerriers fidèles; et plus tard un assez grand nombre de chefs ayant abandonné l'usurpateur pour se ranger sous l'étendard de Menilek, celui-ci marcha contre le puissant rebelle, qui tenait toujours la capitale et plusieurs places fortes, défit complètement son armée et le fit lui-même prisonnier.

Cette victoire fut suivie de près par la soumission de Shoa; chefs après chefs vinrent déposer leurs armes et reconnaître pour leur roi le petit-fils de Sabela Selassié. Une fois ses droits reconnus, Menilek conduisit son armée contre les nombreuses tribus de Gallas, qui habitent les belles provinces situées entre la frontière sud-est de Shoa et le lac pittoresque de Guaraqué. Mais au lieu de rançonner ces races agricoles, comme avait fait son père, il leur promit de les traiter honorablement, en vassaux soumis à un pouvoir bienveillant, moyennant un tribut annuel. Les Gallas surpris de cette clémence, de cette générosité inattendue, acceptèrent volontiers ses conditions; et, d'ennemis qu'ils étaient primitivement, ils devinrent ses fidèles guerriers, et l'accompagnèrent dans toutes ses expéditions. Théodoros avait laissé une forte garnison dans un amba déclaré imprenable et situé sur la frontière nord de Shoa dans une position qui dominait le passage conduisant du pays de Galla aux collines élevées de Shoa. Menilek, avant sa campagne dans la province de Galla, avait investi cette dernière forteresse de Théodoros, et après un mois de siège, la garnison, qui avait supplié plusieurs fois son maître de lui envoyer du renfort, finit par céder et ouvrit ses portes an jeune roi. Menilek traita tous ces guerriers avec douceur, plusieurs furent honorés de charges dans sa maison, d'autres reçurent des titres et des places, ou bien furent placés dans des postes de confiance.

Menilek devait beaucoup à Workite; sans sa protection opportune, il eût été poursuivi, et comme Shoa lui avait fermé ses portes, sa position lui eût fait courir de grands dangers. Il n'avait point oublié cela, ni que pour lui sauver la vie elle avait sacrifié son fils unique et perdu son royaume: sa dette de reconnaissance était immense, et rien ne pouvait dédommager la reine de son dévouement. Mais s'il ne pouvait lui rendre son fils massacré, il pouvait et voulait marcher contre sa rivale et, par la force des armes, rétablir la reine déchue sur le trône qu'elle avait perdu à cause de lui. A la fin d'octobre 1867, Menilek à la tête d'une armée d'environ quarante à cinquante mille hommes, dont trente mille cavaliers, deux à trois mille mousquetaires et le reste de lanciers, fit son entrée dans la plaine de Wallo-Galla: il déclara qu'il ne venait pas en ennemi, mais en ami; non pour détruire et piller, mais pour rétablir dans ses droits Workite, la reine dépossédée. Celle-ci était accompagnée d'un jeune garçon qu'elle assurait être son petit-fils, fils du prince qui avait été tué deux ans auparavant à Magdala; elle prouva qu'il était né dans le pays de Galla, avant qu'elle partît pour Shoa, et qu'il était le fruit d'une de ces unions si fréquentes dans le pays; elle l'avait emmené, disait-elle, lorsqu'elle était allée chercher un refuge auprès de celui qu'elle avait sauvé. Afin d'empêcher toute tentative de sa rivale contre son petit-fils, elle avait tenu la chose secrète. Cependant son histoire ne fut admise que par très-peu de personnes; j'ai su que dans l'Amba les soldats en riaient; ce fut toutefois un prétexte offert à la plupart de ses premiers partisans pour s'attacher à sa cause, et s'ils n'acceptèrent pas le conte dans leur for intérieur, du moins ils eurent l'air d'y ajouter foi.

Les chefs des Gallas hésitèrent quelque temps. Menilek garda sa parole; il ne pilla jamais ni n'inquiéta personne et recueillit bientôt la récompense de sa sage politique. Cinq des tribus envoyèrent leur soumission et reconnurent Workite comme régente de son petit-fils. Mastiate, en présence d'une telle défection, adopta la conduite la plus prudente en se retirant avec les restes de son armée, devant les forces puissantes de son adversaire, qui la poursuivit quelques jours mais sans jamais l'attaquer. Menilek voyant qu'il n'y avait plus rien à craindre de ce côté, et que les droits de Workite avaient été aussi bien établis que possible, partit accompagné d'une partie des troupes de sa nouvelle alliée et marcha contre Magdala.

Menilek évidemment comptait beaucoup sur le mécontentement si connu de la garnison, et il espérait, par l'intermédiaire de l'évêque dont il ne connaissait pas la mort, de son oncle Aito-Dargie et de M. Rassam, qu'il trouverait à son arrivée un parti qui l'aiderait du moins, s'il ne lui livrait pas l'Amba tout de suite. Sans aucun doute, si l'évêque eût vécu, il aurait réussi, soit par la crainte, soit par la menace, à ouvrir les portes de l'Amba à son ami bien-aimé. Aito-Dargie avait bien, je n'en doute pas, la promesse de quelques chefs, d'être assisté dans cette entreprise; mais ils n'étaient pas assez forts et au dernier moment ils manquèrent de courage.

Quant à M. Rassam il adopta la conduite la plus prudente en mettant sa politique en rapport avec les mouvements de Menilek. On ne pouvait prendre trop de précautions, car il y avait beaucoup de raisons de craindre que cette grande entreprise ne se terminât en une vaine démonstration. Il donna toutefois de grands encouragements à Menilek, lui offrant l'amitié de l'Angleterre, et même l'assurant qu'il serait reconnu roi du pays par notre gouvernement, si nous lui devions jamais notre délivrance. Il l'engagea à camper à Selassié, à tirer deux charges de coups de fusil contre les portes, et si la garnison ne se rendait pas, à aller camper entre Arogié et le Bechelo, afin d'empêcher Théodoros d'entrer dans l'Amba avant l'arrivée de nos troupes.

Nous fûmes bien trompés par Wakshum Gobazé qui pendant six semaines fut toujours sur le point de venir et qui n'arriva jamais. D'un autre côté nous nous attendions à ce que Mastiate s'efforcerait de s'emparer de son Amba; mais elle ne parut jamais; et pour achever de nous mettre dans un état pénible d'attente journalière, Menilek se fit désirer plus d'un mois. Nous avions déjà renoncé à le voir, lorsqu'à notre grande surprise, dans la matinée du 30 novembre, nous aperçûmes un camp établi sur le penchant nord du Tenta; et à l'extrémité d'une petite éminence dominant le plateau opposé à Magdala, nous vîmes se dessiner les tentes rouges, blanches et noires du roi de Shoa; ce jeune prince ambitieux s'intitulait déjà le Roi des rois. Mais notre étonnement fut bien plus grand, lorsque vers midi, nous entendîmes le bruit retentissant d'un feu de mousqueterie mêlé aux décharges d'un petit canon. Nous eûmes alors plus de confiance dans le courage de Menilek que nous n'en avions eu jusque-là, croyant que, protégée par le feu de ses mousquets, l'élite de ses troupes assaillirait la place. Sachant le peu de résistance qu'il rencontrerait nous nous réjouissions déjà à la perspective de notre délivrance, ou tout au moins à l'avantage d'un changement de maître. Nous n'avions pas encore fini de nous féliciter, lorsque le feu cessa tout à coup; comme tout était parfaitement calme sur l'Amba nous ne savions ce qu'il était arrivé; quelques-unes de nos sentinelles entrèrent dans notre hutte et nous demandèrent si nous avions entendu la prouesse de Menilek. Hélas! il n'était que trop vrai que c'était une vaine fanfaronnade: Menilek avait fait feu des hauteurs du plateau de Galla, hors de portée, pour effrayer la garnison et l'amener à se soumettre. Satisfait ensuite du travail de sa journée, il avait fait retirer ses troupes dans leurs tentes, attendant le résultat de leur manifestation martiale.

Le campement de Menilek dans la plaine de Galla était plein de péril pour nous, et ne pouvait lui être d'aucun avantage. Le lendemain matin il nous envoya une dépêche par l'intermédiaire de Aito-Dargie, nous demandant ce qu'il devait faire. Nous lui démontrâmes encore fortement la nécessité d'attaquer l'Amba du côté d'Islamgee; et dans le cas où un assaut lui paraîtrait impossible, nous le pressâmes d'arrêter toute communication entre la forteresse et le camp impérial. Notre plus grande crainte était que Théodoros, venant à apprendre que Menilek donnait l'assaut à son Amba, n'envoyât l'ordre immédiat d'exécuter tous les prisonniers de quelque importance, nous autres y compris. Sans contredit, une grande inimitié existait dans l'Amba contre Théodoros, et si Menilek avait donné suite à ses projets, sous peu de jours il eût vu l'Amba tomber en son pouvoir. Mais il demeura campé sur le terrain qu'il s'était d'abord choisi, et ne fit aucune tentative pour nous délivrer.

Waizero Terunish se conduisit très-bien en cette occasion; elle donna un adderash (festin public), présidé par son fils Alamayou, à tous les chefs de la montagne. Comme c'était un festin de jour il ne fut composé que de pain de tef et de sauce au poivre; et comme les provisions de tej se faisaient rares dans le cellier royal, l'enthousiasme ne fut pas considérable. Cela eut pourtant pour effet de forcer les chefs et les soldats à proclamer ouvertement leur fidélité à Théodoros; avec ces partisans toujours assez forts et desquels elle n'avait pas à craindre de trahison, elle se prépara à s'emparer des mécontents, avant qu'ils eussent eu le temps de se déclarer en rébellion ouverte comme partisans de Menilek. Tous ceux dont les allures étaient déjà suspectes et ceux qui avaient pris des engagements avec Menilek et accepté ses présents, prirent peur. On envoya appeler Samuel; il trembla; nous-mêmes nous fûmes pleins de crainte pour lui comme pour nous, et notre joie fut grande lorsque nous le vîmes revenir. S'étant aperçue que quelques chefs ne s'étaient pas montrés, la reine s'informa quelle avait été la cause de leur absence. Comprenant qu'ils ne pouvaient former un parti assez fort en faveur de Menilek, ceux-ci donnèrent des explications qui furent acceptées à condition que le lendemain ils se trouveraient dans l'enceinte royale et que là en présence de la garnison entière, ils proclameraient leur fidélité. Ils s'y rendirent ainsi qu'ils l'avaient promis, et furent les plus bruyants dans leurs applaudissements, dans leurs expressions de dévouement à Théodoros, et dans leurs outrages au gros garçon qui s'était aventuré près d'une forteresse confiée à leurs soins.

La reine avait célébré sa fête d'une façon très-convenable. Le ras et les chefs se consultèrent pour savoir s'il ne serait pas bon de faire quelque chose de leur côté pour montrer leur affection et leur dévouement à leur maître. Mais que faire? Ils avaient déjà placé des gardes extraordinaires la nuit aux portes, et protégé tous les points faibles de l'Amba; il n'y avait plus qu'à inquiéter les prisonniers. Le second jour après l'arrivée de Menilek en face de la montagne, Samuel reçut l'ordre des chefs de nous envoyer coucher tous dans une hutte; une seule exception fut faite en faveur de l'ami du roi, M. Rassam. Mais le pauvre Samuel, quoique malade, alla trouver le ras et insista pour que l'ordre fût retiré. Je crois que son influence fut secondée en cette circonstance par une douceur qu'il glissa délicatement dans la main du ras. Les chefs dans leur sagesse avaient aussi décidé, et le lendemain matin l'ordre fut confirmé, que tous les serviteurs, excepté ceux de M. Rassam, seraient renvoyés au bas de la montagne. Les messagers ainsi que les serviteurs ordinaires employés par M. Rassam furent aussi obligés de partir. Ils me permirent ainsi qu'à M. Prideaux, à part nos serviteurs portugais, d'avoir chacun une porteuse d'eau et un petit garçon. Je n'avais pas de maison à Islamgee; Samuel ne crut pas qu'il me fut permis d'y planter une tente, aussi nos pauvres compagnons eussent été très-mal si le capitaine Cameron ne les eût admis, avec sa bienveillance ordinaire, à partager le quartier de ses propres domestiques. Nous fûmes très-contrariés par cet ordre absurde et vexatoire, et j'eus encore bien de l'ennui lorsque tout fut redevenu comme auparavant, pour retrouver des serviteurs; il me fallut toute l'influence de Samuel et une douceur au ras, pour obtenir ce que je voulais.

Comme l'on peut s'y attendre les détenus abyssiniens ne furent pas non plus épargnés; presque tous leurs serviteurs furent envoyés au bas de la montagne, on ne leur en laissa qu'un par trois ou quatre prisonniers qui fut chargé journellement de leur porter le bois, l'eau et de préparer leur nourriture. Ils ne furent pas obligés de quitter les dortoirs, mais ils durent rester jour et nuit dans le même lieu tout encombré. Tout le monde était dans l'attente de savoir si Menilek se déciderait à quelque chose, et mettrait fin ainsi à cet état d'anxiété.

De grand matin, le 3 décembre, nous apprîmes, par nos domestiques, que Menilek avait levé son camp et qu'il se mettait en marche. Où allait-il? nous ne le savions pas; mais comme nous croyions avoir sa confiance, nous nous flattâmes qu'il avait suivi nos conseils, et que nous le verrions bientôt à Selassié ou sur le plateau d'Islamgee. Nous passâmes une matinée pleine d'angoisses: les chefs paraissaient fort inquiets; évidemment, ils s'attendaient à un assaut dans cette direction, et nous fûmes avertis que nous serions appelés à renforcer les fusiliers si l'Amba était attaqué. Toutefois, notre attente fut courte. Une fumée s'élevant au loin et dans la direction du chemin de Shoa nous montra clairement que le futur conquérant, sans tenter le moindre assaut, s'en retournait dans son pays, et, pour tout exploit, avait brûlé quelques misérables villages, dont les habitants étaient des partisans de Mastiate.

L'excuse que Menilek donna de sa retraite précipitée fut que ses provisions s'achevaient, et que, n'ayant pas un camp de serviteurs avec lui, il ne pouvait se faire préparer du pain; ses troupes étant affamées et mécontentes, il s'était décidé à retourner à Shoa pour se procurer un camp de serviteurs, et revenir mieux approvisionné dans le voisinage de Magdala, jusqu'à ce que la forteresse se rendît. La vérité était, qu'à son grand désappointement, il avait entendu de son camp un feu de mousqueterie tiré pendant qu'il faisait sa démonstration; il était persuadé que, pour aussi bien que le plan eût été concerté, sa seule chance de réussite était dans la longueur du temps et dans les effets produits par la famine qu'amène toujours un long siège. Il pouvait obtenir des provisions en abondance, car il était l'allié de Workite et dans une contrée amie. Il aurait pu même en obtenir beaucoup des districts sans défense de Worahaimanoo, Dalanta, etc., etc., qui auraient été tout à fait disposés à lui envoyer d'abondantes provisions dans son camp, sur la simple assurance qu'il ne les inquiéterait pas. Mais si cette fusillade dérangea un peu ses plans, quelque chose qu'il vit le soir du second jour, une faible vapeur de fumée, le fit lâchement s'enfuir. Qui sait? Cette fumée venait peut-être du camp du terrible Théodoros. Il était, il est vrai, toujours très-loin. Mais Menilek savait bien que son beau-père était un homme de longues marches et de soudaines attaques. Sa puissante armée ne serait-elle pas dispersée comme la balle par le vent, au cri de: «Théodoros arrive!» C'était bien à craindre, et il conclut que le plus tôt qu'il pourrait s'éloigner serait le meilleur.

Notre désappointement fut indescriptible. Je ne saurais exprimer notre rage, notre indignation, notre mépris, devant une telle lâcheté. Ce gros garçon, comme nous l'appelions aussi maintenant, nous le méprisions, nous le haïssions. Si nous avions été assez imprudents pour nous montrer ouvertement ses partisans, que serions-nous devenus? Menilek, sans doute bien renseigné, aurait probablement réussi si l'évêque eût vécu seulement quelques semaines de plus. Les choses, telles qu'elles étaient, nous laissaient dans une grande douleur; s'il n'avait jamais quitté Shoa, ainsi que Workite, Mastiate aurait mis le siège devant l'Amba. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, la forteresse aurait été entourée, et jamais Théodoros ni ses envoyés ne se seraient aventurés au sud du Béchelo, si Mastiate se fût trouvée là avec ses vingt mille cavaliers.

Après la retraite de Menilek, je me jurai, pour une bonne fois, de ne plus avoir aucune confiance dans les promesses des chefs indigènes, qui toujours s'en allaient en fumée. A partir de cette époque, j'entendis dire avec la plus grande indifférence que tel ou tel marchait dans telle direction, qu'il ou qu'elle attaquerait Théodoros, envahirait l'Amba, intercepterait toute communication entre les gens de la forteresse et notre ami Théodoros. Nous étions depuis longtemps sans messagers, et le dernier ne nous avait pas apporté la nouvelle que nous attendions avec tant d'anxiété. Notre impatience devint encore plus grande lorsque nous vîmes que nous n'avions rien à attendre des indigènes. Nous pensions bien que l'expédition de l'Angleterre était en voie d'exécution; nous sentions que quelque chose devait se passer, mais nous soupirions après la certitude.

Oh! comme je me souviens du 13 décembre, glorieux jour pour nous! Jamais amant n'a lu le billet longtemps attendu de sa bien-aimée avec plus de joie et de bonheur que nous ne lûmes, ce jour-là, la bonne et chère lettre de notre excellent ami le général Merewether! Les troupes anglaises avaient débarqué. Depuis le 6 octobre, nos compatriotes étaient dans le même pays qui nous voyait captifs! Rades et jetées étaient franchies, régiment après régiment avait quitté les côtes de l'Inde, et quelques-uns déjà marchaient vers les Alpes de l'Abyssinie, pour nous délivrer ou nous venger! C'était trop délicieux pour être cru: nous ne pouvions y ajouter foi. Avant peu, tout devait donc être terminé par la liberté ou par la mort! Tout était préférable au prolongement de notre esclavage. Théodoros arrivait.—Qu'importe? Merewether n'était-il pas là, le brave commandant, le galant officier, le politique accompli! Avec des hommes comme un Napier, un Staveley, à la tête des troupes britanniques, impossible d'être plus longtemps en butte à l'injure de mesquines vexations. Nous étions même prêts à subir un sort pire, si tel devait être notre lot; mais le prestige de l'Angleterre serait rétabli, et le sang de ses enfants ne resterait pas sans vengeance. Ce fut un de ces moments d'exaltation que nul n'a connu, sinon celui qui a passé des mois entiers d'agonie morale, suivis d'une joie soudaine. Nous riions à coeur joie d'avoir eu seulement un moment l'idée de nous fier à des poltrons comme Gobazé et Menilek. L'espoir de revoir nos braves compatriotes nous réconfortait. Nous les suivions par la pensée, et dans nos coeurs, nous souffrions de toutes les fatigues, de toutes les privations qu'ils auraient à supporter avant d'avoir pu rendre libres les captifs. De nouveau, la Noël et le nouvel an nous trouvèrent dans les fers à Magdala; mais, cette fois, nous étions heureux; cette fois était la dernière, et, quels que fussent les événements, nous étions pleins d'espoir dans notre délivrance: nous nous transportions, par la pensée, aux fêtes de Noël de l'année suivante, que nous passerions au home.

Note:

[24] Selon les lois de l'Eglise d'Abyssinie, l'évoque doit être prêtre cophte, ordonné an Caire. La dépense occasionnée par la consécration d'un évêque est d'environ 10,000 dollars.