XVI
Ce que faisait Théodoros pendant notre séjour à Magdala.—Sa conduite à Begemder.—Une rébellion éclate.—Marche forcée sur Gondar.—Les églises sont pillées et brûlées.—Cruautés de Théodoros.—L'insurrection croît en forces.—Les desseins de l'empereur sur Kourata échouent.—M. Bardel trahit les nouveaux ouvriers.—Ingratitude de Théodoros envers les gens de Gaffat—Son expédition sur Foggera échoue.
Théodoros ne demeura à Aibankak que quelques jours après notre départ, puis il retourna à Debra-Tabor. Il nous avait dit une fois: «Vous verrez quelles grandes choses j'accomplirai pendant la saison des pluies,» et nous croyions qu'il marcherait sur le Lasta ou le Tigré avant que les routes fussent rendues impraticables par les pluies, pour soumettre la rébellion qu'il avait laissé s'agiter plusieurs années sans s'en inquiéter. Il est très-probable que s'il eût adopté ce plan, il aurait regagné son prestige et facilement réduit ces provinces à l'obéissance. Nul ne fut plus ennemi de Théodoros que lui-même; il semblait parfois possédé d'un malin esprit qui le faisait être l'instrument de sa propre destruction. Il aurait pu maintes fois regagner les provinces qu'il avait perdues, et circonscrire la rébellion dans une certaine étendue; mais toutes ses actions, du jour où nous le quittâmes jusqu'à son arrivée à Islamgee, semblaient être calculées pour accélérer sa chute.
Le Begemder est une province grande, riche et fertile, la terre des moutons, ainsi que son nom l'indique; c'est un beau plateau élevé de sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer, bien arrosé, bien cultivé et très-peuplé. Les habitants en sont belliqueux et braves pour des Abyssiniens, et jusque-là avaient été fidèles à Théodoros. Ils ont plus d'une fois repoussé les rebelles qui s'aventuraient sur leurs terres pour les envahir. Quelques mois auparavant Tesemma Engeddah, jeune gouverneur de Gahin, district du Begemder sur la frontière de l'est, attaqua une armée, envoyée à Begemder par Gobazé, la battit complètement et en mit à mort tous les hommes, excepté quelques chefs, réservés pour être envoyés à l'empereur qui en disposerait selon son bon plaisir.
Le Begemder paye un tribut annuel de trois cents mille dollars, et approvisionne constamment le camp de la reine, de grains, de vaches, etc. etc., de plus, quand l'empereur séjourne dans cette province, elle fournit au camp tous ses approvisionnements. Elle fournit encore dix mille hommes à l'armée, tous bons lanciers, mais mauvais tireurs.
Aussi Théodoros leur préfère-t-il les hommes de Dembea, qui se montrent plus adroits dans l'usage des armes à feu.
Le Begemder, dit le proverbe, est le faiseur et le destructeur des rois. Ce fut bien le cas pour Théodoros. Après la bataille de Ras-Ali, le Begemder le reconnut pour son maître et fut ainsi la cause qu'on le regarda désormais comme le futur législateur de toute la contrée. Théodoros connaissait parfaitement les difficultés qu'il avait à surmonter, et ayant pris ses précautions il se crut maître du succès. D'abord ce ne furent que sourires: il récompensa les chefs, flatta les paysans; assurant que son séjour serait court, qu'il allait partir d'un jour à l'autre. Le tribut annuel fut payé, l'empereur fit de magnifiques présents à plusieurs chefs; il leur donna une quantité de chemises de soie, et déclara qu'aussitôt que les Européens auraient fini les canons qu'ils lui fabriquaient, il partirait pour Godjam et avec ses nouveaux mortiers il détruirait le repaire du principal rebelle, Tadla Gwalu. Il invita tous les chefs à venir s'établir dans son camp: cela le rendrait heureux, disait-il. Il s'en était fait des amis, lorsque surgirent plusieurs difficultés qui lui furent nuisibles. Théodoros leur demanda s'ils ne lui avanceraient par le tribut d'une année, et s'ils ne pourraient pas aussi approvisionner plus amplement son armée. Il devait partir pour longtemps et ne les importunerait plus ni pour tribut ni pour approvisionnement. Les chefs firent d'abord de leur mieux; tout ce qui valait quelques dollars, le blé, le bétail, tout ce dont les paysans purent disposer, prit le chemin du camp et des trésors du roi. Mais les paysans finirent par se fatiguer et refusèrent d'écouter plus longtemps les sollicitations de leurs chefs. Théodoros s'apercevant qu'il n'obtenait plus rien par de bonnes paroles, prit un ton menaçant et impérieux. L'un après l'autre il emprisonna tous les chefs, toujours sous quelque bon prétexte; c'était pour éprouver leur fidélité. Il savait bien qu'ils finiraient par lui fournir ce dont il avait besoin, alors non-seulement il les relâcherait, mais il les traiterait avec les plus grands honneurs. Ces malheureux firent tout ce qu'ils purent et les paysans, afin d'obtenir la délivrance de leurs chefs, apportèrent tout ce qu'ils avaient comme rançon. A la fin, chefs et paysans s'aperçurent que tous leurs efforts étaient impuissants pour satisfaire leur insatiable maître.
Cet état de choses dura plus de huit mois, et pendant ce temps, d'abord par des paroles doucereuses, puis par intimidation, Théodoros vécut lui et son armée sans difficulté et sans inquiétude. Il ne fit d'autre expédition que celle de Gondar. Il haïssait cette cité de prêtres et de marchands, toujours prête à recevoir à bras ouverts quelque rebelle, quelque chef de voleurs qui s'asseyait sans crainte d'être inquiété dans les salles du vieux roi abyssinien et y recevait les hommages et les tributs des pacifiques habitants. Plusieurs fois déjà Théodoros avait exhalé sa rage contre cette malheureuse cité, il avait envoyé à différentes reprises ses soldats pour la piller, et les riches marchands musulmans n'avaient échappé à la destruction, eux et leurs maisons, qu'en comptant des sommes énormes. Ce n'était plus la fameuse cité de Fasilodas, la ville riche et commerciale décrite par les anciens voyageurs; la confiance avait foi par suite des extorsions si souvent répétées du roi. Cette métropole abyssinienne ne pouvait plus répondre aux appels faits à sa richesse. Mais restent encore debout ses quarante-quatre églises, entourées de magnifiques arbres qui donnaient à la capitale un aspect tout à fait pittoresque. Nul n'avait osé étendre une main sacrilège sur ces sanctuaires et jusqu'alors Théodoros lui-même avait reculé devant une telle action. Mais maintenant il avait habitué son esprit à la pensée du sacrilège; l'or de Kooskuam, l'argent de Bata, les trésors de Selassié rempliraient ses coffres vides; ces églises devaient périr avec la riche cité; rien ne serait laissé que le souvenir de son passage, aucun toit n'abriterait plus le peuple dépossédé.
Dans l'après-midi du 1er décembre, Théodoros partit pour son expédition meurtrière, prenant avec lui seulement ses hommes d'élite, ses meilleurs cavaliers et ses premiers ouvriers. Il ne s'arrêta pas jusqu'à son arrivée, le lendemain matin, an pied de la colline sur laquelle s'élevait Gondar; il avait fait plus de quatre-vingts milles dans seize heures. Mais quoiqu'il fût tombé soudainement sur son ennemi, c'était déjà trop tard; la nouvelle de son approche avait couru plus vite que lui. Le joyeux elelta retentissait de maison en maison; les habitants, épouvantés à la pensée de la terrible calamité que leur présageait une telle visite, affectaient cependant de paraître heureux. Les députés des rebelles avaient en ce moment quitté la ville, et accompagnés de quelques centaines de cavaliers, ils attendaient à peu de distance le résultat de la venue de Théodoros. Ils n'attendirent pas longtemps. L'envahisseur fouilla toutes les maisons, pilla toutes les demeures, depuis l'église jusqu'à la hutte la plus misérable, et chassa devant lui, comme un vil bétail, les dix mille habitants qui étaient restés dans cette grande cité. Puis le travail de destruction commença: des feux furent allumés de maison en maison; les églises, les palais, les habitations les plus remarquables du pays, ne furent bientôt plus qu'un monceau de ruines noircies par la fumée. Les prêtres regardaient ce sacrilège d'un oeil désolé; quelques-uns priaient, d'autres murmuraient; d'autres même étaient allés jusqu'à maudire! Sur un ordre donné par Théodoros cent des prêtres les plus âgés furent jetés dans les flammes! Mais sa fureur insatiable demandait d'autres victimes. Où étaient les jeunes filles qui lui avaient souhaité la bienvenue à son arrivée? N'étaient-ce pas leurs joyeux refrains qui avaient averti les rebelles? «Qu'on les amène!» s'écria le féroce tyran, et toutes ces malheureuses furent jetées vivantes dans le foyer de l'incendie.
L'expédition avait fait merveille: Gondar était entièrement détruit. Quatre églises d'un rang inférieur avaient seules échappé à la ruine. L'or, la soie, les dollars abondaient maintenant au camp royal. Théodoros fut reçu à son retour de Debra-Tabor, avec tous les honneurs du triomphe qui accompagnent une victoire. Les gens de Gaffat vinrent au-devant de lui avec des torches allumées, le comparant an pieux Ezéchias. Si l'étoile de Théodoros avait pâli devant ses actes de barbarie, elle se voila complètement à partir de ce jour; tout lui fut désormais contraire; le succès ne connut plus ses armes.
L'incendie de Gondar augmenta puissamment le pouvoir des rebelles. Ils avancèrent sans bruit mais sûrement, s'emparant des districts les uns après les autres, jusqu'à ce que toutes les provinces acceptèrent leur autorité, s'accordant dans un commun anathème contre le monarque sacrilége, qui n'avait pas hésité à détruire des églises que les musulmans Gallas eux-mêmes avaient respectées. Tant que les soldats eurent de l'argent, les paysans leur vendirent tout ce qu'ils voulurent: mais'cela ne pouvait durer et les choses de première nécessité devinrent rares au camp impérial. Théodoros s'adressa aux chefs: ils devaient employer leur influence et forcer les mauvais paysans à apporter des provisions. Mais les paysans ne les écoutèrent pas, ils répondirent aux chefs: «Que le roi vous mette en liberté et alors nous ferons tout ce que vous nous direz; mais nous voyons bien que vous agissez par contrainte.» Théodoros ordonna alors qu'on torturât les chefs: «S'ils n'ont pas de grain, qu'ils donnent de l'argent,» disait-il. Quelques-uns d'entre eux avaient des épargnes, ils les envoyèrent; car la torture est pire que la pauvreté; mais cela n'améliora pas leur condition. Théodoros croyait qu'ils en avaient davantage; mais comme il ne leur restait plus rien, ils ne purent rien envoyer et plusieurs moururent dans les tourments qui leur étaient journellement infligés; parmi ces morts se trouvaient les meilleurs soldats, les plus fermes soutiens et les amis les plus intimes du despote.
Les désertions devinrent plus fréquentes; les chefs partaient ouvertement de jour suivis par leurs compagnons d'armes. Le fusilier jetait son arme offensive et allait rejoindre ses frères opprimés, les paysans; une grande partie des troupes de Begemder abandonnèrent une cause si injuste pour retourner dans leurs villages. Théodoros, dans cet état de choses, en revint à ses moeurs primitives. Il pilla et nourrit son armée de son pillage. Mais les gens de Begemder ne voulurent pas inquiéter leurs compatriotes, et l'empereur n'avait pas grande confiance dans la bravoure des hommes de Dembea; alors il dépêcha les gens de Gahinte contre les paysans d'Yfag, les fils de Mahdera-Mariam contre ceux de Esté, les districts d'une province contre ceux d'une autre plus éloignée, choisissant si possible des hommes qui eussent quelque animosité entre eux. D'abord il réussit et revint de ses expéditions avec de grandes provisions; mais ses terribles cruautés finirent par lasser les paysans. Se joignant aux déserteurs ils se battirent contre les maraudeurs et les chassèrent hors de chez eux, puis ils envoyèrent leurs familles dans des provinces éloignées et cessèrent de cultiver le sol à plusieurs milles au delà de Debra-Tabor.
En mars 1867 Théodoros partit pour Kourata, la troisième ville de l'Abyssinie par son importance, et le plus grand centre de commerce après Gondar et Adowa. Mais cette fois il échoua complètement. Depuis son expédition de Gondar tous les paysans étaient toujours en alerte dans tous les districts environnants: des feux de signaux étaient allumés, ils s'avertissaient les uns les autres, et les victimes échappaient an tyran.
A Kourata il ne trouva personne que quelques maraudeurs; les riches négociants, les prêtres, tout le monde s'était embarqué emportant son avoir dans de petits bateaux indigènes, hors de portée des fusils de Théodoros, attendant tranquillement son départ pour retourner dans leur home. Théodoros eut un grand désappointement; il s'attendait à rapporter une riche moisson, et il ne trouva rien. Il voulut se venger, mais il fut encore déçu. Ses soldats désertaient en masse; bien peu lui restaient encore, il commanda de détruire Kourata. La ville sacrée, ses maisons, ses rues, ses arbres même avaient été consacrés au service de Dieu; un tel sacrilège était au-dessus même de la scélératesse des soldats abyssiniens. Théodoros dut s'en retourner à Debra-Tabor. Pendant une semaine ou deux il continua à ravager les campagnes, mais avec bien peu de succès; chaque fois les difficultés étaient plus grandes; les paysans avaient perdu leur première frayeur; ils se défendaient chez eux et défiaient même les chefs élégamment équipés; quelques partisans encore restaient fidèles à leur souverain; mais le jour n'était pas éloigné où tout prestige étant tombé il se trouverait un homme qui braverait son roi, bien que sacré.
La position des Européens était vraiment pénible. Rien n'est à comparer à tout ce qu'ils ont eu à souffrir pendant la dernière année de leur séjour, pour plaire à ce tigre féroce, enragé et furibond. Théodoros était complètement changé; quiconque l'eût connu dans les premiers jours de sa puissance n'eût plus reconnu le jeune prince élégant et chevaleresque, ou le fier et juste empereur, dans l'homicide monomane de Debra-Tabor.
Peu de jours avant notre départ pour Magdala (après l'assemblée politique), MM. Staiger, Brandeis et les deux chasseurs primitivement arrêtés, prévoyant que nous serions bientôt jetés en prison et probablement enchaînés, profitèrent d'une permission antérieure qui les autorisait à rester auprès de Madame Flad pendant l'absence de son mari, afin de se tenir loin de l'orage qui les menaçait. Mackelvie, l'un des premiers captifs et serviteur du capitaine Cameron, se prétendant malade, demeura aussi en arrière, et bientôt après prit du service auprès de Sa Majesté. Mackerer, autre prisonnier, serviteur aussi du capitaine Cameron, était déjà au service de l'empereur, préférant cette position à une seconde captivité à Magdala. Ils s'inquiétaient fort peu alors du temps qu'ils avaient à passer à ce service.
Madame Rosenthal, à cause de sa santé, ne put alors nous accompagner. Plus tard elle demanda plusieurs fois l'autorisation d'aller rejoindre son mari, mais toujours sous quelque prétexte spécieux cette autorisation lui fut refusée jusqu'à deux mois avant notre élargissement. Madame Flad et ses enfants eurent le même sort, ayant été confiés aux gens de Gaffat par son mari au moment de son départ.
Le nombre des Européens retenus par Théodoros pendant notre captivité à Magdala, y compris M. Bardel, était de quinze, sans compter deux dames et plusieurs personnes d'une classe inférieure.
Théodoros ne fut pas plutôt retourné à Debra-Tabor, après nous avoir envoyés à Magdala, qu'il créa, avec l'aide des Européens, une fonderie de canons, de grosseurs et de poids différents, ainsi que des mortiers de fort calibre. Gaffat, où la fonderie avait été établie, était située à quelques milles de Debra-Tabor, et chaque jour Théodoros avait l'habitude d'y venir avec une petite escorte et accompagné du surintendant des travaux. Ces jours-là les quatre Européens qui n'avaient pas été conduits à Magdala (M. Staiger et ses amis) habituellement venaient présenter leurs hommages à l'empereur; mais ne travaillaient pas. Mackerer et Mackelvie avaient été mis en apprentissage chez les gens de Gaffat et s'efforçaient de plaire à l'empereur qui, pour les encourager, leur fit présent d'une chemise de soie et de 100 dollars à chacun.
Un matin que, selon leur usage, ils étaient venus, Théodoros d'une voix pleine de colère leur demanda pourquoi ils ne travaillaient pas comme les autres. Ils s'aperçurent aussitôt à son ton, à ses manières, qu'il serait imprudent de refuser sa demande, et s'inclinant sous cet ordre ils se mirent à l'ouvrage. Théodoros, pour témoigner sa satisfaction, ordonna qu'ils fussent revêtus de robes d'honneur et leur envoya 100 dollars. Pendant quelque temps ils travaillèrent à la fonderie, mais plus tard ils furent envoyés avec M. Bardel pour faire des routes pour l'artillerie; Théodoros, selon sa précaution ordinaire, en faisait faire deux à la fois, une dans la direction de Magdala, l'autre conduisant à Godjam; c'était afin que tout son peuple aussi bien que les rebelles ignorassent ses mouvements.
A cette même époque M. Brandeis et M. Bardel se rencontrèrent à des sources thermales, situées non loin de Debra-Tabor, où ils s'étaient rendus avec l'autorisation de Sa Majesté, pour le rétablissement de leur santé. Bien que M. Bardel ne fût pas le bienvenu, étant justement détesté de tout le monde, cependant une douce intimité s'établit entre ces messieurs, et dans une heure d'épanchement M. Brandeis révéla à M. Bardel un complot d'évasion projeté avec ces messieurs, lui offrant en même temps d'en faire partie. Au bout de quelques jours ils retournèrent à Debra-Tabor ou du moins à quelque distance de cette ville où était leur chantier de travail.
Ils se mirent alors à l'oeuvre pour compléter les divers arrangements à prendre, et enfin tout étant prêt, ils choisirent la nuit du 25 février pour leur évasion. Vers les dix heures du soir M. Bardel ayant jeté un coup d'oeil dans la tente où tous se trouvaient assemblés, et voyant que tout était prêt, prétendit avoir oublié quelque chose chez lui, et pria ces messieurs de l'attendre quelques minutes. Ils y consentirent; mais M. Bardel étant monté à cheval, partit au galop pour aller trouver Théodoros. Cet homme sans principes, que les Abyssiniens eux-mêmes regardaient avec défiance, avait bassement trahi, sans pitié pour leur malheur, ces pauvres gens qui s'étaient fiés à lui. Théodoros fut tout surpris lorsque M. Bardel lui dit que les quatre Européens qu'il avait pris à son service, ainsi que M. Mackerer, étaient sur le point de déserter: «Mais n'êtes-vous pas aussi un des leurs?» lui demanda Théodoros. M. Bardel avoua qu'en effet il faisait partie du complot; mais que c'était afin de prouver son attachement à son maître en le lui révélant; que d'ailleurs il pouvait s'en assurer de ses propres yeux. Théodoros aussitôt l'accompagna à la tente où les autres attendaient avec anxiété le retour de leur compagnon. Quel ne fut pas leur étonnement et leur effroi lorsqu'ils virent arriver l'empereur en compagnie du traître!
Théodoros avec calme leur demanda pourquoi ils se montraient si ingrats et pourquoi ils voulaient s'enfuir. Ils répondirent qu'il leur tardait de revoir leur patrie. Ils furent alors livrés aux soldats qui accompagnaient sa Majesté, et chacun d'eux lié à l'un de ses serviteurs, se vit mettre les chaînes aux pieds et aux mains. Tous leurs compagnons furent dépouillés de leurs vêtements, frappés de verges, et plusieurs même en moururent. Leur position dès ce jour-là fut des plus terribles, ils furent enfermés d'abord avec une centaine d'Abyssiniens tout nus et mourants de faim, et furent témoins de l'exécution d'un millier d'entre eux. Plusieurs avaient été leurs camarades de lit, aussi s'attendaient-ils à chaque instant à payer de leur vie la faute de leur folle entreprise. Cependant au bout d'un certain temps Théodoros les traita un peu mieux que les autres prisonniers: il leur donna une petite tente pour eux seuls, leur permit de mettre leurs vêtements et les autorisa à avoir des serviteurs pour leur préparer leur nourriture.
En avril 1867 la rébellion avait pris une telle extension, que, à part quelques provinces voisines de Magdala, cette forteresse et une autre, le Zer Amba, près de Tschelga, Théodoros ne pouvait pas même dire sienne la portion de terrain sur laquelle sa tente était plantée. Les ouvriers européens avaient fabriqué quelques fusils pour lui; mais craignant qu'à Gaffat ils ne fussent enlevés par des rebelles, Théodoros se décida à les faire transporter à son camp. Il prit pour prétexte la réception d'une lettre de M. Flad, parut fâché des nouvelles qu'il avait reçues, et couvrit ainsi son ingratitude envers ses fidèles serviteurs d'une excuse spécieuse.
Le 14 avril, Théodoros alla à Gaffat, s'arrêta au pied de la colline sur laquelle cette ville est bâtie, fit appeler les Européens et leur dit qu'il avait reçu une lettre de M. Flad, traitant des questions sérieuses, et que, ne pouvant se fier à eux, comme ils étaient si éloignés de lui, ils iraient à Debra-Tabor jusqu'au retour de M. Flad, qu'alors tout s'expliquerait; il ajouta qu'il avait appris que des préparatifs étaient faits pour la réception des troupes anglaises à Kedaref, mais que s'il était tué ils mourraient les premiers. L'un des Européens, M. Moritz Hall, se plaignit des traitements injurieux auxquels ils étaient soumis après de longs et fidèles services: «Tuez-nous tout à fait, s'écria-t-il, mais ne nous déshonorez pas de cette manière; si dans la lettre que vous avez reçue il y a quelque chose qui nous accuse, pourquoi ne la faites-vous pas lire devant votre peuple? La mort est préférable à d'injustes soupçons.» Théodoros, en colère, lui ordonna de se taire, et les envoya tous, sous escorte, à Debra-Tabor; leurs femmes et leurs familles les suivirent; toutes leurs propriétés furent confisquées, mais plus tard elles furent rendues en partie, et leurs outils et leurs instruments de travail leur ayant été renvoyés, l'ordre leur fut donné de se remettre à l'ouvrage. Une fois les Européens et les fusils en sûreté dans son camp, Théodoros quitta Debra-Tabor pour une expédition de maraudage; mais à Begemder il rencontra une résistance si opiniâtre de la part des paysans, que ses soldats finirent par murmurer.
Afin de les calmer, il les conduisit vers Foggara, plaine fertile située an nord-ouest de Begemder; mais il n'y trouva absolument rien. Tout le grain avait été enfoui, et le bétail transporté dans une autre partie éloignée de la contrée. L'un de nos délégués, que M. Rassam lui avait envoyé, le trouva dans cette plaine et à son retour il nous donna les plus tristes détails sur la conduite de l'empereur: les flagellations, la bastonnade, les exécutions étaient journellement employées, et il était devenu si avide d'argent, qu'il avait emprisonné plusieurs de ses propres serviteurs, fixant la rançon de chacun d'eux à 100 dollars. Pendant son absence les gens de Gaffat se consultèrent pour savoir quel serait le meilleur moyen de regagner les faveurs de l'empereur, et ils décidèrent de lui fabriquer un immense mortier. Théodoros en fut tout réjoui. Une fonderie fut établie et le Grand Sébastopol qui était destiné à l'écraser et à être notre moyen de salut, fut commencé.