II
L'ANNIVERSAIRE

Le jour même de leur anniversaire, Maurice voulut déterminer sa compagne au départ. Après le déjeuner, il l'emmena dans l'avenue qui borde le Mont Sacré, et qui s'ouvre, par intervalles, sur de petits balcons protégés par une balustrade de pierre et aménagés pour la vue du lac.

Le soleil y donnait en plein; mais à la fin d'octobre on le recherche au lieu de l'éviter.

Triste ou distraite, elle ne parlait pas. Le premier, il rompit le silence, qui, maintenant, les séparait au lieu de les unir.

—Ce jour devait arriver, Édith. Nous avons été heureux ici. Mais il faut partir. On m'attend à Paris. Ce sera le commencement d'une vie nouvelle.

Il espéra une réponse, un encouragement, et reprit avec embarras:

—Nous installerons notre amour en ménage. Nous aurons un foyer.
Je m'occuperai de régulariser notre situation, d'obtenir ton
divorce. Tu n'as pas voulu jusqu'à maintenant que je m'en occupe.
Nous avons brisé tous les liens sans regarder en arrière.

Édith éluda cette mise en demeure. Redoutant confusément de quitter l'Italie, elle parut détachée de tout projet:

—À cette heure comme il fait bon! Hier soir, j'ai Senti le froid.

Il la suivit avec patience:

—Froid? L'air est si doux qu'on se croirait encore en été.

—Pourtant c'est l'automne. Regarde.

À leurs pieds s'étendaient les rives hautes et dentelées du lac. En face d'eux, c'étaient les contours précis des montagnes. Çà et là, un oratoire, un village, une tour fixaient les points saillants du paysage. Les arbres et les buissons, en quelques jours, avaient changé de couleur: seuls, les groupes de pins maintenaient leur vert intact dans une mer d'or pâle.

Ils s'étaient appuyés à la balustrade. Comme en Savoie, la beauté menacée des choses communiquait à Édith une exaltation presque douloureuse. Les narines dilatées, les nerfs tendus, toute vibrante, elle respirait la grâce mortelle de l'automne. Lui, ne pouvait détacher ses yeux de ce visage qu'il n'avait peut-être jamais vu dans le calme, mais toujours animé par quelque passion et comme brûlé à l'intérieur d'un feu dévorant que le regard révélait. Quelques lignes délicates, le mouvement du sang sur une jeune chair, le parfum de cheveux noirs, et la beauté du monde s'abolit, ou plutôt se ramasse en un tout petit espace. Il remarqua d'un seul coup, sur elle, le travail de l'année écoulée. La jeunesse retrouvée, la liberté, le plaisir, les villes d'art parcourues avaient favorisé son épanouissement. Partie le coeur bouillonnant de désirs confus, elle s'était affinée et complétée à la fois. Jamais encore il n'avait apprécié avec autant de sûreté l'achèvement de sa séduction. Il en éprouva une jouissance angoissante, en songeant qu'il pouvait la perdre.

Elle sentit le regard persistant de Maurice, lui sourit et désigna l'horizon d'un geste large qui semblait le cueillir:

—C'est plus beau que les premiers jours.

Il ne put se tenir de lui traduire sa dernière pensée:

—Toi aussi, tu es plus belle.

Ce compliment inattendu la surprit:

—Vraiment?

—Oui. Regarde les arbres. Ils sont plus légers et comme débarrassés d'un poids inutile. Sous leurs branches on voit plus loin. Ainsi dans tes yeux on voit plus profond.

- Jusqu'à mon coeur?

—Jusqu'à ton coeur.

Elle sourit en pensant à tout ce qu'un jeune homme ignore encore d'un coeur de femme. Et ne doutant plus de son pouvoir, elle jugea le moment favorable pour provoquer elle-même l'explication si longtemps repoussée. Son but était de rejeter tout mensonge, et de s'attacher irrévocablement son amant par l'acceptation d'une complicité impossible à désavouer si tard. Cette acceptation serait le plus grand témoignage de tendresse qu'elle recevrait de lui. Elle l'eût donnée, elle, sans hésiter, dans le cas inverse. Mais avec les hommes, il faut tout craindre, jusqu'au bout: ils ont une si étrange conception de l'honneur.

Le droit de prendre et d'emporter le montant de la donation que lui avait consentie M. Frasne ne faisait pour elle aucun doute. Qu'est-ce qu'une donation que le donateur peut retenir? Elle chassait même les scrupules qui lui venaient sur la manière dont elle avait agi. Que lui importait la manière? Les femmes ne comprennent qu'à demi les questions d'intérêt qui les gênent. On lui avait expliqué que cet argent était à elle. Cette explication lui suffisait. Eût-elle dépouillé son mari qu'elle n'eût point connu de remords, puisqu'elle le haïssait. Mais de bonne foi elle ne croyait pas l'avoir dépouillé. Elle n'avait emporté strictement que son dû quand elle n'aurait eu qu'à élargir la main. Elle avait donné, elle, sa jeunesse et sa beauté. Elle avait payé avec de la vie, avec des larmes. Pourrait-on lui restituer ses neuf années de répulsion vaincue, de dégoûts accumulés?

Cependant, au moment de tout révéler, elle hésita, puis de sa voix la plus câline, elle commença:

—Le bonheur embellit donc? Depuis mon enfance, c'est ma première année de bonheur. Ah! Si tu savais mon passé!

—Je te l'ai réclamé souvent, Édith. Dis-le-moi. Donne-le-moi. Toi non plus, tu ne peux plus garder tes secrets.

Ce fut sa version, un peu arrangée comme toutes les autobiographies: une enfance joyeuse et choyée dans un milieu de luxe bourgeois, la ruine de son père atteint de la passion du jeu, ruine mal supportée qui le conduisait rapidement à l'ennui, à l'ivresse, à la maladie et à la mort; puis la retraite à la campagne avec une mère faible et désolée, et déjà la révolte intérieure dans une existence monotone, toute la fièvre du désir consumant de convoitise le coeur de la jeune fille qui, ayant hérité de l'imprudence et de la générosité paternelles, se trouvait réduite à donner des leçons de piano aux enfants des villas environnantes et attendait avec impatience l'amour dont elle espérait la liberté.

Le jeune homme coupa son récit pour murmurer:

—C'était la misère.

Elle crut qu'il s'apitoyait, et lui sourit pour le remercier de sa compassion. Prise elle-même par ses souvenirs, elle ne remarqua pas l'attention concentrée avec laquelle il guettait ses moindres paroles.

—Presque, répondit-elle.

—Et déjà tu étais jolie?

—Je ne crois pas. J'étais si maigre. Un sarment de vigne.

Mais elle se connaissait bien, car elle ajouta d'un ton de gaminerie:

—On s'en sert pour mettre le feu.

Alors commencèrent les poursuites de M. Frasne. Avec ses yeux à fleur de tête et l'obstination qu'elle devinait sous ses airs douceâtres, il lui inspirait un sentiment de répulsion. Elle se révolta; il se décida, le premier de tous ceux qui la recherchaient, à demander sa main. Il possédait une belle fortune, une situation honorable à Paris; il pouvait acquérir à son gré une étude de notaire à Grenoble ou dans quelque ville voisine. C'était le mariage de convenance dans toute son horreur. Elle détestait la pauvreté; sa mère, qui n'y était pas accoutumée, la redoutait plus encore. Les vieilles gens ont souci de vivre, et l'amour ne les émeut plus. Toute la parenté circonvint la jeune fille.

—Je me vendis, acheva-t-elle.

Il ne l'avait pas interrompue. Le coeur battant, il la suivait comme on court à l'abîme. Quand elle s'arrêta sur cette fin, il jeta brutalement les mots qui depuis un instant lui venaient à la bouche:

—Et ta dot?

—Attends, tu vas comprendre.

De rares promeneurs prenaient le soleil dans l'avenue. Des enfants jouaient au bois, loin d'eux. Ils étaient presque seuls; par ces présences, même discrètes, dans cette crise qu'ils traversaient et qu'elle avait adroitement reculée jusqu'à ce jour, elle perdait une grande force d'argumentation, celle de ses baisers. Elle avait compris, elle ne pouvait pas ne pas comprendre ce qui agitait son amant: si souvent elle y avait songé. C'était ce qui dès longtemps les tourmentait tous deux, ce qu'elle était parvenue aux prix de tant d'efforts, par des mensonges ou par le refus de parler du passé—il compte si peu quand on aime— à écarter de leur bonheur. Dans son arrière-pensée, c'était cela, pourtant, qui les devait unir pour toujours.

Tandis que bravement elle bandait son intelligence comme un arc pour enfoncer plus avant une explication qu'elle voulait sincère, loyale, décisive, il répéta la voix étranglée:

—Ta dot? Tu n'avais pas de dot?

Et retrouvant le ton de commandement qu'il tenait de son père, il donna des ordres:

—Parle. Il le faut. Parle donc.

Surprise, décontenancée, elle le regarda presque avec frayeur. Ce grand jeune homme de vingt-cinq ans, si doux, si adoré, qu'elle croyait tenir en sa possession, voici qu'il se transformait brusquement en maître. Elle n'avait donc pas exploré tous les recoins de ce coeur qui lui appartenait. Instinctivement, pour protéger leur amour, elle livra le moins de vérité possible.

—Ma dot, Maurice? Elle est bien à moi, ma dot.

—D'où vient-elle? Ce n'était donc pas de tes parents? Ah! je devine. C'est lui, n'est-ce pas, qui te l'a constituée dans ton contrat de mariage? Réponds.

Elle essaya de lui tenir tête:

—Oui, c'est lui qui me l'a donnée. Et après? elle est à moi.

Plus épouvanté qu'elle encore, il contint sa colère à cause des passants, mais lui imposa un interrogatoire.

—Non, malheureuse, elle n'est pas à toi. Je connais ces contrats. C'était une donation pour le cas où tu survivrais à ton mari: c'était cela, j'en suis sûr. Rappelle-toi et prends garde.

Elle tendait tout son être vers les paroles menaçantes qui tombaient des lèvres trop chères, des minces lèvres rouges. Il ne s'agissait plus, pour elle, de convertir son amant en complice, d'obtenir de lui ce suprême gage d'amour, seulement de sauver cet amour. Elle n'avait à sa disposition que les caresses de sa voix dont elle savait qu'il subissait l'influence, et d'ailleurs n'était-ce pas la vérité, ce qu'elle allait affirmer?

—Maurice, ne me traite pas ainsi. Tu te trompes. Ma dot est à moi. Elle a été tout de suite à moi. C'est un ami de mon père qui l'a exigé. En veux-tu la preuve? Tant que ma mère a vécu, je lui en ai servi les rentes. J'en pouvais disposer. Tu vois ton erreur. Ne me traite pas ainsi.

Dans son désarroi, l'ancien clerc de l'étude Frasne, rassemblant toutes ses notions de droit, cherchait à raisonner:

—C'est toujours une donation. Une donation de lui. Et une donation est révocable en cas de divorce.

—Pas la mienne, je te jure, assura-t-elle à tout hasard.

—Tâche de réfléchir, Édith. C'est tellement grave que ma vie est en jeu.

—Ta vie?

—Oui. Ou mon honneur. C'est la même chose. Cette dot, est-ce toi qui l'administrais, qui en touchais les revenus?

—C'était moi.

Aux aguets, elle avait deviné dans quel sens il fallait répondre, et se précipitait dans le mensonge avec avidité. La donation de cent mille francs que M. Frasne lui avait consentie était bien sa propriété en effet, mais sous l'administration et le contrôle du mari. Elle n'eût pas résisté aux suites d'une action en divorce. Dans tous les cas, Mme Frasne n'en avait pas la libre disposition, elle n'en pouvait opérer seule, le retrait. Mais que lui importaient ces arguties?

Cependant il continuait, implacable comme un juge d'instruction:

—Cette dot, où était-elle déposée?

—À la Banque Universelle, en titres que j'ai fait négocier. Je te l'ai déjà raconté. Laisse-moi.

—Déposée en ton nom?

—En mon nom.

—Est-ce là que tu l'as retirée avant notre départ?

—C'est là.

—Tu as pu la retirer avec ta seule signature à l'agence de
Chambéry?

—Oui.

—Alors tu étais mariée sous le régime de la séparation des biens?

—C'est cela.

Plusieurs fois, il l'avait interrogée à ce sujet, depuis qu'elle lui avait avoué, peu de temps après leur fuite, la réalisation de sa fortune personnelle qu'elle lui représentait comme un héritage de famille. Cette fable d'une maison de crédit, imaginée alors pour ne pas éveiller la susceptibilité du jeune homme, elle la maintenait énergiquement le jour même où elle pensait l'abandonner.

Ses réponses nettes et rapides, conformes à de précédentes explications, étaient plausibles en somme. Il n'était pas invraisemblable qu'un conseiller de la famille Dannemarie se fût entremis, avant la signature du contrat, pour obtenir de la passion de M. Frasne une donation immédiate, absolue et définitive, destinée à sauvegarder l'avenir de la jeune fille et à lui assurer, dans le présent, plus d'indépendance et de dignité. Pourquoi Maurice eût-il douté de pareilles affirmations? Ne détruisaient-elles pas suffisamment son bonheur? C'était déjà trop que, cédant à une sorte d'envoûtement dont il se réveillait avec colère, il eût accepté, par un indigne compromis, de retarder son entrée en carrière jusqu'à l'expiration de cette année d'amour. Mais de la fortune d'Édith qu'il se faisait l'illusion de compléter prochainement par son travail, il ne soupçonnait pas l'origine empoisonnée. Voici que cette origine se dévoilait pour anéantir son orgueil et briser en lui toute estime de soi-même. Cette fortune, si elle appartenait en propre à sa compagne, provenait en réalité de l'homme dont il avait ruiné le foyer. Qu'il s'en fût glissé la moindre parcelle dans son existence, c'était une infamie qu'il ne pouvait à aucun prix tolérer…

Se sentant perdu, il calcula mentalement le chiffre de sa dette.

—Ta fortune est placée à la Banque internationale de Milan. Sais- tu combien il y manque?

—C'est toi qui l'administres.

—Huit mille francs, à peu près.

—Nous n'avons pas beaucoup dépensé, protesta-t-elle avec douceur.

De fait, cette somme, ajoutée à celle qu'il avait emportée lui- même, atteignait un chiffre bien peu élevé pour les dépenses d'une année entière passée en voyage. Mais à Orta, où ils résidaient depuis six mois, la vie est à bon marché, les distractions rares et peu coûteuses. Édith, après une courte période de prodigalité, s'était montrée constamment facile et simple, contente à peu de frais: il lui suffisait d'aimer.

Où et comment se procurerait-il ces huit mille francs? Tant qu'il ne les aurait pas remboursés, il se croirait déchu, sans honneur, et la vie lui serait à charge. Parce qu'il ressentait profondément l'humiliation, Maurice accabla sa compagne de mépris:

—C'est bien. Je suis ton débiteur: je te rembourserai. Après, nous verrons.

À bout de forces, découragée, vaincue, elle soupira:

—Quelle conversation pour des amants, et le jour de notre anniversaire!

Elle se cacha le visage. Plus misérable qu'elle, il s'approcha et tenta de lui écarter les poignets:

—Écoute, Édith, je ne t'accuse pas, toi. Nous vivions ensemble comme si nous étions mariés. Je ne pensais qu'à notre amour. J'avais tort. Je suis encore bien jeune.

Elle lui abandonna ses mains, sans crainte de montrer de pauvres yeux gonflés:

—Est-ce que je n'accepterais pas tout de toi avec reconnaissance?

—De toi, mais de lui? Il est vengé. Si j'ai détruit son foyer, il a brisé mon bonheur.

—Est-ce que je songe à lui, moi?

Mais il continua gravement avec une insistance douloureuse:

—Nous vivions avec tant d'insouciance. C'est fini.

Il y avait tant de désespoir dans son accent qu'elle se jeta dans ses bras:

—Tais-toi!

Elle voulut l'entraîner hors de ce balcon d'où ils avaient laissé choir leur confiance dans la vie.

—Viens dans le bois, Maurice. Viens t'asseoir à l'ombre, derrière notre chapelle. Nous serons seuls et moins malheureux.

Il se décida brusquement à l'écouter.

—Oui, allons-nous-en d'ici.

Les rayons qui passaient entre les pins dessinaient sur le sol jonché de feuilles mortes des bandes claires. C'étaient, sur le chemin d'ombre, comme des flaques à traverser. Ils contournèrent la chapelle. Édith chercha un coin de mousse à l'écart, fit asseoir son amant, et lui prenant le visage elle le couvrit de baisers. À ses caresses il parut s'abandonner, puis il la repoussa tout à coup:

—Non, laisse-moi. Va-t-en. Quand tes lèvres s'appuient, je n'ai plus de volonté. Je ne suis plus rien. Je n'ai plus que mon coeur qui bat.

—Je t'aime.

—Justement, je t'aime.

Debout, comme égaré, il lui montra, dans le feuillage, le lac qui brillait. Déjà Édith tremblante avait compris la tentation.

—Mais je t'aime plus qu'avant. Tu commanderas, je t'obéirai, je t'écouterai.

—Veux-tu tenir avec moi?

—Où me conduiras-tu?

—Là-bas.

Elle se recula instinctivement:

—Tais-toi.

Mais comme elle, au Calvaire de Lémenc l'année précédente, l'avait entraîné au départ, il s'exaltait à la convaincre:

—Viens. Notre année d'amour est déjà morte. Viens: notre amour
est déjà mort. Personne ne nous cherchera. L'eau n'est pas froide.
Nous nous laisserons glisser d'une barque. Je n'ai plus d'honneur.
Veux-tu venir?

Elle le prit à pleins bras et cria d'une voix d'épouvante:

—Non, non, non. Moi, je t'aime. Quand on aime, on ne veut pas mourir. Quand on aime, on ment, on vole, on tue, mais on ne veut pas mourir. Les amants qui se tuent n'aimaient pas leur amour.

Il se dégagea de son étreinte, sans craindre de la blesser.

—Laisse-moi. Ne me touche plus.

Et il s'enfuit. Presque aussi agile que lui, elle s'élança à sa poursuite. Les enfants qui jouaient suspendirent leur partie pour s'intéresser à cette course.

Quand il fut hors d'atteinte, Maurice se dirigea vers la cour de Buccione. Il l'avait découverte dans ses promenades avec Édith. Dernier débris d'un ancien château fort, c'est une haute tour carrée, entourée de pans de murs en ruines qu'envahissent les plantes grimpantes. Elle se dresse à l'extrémité du lac d'Orta, sur une colline de châtaigniers, et commande un paysage qui, du sud au nord, va de Novare, cité claire au bout de la plaine, au mont Rose, dont le lointain sommet regarde par-dessus les autres plans de montagnes, et dont les glaciers scintillent au soleil. L'endroit est désert, et de nulle part dans les environs la vue n'est aussi étendue. Souvent, lorsque la fatigue de sa compagne le laissait disposer de quelques heures, il était venu là pour regarder vers son pays et se sentir en exil.

Il y demeura longtemps à envenimer sa blessure. De la passion qui devait combler sa jeunesse, pourquoi ne sentait-il plus à cette heure que la misère? Il y avait donc autre chose que l'amour, quelque chose de si considérable que, s'il ne pouvait détruire l'amour, il avait assez de force pour le réduire au second plan et corrompre ses joies. L'amour n'était point toute la vie. Il ne pouvait même pas s'isoler, se détacher du reste de la vie. Livré à lui-même, il n'était qu'une force désordonnée et destructrice. De l'autre côté de ces montagnes qui fermaient l'horizon, il avait dû occasionner quelque désastre. Maintenant Maurice en était sûr.

Pouvait-il sincèrement accuser les seules circonstances? Non: évoqué avec franchise, ce passé le condamnait. Il se découvrait responsable de légèreté, de faiblesse: responsable pour avoir accepté de partir quand il pouvait prévoir que les ressources ne tarderaient pas à lui manquer: responsable pour avoir accueilli sans preuves les explications qu'Édith lui avait fournies et dont il lui était facile de saisir l'insuffisance; responsable pour avoir consenti, sous l'inspiration de ses caresses, à jouir du présent sans le relier au passé ni à l'avenir; responsable encore pour avoir cédé à ses sollicitations quand elle s'obstinait à lui réclamer une année d'oubli, une année de bonheur, une année de paresse et de lâcheté.

Et il lui apparut clairement que s'il tenait à son honneur, le salut ne pouvait lui venir que de sa famille. Sans elle, il s'estimait perdu, puisqu'il ne pouvait, et peut-être de longtemps, restituer cet argent dont il ne voulait pas avoir vécu; mais s'il implorait son secours, elle le sauverait. Comment ne le sauverait- elle pas? N'était-elle point solidaire de sa honte? Si elle était solidaire de sa honte, il avait donc aussi envers elle des devoirs qu'il avait désertés. Favorisé dans sa naissance, il avait contracté des obligations qu'il avait négligées, un pacte qu'il avait rompu. La famille qui nous doit assistance dans la mauvaise fortune, dans le péril, de quel droit l'oublier dans la poursuite d'un bonheur égoïste dont les conséquences lui sont contraires?

L'orgueil le séparait de son père. Mais sa mère serait sa confidente. Il lui demanderait la somme nécessaire à sa libération. C'était cela qui pressait. Il fallait avant toutes choses recouvrer l'honneur à ses propres yeux.

Ainsi décidé, il regagna l'hôtel en hâte, et écrivit à Mme Roquevillard. Il venait de terminer sa lettre et de la mettre à la boîte lorsque Édith rentra. Il l'aperçut au bout de l'allée et fut presque étonné de la revoir si vite, tant il s'était éloigné d'elle en quelques heures. Depuis un an, elle avait occupé tous ses jours, et son coeur à chaque battement. Se trouvait-elle si rapidement dépossédée de son royaume?

Quand elle le vit, elle s'arrêta, interdite, puis courut se précipiter dans ses bras.

—C'est toi… c'est toi…

—Mon amie, ma chérie… dit-il avec une grande douceur.

—Tu es là, je suis contente…

Elle montra le lac d'un geste d'effroi, pour expliquer sa course:

—Je viens de là-bas. J'ai suivi la grève. Asseyons-nous, veux-tu?
Je n'ai plus de jambes. J'ai eu si peur.

Elle ne se lassait pas de le regarder. Il retrouvait à sa vue l'ancien enchantement. Le paysage d'automne les entourait de sa volupté fragile. Sur les ruines, l'amour vainqueur se dressait.

Éperdument ils goûtaient un bonheur que tous deux savaient condamné.

Dès lors ils ne parlèrent plus du passé. Lui attendait une réponse à sa lettre. Elle n'osait plus l'interroger, mais redoublait de charme afin de lui plaire. Ce charme s'était modifié. Il n'avait plus rien de provocant ni de perpétuellement agité. La crainte de perdre son amant l'avait rendue humble et soumise, toute faible et tendre. Elle recherchait les conversations, les lectures qu'il préférait. Elle devinait au piano sa musique de prédilection. Lui- même ne la traitait plus qu'avec bonté. De ce renouveau de paix affectueuse, tous deux ne jouissaient qu'avec gêne. Leur accord était sans gaieté, sans conviction, sans confiance.

Le 2 novembre leur fut particulièrement cruel. Afin de se livrer mieux à ses souvenirs de famille que le jour des Morts avivait, Maurice voulut sortir seul, mais Édith implora de l'accompagner. Il accepta sans plaisir, et tandis qu'elle se préparait, il fut l'attendre au Mont Sacré.

—Où allons-nous? demanda-t-elle en le rejoignant.

—Au cimetière, comme tout le monde aujourd'hui.

Avant de pénétrer dans le cimetière d'Orta, il fallait traverser un champ inculte qui jadis en avait fait partie et qui avait été désaffecté. Les tombes qu'il renfermait dans son enclos étaient invisibles et anonymes. Rien ne les désignait plus au regard, ni un nom, ni une croix, pas même un pli de terre. À cause de la Toussaint, des mains inconnues avaient disposés çà et là des gerbes de chrysanthèmes qui transformaient cette prairie en jardin.

Édith et Maurice s'arrêtèrent dans cet enclos que limitaient des marronniers. Les feuilles semblaient ne plus tenir que par la mollesse de l'air. Un coup de vent suffirait à dévêtir les arbres. Avec le soir qui venait, un peu de bise fraîche se leva. Et des feuilles d'or tombèrent en effet, tournoyèrent quelques instants, et allèrent se tasser dans le fossé qui bordait l'allée principale. L'une d'elles se posa sur le chapeau de la jeune femme.

Un tel signe de détresse sur ce visage au teint chaud, aux yeux de feu, sur cette forme de chair qui, dans l'immobilité même, gardait l'animation de la vie, ce fut de quoi achever d'émouvoir son compagnon que ce jour surexcitait.

Comme il se taisait, elle lui montra les chrysanthèmes.

—Les belles fleurs, dit-elle.

Et tous deux songèrent qu'elles recouvraient la mort. Par un retour inconscient sur eux-mêmes, ils regardèrent la rangée d'arbres qui les dissimulait à demi, et, se rapprochant l'un de l'autre, ils s'embrassèrent sur les tombes.