DEUXIÈME PARTIE
I
FABRICANT DE RUINES
De tous les lacs de Lombardie, le moins visité est celui d'Orta. Il se perd dans la réputation du lac Majeur comme une barque dans le sillage d'un bateau.
Du train qui le longe, le voyageur se contente de le regarder négligemment sans daigner s'arrêter. Il aperçoit les lignes précises des montagnes boisées qui l'enserrent, et les creux de vallons où de blancs villages se dissimulent à demi comme des troupeaux dans l'herbe. Il emporte en hâte la vision d'une colline plantée d'arbres qui s'avance en promontoire sur les eaux, d'une ville éparpillée sur la rive, d'une île toute bâtie, et dans sa fuite rapide il pense avoir cueilli le sourire délicat de ce paysage qui se réserve et qui résume le charme de la nature lombarde un mélange d'âpreté et de grâce. La grève du lac s'arrondit avec mollesse, mais les contours de l'horizon sont nets, accentués, non point fondus et vaporeux comme ils le sont en Suisse et en Savoie sous un ciel plus pâle. Le soir, ils apparaissent foncés sur un fond clair. Les ondulations des collines presque symétriques reproduisent les mêmes formes en les exagérant à mesure qu'on regarde vers le nord, de sorte qu'on devine à les mesurer par quelles adroites transitions la plaine de Novare aboutit à la muraille formidable des Alpes.
Orta Novarese n'est pas encore aménagée pour recevoir des hôtes. De là son heureux abandon. Un seul hôtel, au penchant du Mont Sacré, —Orta est couronnée d'un monticule où vingt chapelles disséminées dans les arbres illustrent la vie et les miracles de saint François d'Assise,— l'hôtel du Belvédère reçoit, du printemps à l'entrée de l'hiver, des pensionnaires en petit nombre. Mais on découvre sans cesse dans la verdure, le long de la côte, des maisons de campagne où l'aristocratie de la province vient goûter le repos. Les grilles n'en sont pas fermées. Bien entretenus, leurs jardins répandent un parfum de fleurs que l'on respire avec délices, au lieu des relents de tables d'hôte qui empoisonnent le séjour de Pallanza ou de Baveno…
Fuyant les grandes villes où ils avaient passé la mauvaise saison, Mme Frasne et Maurice Roquevillard s'étaient installés au mois de mai à l'hôtel du Belvédère. Retenus par lassitude du changement et aussi par la modicité du prix, ils s'y trouvaient encore à la fin d'octobre. Un automne exceptionnel succédait à l'été presque sournoisement, et sans la brièveté des jours, un peu de fraîcheur dans l'air, et l'or craintif qui teintait les feuillages, le soleil eût inspiré une confiance illimitée.
Ce matin-là, dans le salon attenant à leur chambre, le jeune homme s'occupait à traduire un petit livre italien, Vita dei SS. Jiulio e Ginliano, histoire des deux apôtres qui, de la mer Égée, vinrent au quatrième siècle évangéliser Orta. Un passage tiré de Lamartine et laissé dans son texte français le retint plus longtemps que la phrase la plus obscure. Rêveur, il tourna la tête du côté de la fenêtre. Ses yeux dédaignèrent le bouquet d'arbres qui terminait la presqu'île au-dessous de lui, l'eau transparente et calme, la petite île, jadis lieu d'enchantements, que le poétique auteur de la biographie compare à un camélia sur un plat d'argent. Spontanément ils cherchèrent le faite des montagnes qui barrent l'horizon, comme s'ils les voulaient franchir pour voir au delà. Pendant qu'il était ainsi absorbé, une forme blanche se glissa dans la pièce et se pencha par-dessus son épaule sur le volume ouvert. Entre les phrases étrangères, la phrase française se détachait en caractères italiques: La prédestination de l'enfant, disait Lamartine, c'est la maison où il est né: son âme se compose surtout des impressions qu'il y a reçues. Le regard des yeux de notre mère est une partie de notre âme qui pénètre en nous par nos propres yeux.
Mme Frasne doucement ferma le livre, et son amant qui ne l'avait pas entendue venir tressaillit à ce geste. Ils échangèrent un regard plein de ces choses que des amants n'osent pas dire et à peine penser.
—Quel jour du mois sommes-nous? demanda-t-elle avec indifférence.
Rassuré, il répondit:
—Le vingt-cinq octobre.
Tout de suite, elle l'inquiéta de nouveau:
—Il y a un an, te souviens-tu, nous avions rendez-vous au
Calvaire de Lémenc. Là, nous nous sommes décidés à fuir ensemble.
Il n'y a qu'un an, déjà mon amour ne te suffit plus.
—Édith!
—Non, il ne te suffit plus.
Et avec un sourire triste, elle ajouta simplement:
—Vois, tu travailles.
—Édith, ne faut-il pas songer à l'avenir?
—Non, il n'y faut pas songer encore. Que nous manque-t-il?
Il prit ombrage de sa question:
—Mes ressources sont épuisées. Notre fortune présente vient de toi, je ne puis l'oublier.
—Mais tout est commun entre nous. Ne suis-je pas ta femme?
Il fronça les sourcils d'un air volontaire:
—Je désire que ta dot demeure intacte. J'ai demandé à l'un de mes amis, qui est publiciste à Paris, de me chercher une situation dans la presse. Ne pourrais-je y rédiger une revue des journaux étrangers? Au collège j'ai appris l'anglais, plus tard l'allemand pour ma thèse de doctorat. Et je parle déjà l'italien. Cette collaboration, et un contentieux, ce serait de quoi vivre.
Elle l'écouta avec un sourire ambigu et de ce geste d'adoration qui lui était familier elle lui caressa le visage de la main.
—Demain nous parlerons de l'avenir. Demain, pas aujourd'hui.
—Pourquoi attendre un jour? Fixons tout de suite, au contraire, la date de notre départ.
—De notre départ?
—Oui, pour Paris.
Elle ne sut pas dissimuler son mécontentement:
—Toujours Paris. Tu m'en parles sans cesse. Tu en es obsédé.
—C'est là que je puis gagner mon pain, répondit-il avec mélancolie.
Souple et câline, elle se coula entre ses bras, chercha ses lèvres rouges sous la moustache et lui murmura de tout près:
—Je t'avais demandé un an de ta vie. Un an à vivre sans passé ni avenir, à respirer jour par jour notre tendresse, à oublier pour moi le reste du monde. T'en souviens-tu?
—Ne te l'ai-je pas donné, et bien plus encore?
—Il me manque un jour: c'est demain notre anniversaire.
Avec émotion, il répéta:
—Demain, Edith.
Toute frémissante de ses souvenirs, elle se redressa:
—Ce jour qui nous reste, ne le gâte pas. Puisqu'il est le dernier, qu'il soit le plus beau de notre année qui s'est écoulée goutte à goutte. Ne parlons plus de l'avenir avant demain. Me le promets-tu?
Il sourit de tant d'exaltation:
—Je veux bien.
—Alors, je vais m'habiller. Ce sera vite fait. Et nous sortirons.
Nous déjeunerons dans l'île.
Elle disparut, et pendant son absence, il voulut reprendre ses exercices de traduction. Mais de nouveau il commença la phrase française: La prédestination de l'enfant, c'est la maison où il est né… Et il s'arrêta de nouveau.
Édith avait raison. Le présent ne lui suffisait plus, ne lui avait jamais suffi. De connivence tous deux venaient d'écarter l'avenir, mais le passé, dont ils n'avaient point osé parler, leurs regards y plongeaient quand leurs bouches demeuraient muettes. Le silence, pour lui, devenait un supplice. Par delà ces montagnes rapprochées, que faisaient-ils à cette heure, ceux dont il n'avait pas de nouvelles?
Édith reparut sur le seuil, et implora son approbation:
—Me trouves-tu jolie, ce matin?
Elle portait une robe d'été en alpaga blanc qui dessinait, sans la serrer, sa taille flexible, et un chapeau surmonté d'ailes blanches qui achevait de donner à toute sa personne une grâce légère et élancée. Cette année l'avait rajeunie. Ses yeux de feu ne pouvaient jeter plus d'éclat qu'autrefois, mais ses joues étaient plus rondes et moins pâles. Son corps mince avait pris une apparence de poids. Et sur toute sa personne était répandue une expression indéfinissable d'amour comblé.
Il l'admira et ne lui adressa pas le compliment qu'elle attendait.
Ils descendirent vers le port d'Orta par un chemin en pente raide, aux pavés ronds, si peu fréquenté que l'herbe y croît entre les pierres. Sur la place, devant la grève où les barques sont amarrées, ils croisèrent une jeune fille coiffée d'un béret rouge qu'ils avaient déjà rencontrée plusieurs fois dans leurs promenades et qui devait habiter les environs. L'étrangère les dévisagea sans timidité, surtout Maurice.
—Elle est gentille, constata le jeune homme après l'avoir dépassée.
Sa compagne eut une moue de tristesse qui pour un instant lui restitua son âge:
—Ne la regarde pas. Je suis jalouse.
Il la plaisanta sur cet excès de sévérité:
—Jalouse? Et moi ne puis-je l'être?
—De qui, grand Dieu?
—Mais de cet Italien noir et moustachu de l'hôtel qui, pendant les repas, oublie sa maîtresse pour couler vers toi ses oeillades indiscrètes.
Elle éclata de rire
—Lorenzo!
—Tu sais son nom?
—Il me l'a dit. Il m'a fait, en roulant ses yeux blancs, une déclaration qui m'a beaucoup amusée.
Il s'efforça d'en rire à son tour. Mais quand ils furent installés dans leur canot, et qu'après deux ou trois coups de rames ils se furent éloignés du bord, ils éprouvèrent la même impression de malaise. Ce présent qu'ils ménageaient avec tant d'art, dont ils écartaient les souvenirs et les conséquences pour en extraire toute la force, voici que le plus petit incident l'atteignait. Quelles murailles fallait-il construire à l'amour pour le mettre à l'abri du monde, ne fût-ce qu'une année? Cet amour, à quoi ils avaient tout sacrifié, était pressé de toutes parts par la vie et jusque par les mouvements de leurs coeurs, comme cette île devant eux était baignée des eaux.
La première, elle eut conscience de leur misère. Elle se leva de la banquette et se rapprocha de lui. Au lieu de la comprendre, il lui raconta la légende de saint Jules dont ils ne se souciaient ni l'un ni l'autre:
—Cette île, autrefois, était un repaire de serpents. Lorsque saint Jules voulut s'y rendre d'Orta, les pêcheurs refusèrent tous de lui prêter leurs barques. Alors il étendit sur l'eau son manteau et se servit de son bâton comme d'une rame.
Dépitée, elle murmura:
—Comme tu es savant!
—Je viens de lire ce miracle.
—Je déteste ton livre.
Il devina pourquoi elle le détestait. Dans ce dernier jour de leur première année amoureuse qui devait en résumer la douceur, tout les blessait, tout leur devenait douloureux, et jusqu'aux paroles les plus innocentes.
Ils abordèrent au pied d'un escalier qui descend à la rive, et attachèrent leur canot à un cercle de fer fixé dans la grève pour cet usage. Ils entrèrent dans la vieille basilique romane qui renferme des fresques byzantines, récemment découvertes sous un épais crépi, une chaire de marbre noir, un sarcophage et des fresques de Ferrari et de Luino. Pour l'avoir entrevue d'autres fois, ils la visitèrent sans plaisir: il faut aux amants des spectacles toujours neufs, tant ils redoutent les sensations émoussées, par la crainte instinctive d'une autre lassitude. Ils préférèrent s'engager dans une ruelle étroite qu'ils ne connaissaient pas. Tout le sommet de l'île en pente est occupé par les bâtiments d'un séminaire qui ressemble à une forteresse. Après un tournant, leur ruelle aboutit à une porte fermée. Ainsi arrêtés, ils se trouvèrent face à face dans le plus complet isolement entre de hauts murs dans une île. Pour eux, il n'y avait effectivement plus qu'eux au monde. N'est-ce pas le désir de tous les amants? L'année précédente, ils eussent souhaité pour le reste de leurs jours une telle solitude. D'un commun accord, ils s'enfuirent vers le rivage.
Un vieillard pêchait à la ligne en plein soleil. Sous un saule qui bordait la grève, deux enfants, pieds nus, faisaient des ricochets. Le long de la côte, des maisons de campagne apparaissaient entre les branches que dégarnissait lentement l'automne, et Orta toute blanche se reflétait dans le lac immobile. Ce spectacle de vie calme, dans le repos de midi, leur fut un soulagement.
Ils déjeunèrent sur les marches de l'escalier qui conduit à la basilique. Et après avoir erré sur l'eau une partie de l'après- midi, en quête d'un site ignoré qui raviverait leurs sensations, ils regagnèrent le port. Débarqués, ils cherchèrent l'emploi de leur temps.
—Rentrons-nous à l'hôtel? lui demanda-t-il sur la petite place.
Mais elle protesta contre ce projet de claustration:
—Oh! non. Le soleil est loin encore de la montagne. Revenons par la grande route, sans nous presser.
La route, après avoir traversé la ville dépourvue de trottoirs, suit le lac tout en s'élevant peu à peu de niveau et contourne le Mont Sacré qui, de ses arbres et de ses chapelles, domine la presqu'île. Elle longe des grilles ou des murs de villas, dont l'entrée est ornée de palmiers et d'orangers. Devant l'une de ces villas, toute modeste et même délabrée, qu'ils aperçurent au bout d'une courte avenue par le portail ouvert, Édith respira une odeur de roses:
—Attends, dit-elle à son amant. Elles ont tant de parfum, et ce sont les dernières.
—Entrons. J'en demanderai quelques-unes pour toi.
Ils entrèrent ensemble, et ce fut pour trouver dans le jardin intérieur un assemblage étrange: des stèles tronquées, des tourelles de stuc démantelées à demi, des portiques inachevés, toute la dévastation d'une cité d'art en miniature, mais une dévastation régulière, organisée en motifs de décoration. Au milieu de ces pierres symétriquement groupées qui, toutes, symbolisaient avec une grâce factice les injures du temps, un petit Amour de marbre, que cernaient des rosiers, se dressait sur un piédestal, le sourire aux lèvres et bandant son arc.
La jeune femme ne vit que l'Amour parmi les roses:
—Il est charmant, et le jour le caresse.
—C'est bizarre, observait Maurice: nous devons être chez quelque amateur de monuments funéraires. En Italie, on ne redoute pas l'accumulation.
Un homme déjà âgé, revêtu d'une blouse blanche, le ciseau du sculpteur à la main, s'avança à leur rencontre et les salua d'un geste un peu trop solennel, mélange d'obséquiosité et de noblesse. Il s'entretint en langue italienne avec le jeune homme pendant qu'Édith autorisée cueillait des fleurs. Elle les rejoignit avec une gerbe dans les mains:
—Voici mon bouquet. Mais je vous offrirai une rose à chacun.
Le propriétaire dépouillé se confondit en remerciements et formules de reconnaissance qu'elle ne comprit pas. Maurice le présenta:
—M. Antonio Siccardi. Monsieur est fabricant de ruines artificielles. C'est un beau métier.
Édith leva sur son amant des yeux interrogateurs.
—Je t'expliquerai, ajouta-t-il.
Quand ils se retrouvèrent sur la route après avoir pris congé de leur hôte d'un instant, elle s'amusa de cette profession peu connue, et répéta sur un ton de badinage:
—Fabricant de ruines artificielles?
—Mais oui, pour l'ornement des parcs. Dans les bosquets, à côté d'un banc, cela fait très bien, une colonne brisée, un arceau abandonné, ou quelque savante rocaille. J'ai connu au quartier Latin un brave homme qui fabriquait des toiles d'araignées pour les vieilles bouteilles qu'on achète le soir même, les jours de grands dîners.
—Et gagne-t-il beaucoup d'argent avec sa fabrique?
—Beaucoup.
—Ce n'est pas possible.
—Il me racontait justement que tous les nouveaux riches —et ils sont nombreux— parvenus de la finance ou du négoce, raffolent de son art. Ils bâtissent des maisons neuves, eux-mêmes sortent de terre, mais pour la beauté il leur faut des ruines.
—Bien. Mais l'Amour? Pourquoi l'Amour au milieu de ces affreux débris? Les roses lui suffisent.
—Aussi l'ai-je demandé au bonhomme.
—Et qu'a-t-il répondu?
—"Il se plaît dans les ruines", m'a-t-il assuré avec un sourire mystérieux, le sourire de la Joconde que prennent volontiers les marchands.
—Oui, c'est drôle, conclut-elle. Avec leurs groupes de marbre en toilette de ville, les Italiens font de leurs cimetières des salons de modes et ils choisissent des signes de mort pour l'agrément de leurs jardins…
Lentement ils gravirent le Mont Sacré, qui s'élève d'une centaine de mètres au-dessus de la ville. Quand ils parvinrent au sommet, ils y trouvèrent le soir qui ajoutait une douceur secrète au grand bois de sapins, de mélèzes, de châtaigniers et de pins parasols où s'abritent de-ci de-là, sur un sol accidenté, les vingt sanctuaires de saint François d'Assise. Ces petites chapelles, édifiées entre le seizième et le dix-huitième siècle, sont toutes d'architecture différente, rondes ou carrées, avec ou sans péristyle, gothiques ou romanes, le plus souvent byzantines. Chacune d'elles renferme, en place d'autel, une scène de la vie du saint, représentée par des personnages en terre cuite, de grandeur naturelle. C'est un Oberammergau immobile. Un art candide a présidé à l'installation du pèlerinage. Ainsi les stigmates du saint lui sont donnés, par le moyen de fils qui joignent ses mains au plafond où des rayons d'or laissent deviner la présence de Dieu.
Depuis leur installation à Orta, Édith et Maurice ne passaient pas de jours sans venir au Mont Sacré. De l'hôtel du Belvédère on y accède en quelques pas. Entre toutes les chapelles, ils avaient élu la quinzième dont une tradition attribue le dessin à Michel- Ange. Elle est de forme cylindrique, avec une coupole et un pourtour supporté par de grêles colonnettes de granit. Elle leur rappelait ce Calvaire de Lémenc où leur départ s'était décidé. Les arceaux de ses voûtes légères, le long de la galerie surélevée de quelques marches, encadraient successivement toutes les perspectives du bois tantôt d'autres chapelles dans la verdure, tantôt la margelle d'un puits, et tantôt, entre les branches, un pan du ciel, un coin du lac, ou l'île Saint-Jules comparable, avec son campanile à l'avant, à quelque grand cuirassé échoué dans ce lac minuscule.
Ils se dirigèrent tout naturellement vers leur chapelle dont ils gravirent les marches. Les fûts des pins rapprochés d'eux se profilaient en noir sur le fond rougissant, et de-ci de-là, un des sanctuaires blancs se détachait sous les arbres comme une maison amie.
Elle tenait ses roses d'une main. De l'autre elle chercha l'épaule de son amant.
—C'était un beau soir comme ce soir, soupira-t-elle.
—Quand?
—Il y a un an. Tu ne regrettes rien?
Il détourna les yeux:
—Non.
—Tu ne regretteras jamais rien?
Ainsi pressé, il répondit presque durement:
—Non, jamais.
Elle se pencha davantage pour atteindre ses lèvres, et vit dans ses yeux un regard lointain qui l'effraya. Ce qui les avait séparés tout le jour —tout ce dernier jour de leur année de tendresse— lui apparut avec évidence. Elle dit enfin ce que la prudence lui commandait de ne pas dire:
—Maurice, où est Chambéry?
—Là-bas.
Il avait répondu si vite et d'un geste si sûr qu'elle en fut bouleversée. Il s'orientait donc souvent dans le ciel vers cette direction; dans son amour il n'avait rien oublié. Des larmes jaillirent des yeux de la jeune femme. Il n'en demanda pas la cause, mais tâcha de la consoler avec des caresses:
—Édith, je t'aime tant.
Elle fit une moue désabusée:
—Plus que tout?
—Plus que tout.
—Jusqu'à la mort?
—Oui.
—Pas davantage?
— C'est impossible.
Avec une ardeur insatiable elle jeta comme un cri:
—Mais je ne veux pas mourir, je veux vivre. M'aimeras-tu autant demain?
—Pourquoi demain?
—Parce que j'ai peur. Ne vois-tu pas que nous ne pouvons plus continuer de vivre ainsi?
—Ah! tu l'avoues! Non, nous ne le pouvons plus. L'avenir, le passé, le monde, nous ne pouvons pas les supprimer. Chaque jour tu repoussais les explications.
—Tais-toi, Maurice. Tais-toi.
Elle le bâillonna de sa main et de nouveau elle le supplia:
—Demain, demain, je te promets. Je t'obéirai. Tu décideras de notre sort. Mais pas ce soir. Ce dernier soir est à moi.
Et sa bouche vint prendre la place de sa main.
Le jour décroissait rapidement. Entre les arbres, les traînées rouges qui bordaient la montagne s'affaiblissaient et les eaux du lac prenaient une teinte uniforme et grise, à peine traversée et animée çà et là par un dernier reflet du couchant.
Le premier, il descendit les degrés du péristyle. Il marchait sans y prendre garde dans la direction qu'il avait montrée du doigt. Quand il se retourna, il vit sa compagne immobile, entre deux colonnes. Ainsi, jadis, elle l'attendait au Calvaire. Sa forme blanche se détachait sur le mur moins clair.
—Comme elle est belle! songea-t-il, vaincu encore une fois.
Elle respirait ses fleurs en regardant le soir. Il se souvint de leur étrange visite de l'après-midi:
"L'Amour et ses roses."
Il appela:
—Édith ne viens-tu pas? La fraîcheur tombe et tu n'as pas de châle.
Et tandis qu'elle le rejoignait, il regarda vers le point d'horizon qui lui représentait son pays et songea:
"Les ruines sont là-bas."
Avec son sourire engageant, l'artiste d'Orta n'avait-il pas assuré que l'amour se plaît dans les ruines?