IV
LA VENGEANCE DE MAITRE FRASNE
Une petite valise à la main, engoncé dans son pardessus à cause de la fraîcheur matinale, M. Frasne descendit de l'express de sept heures à la gare de Chambéry, et d'un pas rapide regagna son domicile après deux jours d'absence. À l'air emprunté de la femme de chambre qui lui ouvrit la porte, il comprit immédiatement qu'il s'était passé ou qu'il se passait quelque chose dans sa maison. C'était un homme approchant de la cinquantaine, assez bien conservé, correct, froid et distingué au premier aspect, mais dont les lèvres charnues et surtout les yeux à fleur de tête, à demi dissimulés derrière le lorgnon, causaient bientôt une impression inquiétante:
—Tout va bien? demanda-t-il malgré son fâcheux pressentiment. Et
Madame?
La servante mît dans sa réponse un imperceptible accent de raillerie:
—Madame est partie hier soir pour l'Italie avec ses malles.
—Pour l'Italie?
—Oui, monsieur.
—À quelle heure?
—À minuit.
—Sans explications?
—Madame m'a dit en s'en allant que Monsieur était prévenu.
—En effet, répliqua M. Frasne avec sang-froid. Vous me porterez à déjeuner dans mon cabinet.
Et sans manifester plus de surprise, il entra dans son cabinet de travail, qui communiquait avec l'étude. À quoi bon interroger cette fille malveillante et évidemment mal renseignée? La nouvelle inattendue qu'il recevait à bout portant comme un coup de feu ne lui faisait encore aucun mal. Il n'en éprouvait que de l'étonnement. Une blessure, même mortelle, ne se distingue pas tout d'abord d'un simple choc. Il faut quelque temps pour en souffrir. Le regard aiguisé et les nerfs tendus, il remarqua sur la table une lettre fermée qui s'y trouvait placée de façon ostensible et presque agressive. Il la prit en main sans l'ouvrir, cherchant à la deviner. Elle contenait sans doute l'explication de ce départ, —abandon, bravade ou inconséquence? Après neuf années de mariage, il était si peu sûr de sa femme que toutes les conjectures lui paraissaient également vraisemblables. Devait-il lui chercher un compagnon de fuite ou imaginer le caprice d'une neurasthénique qui ne tarderait pas à rentrer au bercail? Le nom de Maurice Roquevillard ne s'imposait pas à son esprit. Mme Frasne recherchait les hommages et s'en divertissait: chacun lui faisait une cour anodine. Il pouvait donc ne pas prendre au sérieux la banale amitié qu'elle témoignait à son clerc, bien que par des lettres anonymes il eût appris que la ville s'en préoccupait avant lui. Il partageait le dédain assez commun des hommes mûrs pour les jeunes gens qui, prenant le temps pour allié, se contentent volontiers de l'espérance. À mesure qu'on perd sa jeunesse, c'est toujours son âge ou un âge rapproché du sien que l'on attribue aux séducteurs. Les sentiments ne valaient à ses yeux qu'appuyés sur des contingences, et il savait combien d'adultères de désir les coalitions morales de la province empêchent de se réaliser. Puis, comment admettre une hypothèse aussi déraisonnable que le renoncement volontaire à une situation confortable et de tout repos? Il ne comprenait pas, mais il se trouvait en présence d'un fait, lui qui n'attachait d'importance qu'aux faits. Irrité de ce mystère que sa clairvoyance n'élucidait pas, il déchira l'enveloppe et lut:
"Monsieur, je ne vous ai jamais aimé, et vous le saviez. Qu'est-ce que le coeur d'une femme pour qui la possède par acte authentique? J'ai pu subir neuf ans cet esclavage parce que je n'aimais pas. Tout est changé aujourd'hui: je me libère loyalement au lieu de me partager. Qui me retiendrait? Au début de notre mariage vous redoutiez les enfants: il eût peut-être suffi d'une petite main tendue pour m'enchaîner tout à fait, mais notre maison est vide et personne n'a besoin de moi. Vous m'avez estimée cent mille francs dans notre contrat de mariage. Vous trouverez naturel que j'emporte mon prix. J'ai payé, la première, avec ma jeunesse. En vous quittant, je vous pardonne. Adieu.
"Édith DANNEMARIE."
Pour maître Frasne, soit par coutume professionnelle, soit par tournure d'esprit positif, toutes les choses de la vie, même les sentiments, se traduisaient en actes et obligations. Notre caractère gouverne jusqu'à nos agonies dans ce naufrage ou son existence s'abîmait, il n'était sur le moment sensible qu'à la perte de sa femme et non à celle de son argent, bien qu'il n'en fût pas prodigue; mais, pour revivre son passé et exaspérer sa douleur, il alla d'instinct exhumer d'un carton son contrat de mariage auquel la lettre faisait allusion. Avec, le papier timbré, il évoqua plus nettement la grande passion de son arrière- jeunesse. Il revit, sur un seuil d'église, une jeune fille svelte et souple dont les mouvements et les yeux dénonçaient la fièvre intérieure. C'était à la Tronche, près de Grenoble, son pays d'enfance. Il y venait en vacances chaque été, de Paris où il était premier clerc; il ne pouvait se résoudre, malgré la quarantaine menaçante, à quitter définitivement la capitale pour acquérir une étude en Dauphiné. Informations prises, Édith Dannemarie habitait avec sa mère, dans le voisinage, une petite maison où les deux femmes s'étaient retirées presque sans ressources après la mort du chef de famille, qui s'était ruiné au jeu. Une jeune fille à la campagne, avec ces yeux-là, devait être une proie facile. Deux ans de suite, il tenta de s'en emparer. Elle attendait un prince, car elle était exaltée, et s'impatientait de l'attendre, la solitude échauffant son imagination. Ainsi elle le rebutait, mais pas assez pour l'éloigner sans retour. Elle découvrait sans études préparatoires l'art de se promettre en se refusant et le pratiquait aux dépens d'un homme que des conquêtes dans un monde trop aisé et des habitudes sensuelles devaient rendre plus irritable et nerveux devant cette coquetterie. Il dut se reconnaître vaincu: son désir fut plus fort que son intérêt. Ayant perdu ses parents qui lui transmettaient un bel héritage, il se décida enfin à demander officiellement la main qui le repoussait tout en lui montrant la place d'un anneau de fiançailles.
Comment pouvait-il, à travers les clauses laconiques d'un contrat, relever les traces de cet amour? Un article concédait à la future épouse, en considération du mariage, une donation de cent mille francs; non pas, comme il est d'usage et presque de style en pareil cas, une donation sous la condition de survie du donataire, mais une donation immédiate, comportant une translation de propriété. Cette générosité anormale, c'était la preuve de sa faiblesse, le témoignage lamentable de sa défaite. Elle conférait l'authenticité à sa passion.
M. Frasne fut arraché à son examen par la femme de chambre qui lui apportait son chocolat. Elle observa son maître du coin de l'oeil tout en le servant, et fut déconcertée de lui voir en main des papiers d'affaires. Il compulsait un dossier, quand elle guettait son dépit ou sa fureur pour l'annoncer à la ville. D'un geste, il la congédia. Il déjeuna sans appétit, par ordre de sa volonté; n'aurait-il pas besoin de ses forces intactes, tout à l'heure, quand il lui faudrait prendre une décision?
Tandis qu'il avalait de petites gorgées brûlantes, il achevait de revivre les années mortes. Il les revivait à son point de vue, incapable, comme beaucoup d'hommes et comme presque toutes les femmes, de se représenter celui de son partenaire. C'était, après bien des hésitations et des délais qui ne venaient pas de son côté, le mariage à la Tronche, puis le départ pour Paris. Paris lui révélait une compagne inconnue qui, de l'isolement et de la monotonie, passait sans transition et sans surprise à la plus folle agitation. Elle ne le ménageait pas dans sa maturité, mais il ne respectait pas sa jeunesse. C'était alors que, dans l'espoir de se reposer en province, il avait acquis à Chambéry l'office de maître Clairval, à défaut d'une étude vacante à Grenoble. Mme Frasne s'était pliée, avec l'indifférence de ceux que la vie ne peut plus satisfaire, à un changement d'existence aussi radical. Elle paraissait accepter la retraite comme le plaisir, sans élan mais sans objection. Deux ans s'étaient écoulés ainsi, paisibles autant qu'ils pouvaient l'être auprès d'une femme qui, même dans le calme, ne cessait d'inspirer quelque inquiétude. Et brusquement, quand il la croyait enlisée dans l'aisance, les bonnes relations et le trantran journalier, sans crier gare, elle abandonnait le domicile conjugal pour s'enfuir avec un amant.
Abattu par une catastrophe qui ne le trouvait pas préparé, le notaire avait remonté machinalement la pente de ses souvenirs que précisait un acte civil. De nouveau il rencontra l'abîme et, cette fois, il le mesura mieux. Ce Maurice Roquevillard qu'il dédaignait en arrivant s'imposait maintenant à sa fureur jalouse. Édith n'était point partie seule. Elle était partie avec lui, probablement, sûrement. En ce moment même, là-bas, très loin, en Italie, hors d'atteinte, il la pressait sur sa poitrine… M. Frasne prit son mouchoir, le passa sur ses yeux, puis le déchira à pleines dents. Il pleurait et ne se possédait plus. "Il m'aime à sa manière ", avait-elle dit de lui. Cette manière, qui n'est pas la plus noble, est la plus fertile en tourments: elle se heurte à des images définies et cruelles, elle laboure le coeur, comme une charrue la terre, et met à nu la haine.
M. Frasne reprit la lettre et le contrat, non plus pour approfondir sa misère, mais pour y chercher sa vengeance. Les clercs ne tarderaient pas à envahir l'étude. Il fallait avant leur venue mener son enquête, forger ses armes. L'argent qu'elle avait emporté, qu'elle avait volé, —-car une donation entre époux serait dans tous les cas annulée à la suite du divorce prononcé contre le donataire,— elle avait dû le prendre dans le coffre- fort. Il avait récemment encaissé un prix de vente de cent vingt mille francs, qui devait être versé dans quelques jours, lors de la passation de l'acte. Par sa propre indiscrétion, elle avait pu l'apprendre. Une clef se fabrique ou se dérobe, mais la mystérieuse combinaison de chiffres sans laquelle cette clef ne sert de rien, comment l'avait-elle découverte?
Il se leva et s'approcha du coffre-fort, qui ne portait aucune trace d'effraction. Il fouilla sa poche et prit son trousseau. Alors il s'aperçut que cette clef-là y manquait. Elle avait dû en être distraite le jour du départ. Il la possédait en double, il est vrai, et avait confié l'autre, selon l'usage, à son premier clerc pendant son absence. Il attendrait donc, pour ouvrir et vérifier le contenu du meuble, l'arrivée du clerc qui, d'ailleurs, servirait de témoin.
Revenant à sa table de travail, il chercha un code pénal et commença d'en parcourir les paragraphes au titre des crimes et délits contre la propriété. Il lut à l'article 380 que les soustractions commises par des maris au préjudice de leurs femmes, par des femmes au préjudice de leurs maris ne peuvent donner lieu qu'à des réparations civiles. Mais la fin du même article, qui le désarmait contre l'infidèle, l'armait contre son complice: "À l'égard de tous autres individus qui auraient recélé ou appliqué à leur profit tout ou partie des objets volés, ils seront punis comme coupables de vol." Parti sur cette piste, il trouva mieux encore. L'article 408, qui traitait de l'abus de confiance, y voyait une circonstance aggravante lorsqu'il était commis par un officier public ou ministériel, ou par un domestique, homme de service à gages, élève, clerc, commis, ouvrier, compagnon ou apprenti au préjudice de son maître, et la peine devenait alors celle de la réclusion. Qui l'empêchait d'accuser Maurice Roquevillard et même de l'accuser seul? N'était-ce pas vraisemblable? Le jeune homme connaissait les lieux, les versements opérés à l'étude, la date des contrats, l'absence du notaire. Il avait pu surprendre le secret de la serrure, soustraire momentanément la clef du premier clerc. Sans fortune personnelle, il avait dû se procurer des ressources pour enlever sa maîtresse. Enfin, sa fuite à l'étranger ne le dénonçait-elle pas? Sans doute la déclaration de Mme Frasne démentait expressément cette version. Mais la déclaration de Mme Frasne, inefficace contre elle et gênante contre son amant, il suffisait de la supprimer. Elle détruite, rien n'innocentait plus ce dernier. Et même il perdait tout moyen de défense pour se défendre, ne devrait-il pas se retourner contre sa compagne, admettre au moins une vie commune aux frais de celle-ci? Un homme d'honneur ne le pouvait faire. Sa condamnation était donc certaine. L'extradition terminerait sa fuite amoureuse. Il comparaîtrait devant les assises. Flétri, déchu, brisé, il expierait pour les deux coupables. Enfin sa famille, pour atténuer sa faute, restituerait peut-être la somme dérobée. Ainsi le désastre serait sauf au moins de toute perte matérielle. Et la perte matérielle ne semblait déjà plus négligeable à M. Frasne plus réfléchi.
À mesure qu'il explorait dans tous les sens une combinaison aussi fertile en déductions et la conduisait jusqu'au dénouement, il sentait son désespoir s'alléger. Il oubliait sa douleur en apprêtant le supplice du rival. Il envisageait sans pitié les conséquences les plus lointaines de la vengeance, et jusqu'à l'abaissement de ces orgueilleux Roquevillard, qui pourtant avaient accueilli le successeur de maître Clerval en ami. Dans son malheur, il eût jeté sa souffrance comme une malédiction à tout l'univers. Une dernière fois il relut cette lettre qui, seule, mettait obstacle à son projet, puis, résolu, il la jeta au feu et la regarda se tordre sous l'action de la flamme, noircir et se réduire en cendres.
Neuf heures sonnèrent.
Ponctuels, les clercs entrèrent un à un dans l'étude et gagnèrent leurs pupitres. Le patron franchit aussitôt la porte de communication, et, sans les saluer, il interpella le principal d'un ton préoccupé:
— Philippeaux, je ne retrouve pas la clef du coffre-fort.
—Mais la voici, monsieur, répliqua le clerc. Vous me l'avez confiée pendant votre absence. Je ne m'en suis pas servi.
—C'est juste, venez avec moi.
Les deux hommes passèrent dans le cabinet.
M. Frasne ouvrit le meuble et y remarqua tout de suite un certain désordre.
—Vous avez cherché quelque chose, un testament peut-être?
Philippeaux protesta avec la plus grande énergie:
— Non, monsieur, je vous jure.
—Alors, je ne comprends plus. Tenez: cette enveloppe a été déchirée. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade: cent vingt mille francs. Nous les avons comptés ensemble.
—En effet, convint le clerc effrayé.
Très calme, le notaire ne poussa pas plus loin ses investigations et referma soigneusement le coffre-fort.
—Quelqu'un est entré ici.
—C'est impossible, monsieur.
—Je vous dis que quelqu'un est entré ici. Nous vérifierons le contenu devant le commissaire de police. Qui a fermé l'étude hier soir?
—Maurice Roquevillard.
—Est-il resté seul?
—Oui, pour écrire des lettres.
—Combien de temps?
—Je ne sais pas. Je l'ai rencontré sous les Portiques une demi- heure plus tard. Il m'a rendu les clefs.
—Les clefs? Celle du coffre-fort fait partie de votre trousseau?
—Oui.
— C'est imprudent.
Après un silence, M. Frasne reprit:
—Pourquoi n'est-il pas encore arrivé?
—Qui?
—Maurice Roquevillard.
—Il ne reviendra pas, lança le clerc d'une voix vindicative.
M. Frasne le fixa de ses yeux perspicaces. De cet examen, il tira
deux conclusions le bruit de son malheur courait déjà la ville, et
Philippeaux, dont il soupçonnait la jalousie, serait un sûr allié.
Néanmoins, il joua l'ignorance.
—C'est juste. Il devait retourner chez son père.
—Non, monsieur, il a pris le train hier soir, à minuit.
—Pour quelle destination?
—L'Italie.
—Ah! je comprends enfin, avoua cette fois le notaire.
Et lentement il prononça son arrêt:
—Ce serait donc lui qui aurait forcé mon coffre-fort. Comment aurait-il trouvé le chiffre?
Philippeaux baissa la tête: la peur et l'envie faisaient de lui un délateur.
—Le chiffre est inscrit sur mon agenda, mais sans indication: ma mémoire est mauvaise. Roquevillard a pu le lire, se douter de son emploi.
De nouveau M. Frasne, que servaient les circonstances, dévisagea son clerc et dissimula son contentement:
—Vous êtes deux fois imprudent, Philippeaux. Priez un de vos camarades d'appeler le commissaire de police. Il perquisitionnera lui-même.
Ainsi le meuble fut visité légalement en présence de plusieurs témoins. M. Frasne dressa patiemment son inventaire. Nulle pièce ne manquait et le chiffre de l'encaisse était exact.
—Il reste à vérifier cette grande enveloppe qui a été descellée, dit tranquillement le notaire, qui conduisait l'enquête avec méthode. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade, vingt hectares, cent vingt mille francs en billets de banque. Je les ai comptés avant de partir, devant mon premier clerc ici présent qui en témoignera.
—Parfaitement, monsieur.
— Le chiffre est consigné là, tout au long. Or, l'enveloppe ne renfermait plus que vingt billets.
—On m'a volé cent mille francs, conclut M. Frasne.
—Comment expliquez-vous, objecta le commissaire, que le voleur n'ai pas tout emporté? D'habitude, ils ne limitent pas volontairement leurs profits.
—Je l'expliquerai au parquet, où je porte immédiatement ma plainte.
—C'est votre affaire. Vous soupçonnez donc quelqu'un?
—Oui.
—Vos domestiques?
—Non. Ils seraient partis. Et d'ailleurs, ils n'auraient pas su découvrir le chiffre.
—Bien. Je vais rédiger mon procès-verbal.
—Accompagnez-moi au palais. C'est à deux pas.
—Comme vous voudrez.
Ils se rendirent au parquet directement. Le notaire eut avec le procureur de la République une longue conférence, qui se prolongea après le départ du commissaire de police. Comme il redescendait l'escalier, au bas des marches il croisa M. Roquevillard qui venait à la Cour. Il était midi et quart, l'heure d'ouverture de l'audience. Les deux hommes se regardèrent et se saluèrent.
V
LA FAMILLE EN DANGER
Avant l'entrée en séance des conseillers, d'habitude avocats et avoués, dans la salle des pas-perdus, bavardent quelques minutes entre eux. C'est le laminoir où passent les nouvelles de la ville. Mais M. Roquevillard, recherché pour sa belle humeur et redouté pour ses pointes, agrafa sa robe au vestiaire, et gagna directement sa place à la barre. De loin, ses confrères le considéraient avec une curiosité malveillante en s'égayant de l'équipée du jeune Maurice, qu'ils traitaient d'ailleurs avec légèreté et comme une revanche contre la contrainte des moeurs en province. Il paraissait absorbé dans la préparation de sa plaidoirie. Un huissier vint à son banc et lui toucha l'épaule:
—Maître, on vous demande au parquet.
Il se leva aussitôt avec déférence:
—J'y vais, dit-il.
Il arrive quotidiennement que le ministère public profite de la présence d'un avocat à l'audience pour le faire appeler au sujet de quelque affaire pénale. M. Roquevillard, néanmoins, n'était pas sans inquiétude: sa rencontre, sur le seuil du palais, avec M. Frasne, lui inspirait cette réflexion:
—Commettrait-il la folie de déposer une plainte en adultère?
Légalement, l'adultère demeure un délit. Il appartient au mari seul de le dénoncer, et c'est un privilège dont il use rarement. Mais le visage du notaire était si malaisé à déchiffrer…
Le procureur de la République, M. Vallerois, dirigeait le parquet de Chambéry depuis plusieurs années. Il avait eu le temps d'apprécier la probité professionnelle, le caractère et le talent de l'avocat. On parlait, il est vrai, de la candidature éventuelle de celui-ci aux prochaines élections législatives, et l'opposition au pouvoir trouverait en lui, s'il acceptait, son chef le plus énergique et le plus autorisé. L'accusation de M. Frasne détruisait fatalement ce danger politique. Fonctionnaire ambitieux, M. Vallerois le constatait sans déplaisir quand M. Roquevillard entra dans son cabinet.
Il n'y songea plus lorsqu'il dut lui parler et ce fut son honneur de ne plus voir en face de lui qu'un honnête homme dans l'épreuve. Il lui tendit la main et commença:
—Je dois remplir auprès de vous une mission pénible.
Il s'arrêta et hésita. La force morale de l'avocat se montrait mieux dans les circonstances difficiles. Il sut gré au procureur de sa délicatesse, mais il marcha droit au but.
—Il s'agit de mon fils.
—Oui.
—D'une instance en divorce où son nom est mêlé? D'une plainte en adultère?
—Non, malheureusement.
—Malheureusement?
Ce mot ne pouvait guère avoir qu'une signification. D'une voix ferme, mais assourdie, M. Roquevillard demanda:
—S'agirait-il d'un accident? d'un suicide?
—Non, non, rassurez-vous, s'écria M. Vallerois, se rendant compte de l'erreur qu'il avait provoquée. Il est parti cette nuit avec Mme Frasne toute la ville le sait. Mais ce qui est plus grave, c'est que M. Frasne qui sort d'ici a déposé entre mes mains une plainte en abus de confiance contre lui.
Malgré sa possession de lui-même, le vieil avocat, le rouge au front, s'indigna:
—Abus de confiance? Je connais mon fils. C'est impossible.
Le procureur lui donna lecture de la dénonciation que le notaire avait signée et des constatations relevées par le commissaire de police. Attentif, M. Roquevillard l'écouta sans l'interrompre. Ce pouvait être, c'était l'effondrement de sa famille, la honte de son nom. Maître de lui, mais frappé au coeur, il conclut:
—M. Frasne se venge bassement.
—Comme vous je le crois, reprit M. Vallerois, qui laissa paraître sans détour sa sympathie. Mais l'argent a disparu: comment arrêter l'action publique?
— Mon fils n'est pas seul en cause. Quand un enfant de vingt ans enlève une femme de trente ans, lequel des deux prépare et dirige l'expédition?
—Je l'ai donné à entendre tout à l'heure, à cette place même, avec insistance. J'ai recommandé la prudence et réclamé vingt- quatre heures de réflexion. Je me suis heurté à une décision formelle. La justice va suivre son cours. Je suis obligé de commettre le juge d'instruction.
Rassemblant son courage devant ce coup du sort, M. Roquevillard se taisait, tandis que le chef du parquet tournait et retournait l'insoluble problème:
—Il y a contre lui des présomptions graves, précises, concordantes d'abord les facilités de sa situation à l'étude, puis sa présence hier soir, avec les clefs, après le départ des autres clercs, son manque de ressources pour entreprendre son audacieux enlèvement, et jusqu'au souci d'arrêter lui-même le chiffre de son vol, comme on fixe la quotité d'un emprunt qu'on restituera.
—Il y a pour lui d'autres présomptions, répliqua fièrement le père. D'abord sa famille. On ne ment pas à toute une lignée de braves gens. Et qui vous dit qu'il est parti sans ressources? Quand son argent à lui sera épuisé, il reviendra, j'en réponds.
Leur entretien fut interrompu par un huissier qui venait chercher l'avocat dont la Cour attendait la plaidoirie:
—Je vous suis, dit M. Roquevillard en le congédiant d'un geste.
—Mais s'il est arrêté, comment se défendra-t-il? reprit M. Vallerois. Comprenez bien que son cas est mauvais. Les preuves s'accumulent contre lui. Et dans l'hypothèse la plus favorable, pour se disculper, il faudra qu'il accuse. Le voudra-t-il? Et il passera toujours pour complice. Dans tous les cas, si vous connaissez le lieu de sa résidence, conseillez-lui d'attendre, avant de rentrer en France. Je réclamerai mollement l'extradition.
M. Roquevillard secoua la tête avec énergie.
—Non, non. Fuir, c'est avouer. Il faut qu'il revienne. Je trouverai des preuves d'innocence…
Et après un instant de réflexion où il pesa le pour et le contre, il ajouta:
—Puisque notre malheur vous touche, monsieur le procureur, m'autorisez-vous à vous demander un service, un grand service qui peut encore nous sauver?
—Lequel?
—Proposez à maître Frasne de retirer sa plainte contre le paiement intégral de cent mille francs.
—Vous les restitueriez?
—Je les paierais.
—Et si votre fils n'est pas coupable?
—Il est dans une impasse, vous l'avez dit. Notre honneur vaut davantage. Même des poursuites l'éclabousseraient.
—Maître Frasne passe pour intéressé. Sa plainte n'est peut-être pour lui qu'un moyen de rentrer dans ses fonds. Essayez de la moitié.
—Non, pas de marchandage. Le paiement contre le retrait.
Par un souci de tranquillité et de bienséance, le magistrat ébranlé se retrancha derrière des scrupules professionnels.
—Vous avez raison. J'ai le désir de vous obliger, maître. Et je l'ai plus encore devant votre sacrifice. Mais convient-il à mon caractère de tenter une démarche aussi anormale?
M. Roquevillard mit un peu d'émotion dans sa réponse.
—Elle est anormale, c'est vrai. Mais le temps presse. Je plaide à la Cour. Tout à l'heure la plainte sera ébruitée. Vous seul la connaissez et pouvez la suspendre encore, l'anéantir. Je vous en supplie.
—C'est impossible: je ne puis me rendre chez un plaignant.
—Vous pouvez le faire venir au parquet.
—Soit, dit M. Vallerois. Le moyen est cher, mais sûrement efficace. Je présenterai la proposition en mon nom, afin que si par hasard j'échoue, vous ne soyez pas engagé par une offre qui paraîtrait une acceptation du vol.
—Merci.
Ils se séparèrent. L'avocat rentra dans la salle d'audience où les conseillers s'impatientaient, et commença de plaider avec sa lucidité accoutumée. Devant l'ordre serré de son argumentation, nul ne soupçonna l'angoisse qui le torturait. Mais quand il s'assit, le vieux lutteur, qui n'était jamais las, sentit une fatigue extrême, lourde comme le poids inconnu de la vieillesse.
Après la plaidoirie adverse et une courte réplique, il reprit enfin sa liberté. Il regarda sa montre: elle marquait trois heures et demie. Pendant ces trois heures d'intervalle, le sort de son fils s'était décidé. Il remonta au parquet où l'attendait M. Vallerois, et comprit immédiatement que le magistrat avait échoué.
—M. Frasne est revenu, expliqua celui-ci. Vous aviez raison il se venge.
—Il refuse?
—Catégoriquement. Il préfère sa haine à son argent. En vain, j'ai pesé sur lui de toutes mes forces, invoqué le scandale qui rejaillirait sur sa femme, parlé même du manque de preuves. Il m'a répondu que, si je ne mettais pas en mouvement l'action publique, il se constituerait partie civile devant le juge d'instruction. C'est son droit, et sa résolution est inébranlable.
—Et si je tentais, moi, de le fléchir? Nous étions en bonnes relations.
—Cette visite serait inutile, pénible et même compromettante. Je ne vous y engage point. Je lui ai parlé de votre famille, de vous. Il m'a répliqué: "Son fils m'a arraché le coeur. Tant pis si les innocents paient pour les coupables."
M. Roquevillard réfléchit un instant, s'inclina devant ce conseil dont il approuva l'exactitude, et prenant congé du procureur, il lui tendit la main:
—Il me reste à vous remercier. Vous m'avez traité en ami, je ne l'oublierai pas.
—Je vous plains, répondit M. Vallerois touché.
Sa serviette sous le bras, l'avocat regagna sa maison. Il se hâtait de son pas toujours jeune, portant haut la tête selon son habitude, mais le visage très pâle. Sous les Portiques, asile des flâneurs, il croisa des amis qui se détournèrent, tandis que les passants le dévisageaient avec insistance, avec raillerie. Il comprit que les clercs de l'étude Frasne colportaient déjà à travers la ville la honte des Roquevillard. Les Roquevillard: c'était, depuis des siècles, la première défaillance de la race. Fallait-il qu'elle fût guettée pour qu'on la répandît avec cette rancune! Et que de basse envie soulevait donc l'orgueil d'un nom! La faiblesse d'un descendant détruisait tout un passé d'énergie et d'honneur qui avait fourni depuis tant d'années des exemples virils. Et ceux qui s'en réjouissaient ne comprenaient-ils point que cet écroulement les atteignait?…
Il se redressa et ralentit sa marche. Personne ne supporta son regard. Se raidissant dans le mépris, il songeait, tandis qu'il faisait face à l'orage: "Chiens, aboyez à distance. Mais n'approchez pas. Tant que je serai vivant, je protégerai les miens, je les couvrirai de ma force. Et vous ne me verrez pas souffrir."
Devant sa porte, il fut absorbé par M. de la Mortellerie, son voisin de campagne. Devrait-il subir déjà des condoléances et des sympathies? Encore ce maniaque, en le recherchant, se montrait-il le plus humain. Le vieux gentilhomme lui montra le château que baignait la lumière du soir.
—À la réception de l'empereur Sigismond, en 1416, lui confia-t-il mystérieusement, le duc Amédée VIII donna dans la grande salle un banquet dressé par Jean de Belleville, l'inventeur du gâteau de Savoie. Les viandes étaient dorées, chargées d'ornements et de banderoles aux armes des convives, et chacun recevait les mets qui lui étaient destinés en portion simple, double ou triple suivant son rang. J'aime cette distinction: il faut manger, non pas selon son appétit, mais selon son importance.
—Une portion m'eût suffi, répliqua M. Roquevillard en abandonnant le fâcheux.
Il ne pouvait, lui, tromper le présent avec les souvenirs du passé. Il disparut sous la voûte, monta l'escalier, et gagna son cabinet en évitant la chambre de sa femme toujours alitée. Mais celle-ci, l'ayant entendu, le fit appeler dans l'espoir qu'il lui donnerait des nouvelles de leur fils. Il la trouva seule, assise sur son lit, dans l'ombre du jour qui tombait.
—Marguerite est sortie, murmura-t-elle, et, osant à peine formuler cette demande, elle ajouta:
—Tu ne sais rien de Maurice?
—Non, rien. De longtemps, sans doute, nous ne saurons rien.
—Comme ta voix est dure, François! reprit la malade. Cette femme l'a ensorcelé, comprends-tu, le pauvre enfant.
—La faiblesse est une façon d'être coupable.
Frappée de cet accent rigide, elle tourna le bouton de la lumière électrique, et vit son mari comme atteint d'une vieillesse subite, si pâle et les yeux si creusés, qu'elle pressentit le danger.
—François, supplia-t-elle, il y a autre chose que tu me caches. Ne suis-je plus comme autrefois ta compagne pour qui tu n'avais pas de secrets?
Il s'avança vers le lit:
—Mais non, chère femme, il n'y a rien de plus. La désertion de notre fils, n'est-ce pas assez?
Redressée et les bras tendus, elle reprit sa supplication.
—Je lis dans ton regard une menace terrible qui pèse sur nous. Ne m'épargne pas comme la nuit dernière. Parle: j'aurai du courage.
—Tu t'exaltes sans cause; il n'y a rien.
—Je te jure que j'aurai du courage. Tu ne me crois pas?
—Valentine, calme-toi.
— Attends, tu vas me croire.
Et joignant les mains, la vieille femme que la maladie accablait invoqua à voix haute la force de Dieu. Dans le visage exsangue et émacié, sans reflet de vie, les yeux brillaient d'une ardente flamme.
—Valentine, dit-il doucement.
Elle se tourna vers lui comme transfigurée:
—Maintenant, dit-elle, maintenant, parle. Je puis tout entendre.
Est-il mort?
—Oh! non!
Elle avait eu le même cri que lui. Subjugué par cette foi qui animait sa femme, il lui confia la redoutable accusation qui les atteignait dans leur chair. Avec indignation, elle la repoussa.
—Ce n'est pas vrai. Notre fils n'est pas un voleur.
—Non. Mais pour tout le monde il le sera.
—Qu'importe, s'il ne l'est pas en réalité. Et cela, je le sais, j'en suis sûre.
Mais d'un geste coupant, M. Roquevillard résuma le désastre:
—Il nous déshonore.
C'était le crime contre la race que, chef de famille, il jugeait, tandis que la chrétienne songeait à la conscience.
—Dieu, déclara-t-elle avec solennité, ne nous abandonnera pas.
Comme elle prononçait cet unique mot d'espoir, Marguerite entra, bouleversée et luttant contre son trouble. Elle regarda son père et sa mère, les vit unis dans la même douleur, et, comme un torrent qui renverse un barrage, elle brisa la contrainte qu'elle s'imposait et se livra à ses sanglots.
Mme Roquevillard l'attira sur son coeur:
—Viens vers moi.
—Qui t'a fait du mal? lui demanda son père.
Avec une surexcitation fébrile, elle domina sa détresse:
—On nous insulte.
—Qui?
—Je viens de chez Mme Bercy. Raymond était là. Elle m'a dit: "Vous avez un joli frère." C'était mal de sa part. Moi je baissais la tête. Elle a repris: "Vous savez ce que racontent les clercs de l'étude Frasne?" Je me taisais toujours. "Ils racontent que votre frère ne s'est pas contenté de la femme." —" Maman! " a crié Raymond faiblement. Moi, j'étais déjà debout. Achevez, madame, vous le devez. " Elle a osé achever: "Il a emporté la caisse." Alors j'ai dit: "Je vous défends d'insulter mon frère." Et à mon fiancé, j'ai ajouté: "Vous, monsieur, qui ne savez pas me protéger chez vous, je vous rends votre parole." Il a voulu me retenir, mais je n'ai plus rien écouté, et me voilà.
—Chère petite! murmura sa mère en l'embrassant.
—Ah! se récria M. Roquevillard redressé sur les têtes jointes de sa femme et de sa fille, on condamnera donc toujours sans entendre.
Mais déjà Marguerite oubliait son malheur personnel pour le malheur commun. Elle se releva et vint à son père qu'elle fixa dans les yeux:
—Vous en qui j'ai confiance, répondez-moi ce n'est pas vrai, n'est-ce pas?
—C'est faux! assura la malade.
— Je l'espère, dit le chef de famille. Mais toutes les apparences sont contre lui, et il risque d'être condamné.
—Condamné?
—Oui, condamné, répéta l'avocat, et nous tous avec lui qui portons le même nom, venons du même passé et marchons vers le même avenir.
D'un geste, il parut protéger les deux femmes en larmes et menacer le déserteur:
—Un instant de faiblesse suffit à briser l'effort de tant de générations solidaires. Ah! que là-bas, dans sa fuite honteuse, il mesure l'étendue de sa trahison: les fiançailles de sa soeur rompues, l'avenir de son frère atteint, la santé de sa mère ébranlée, notre fortune compromise, notre nom taché et notre honneur sali! Voilà son oeuvre. Et cela s'appelle l'amour! Qu'importe qu'il n'ait pas dérobé une somme d'argent? À nous, il nous a tout volé. Aujourd'hui que nous reste-t-il?
—Vous, s'écria Marguerite. Vous le sauverez.
—Dieu, dit Mme Roquevillard qui retrouvait dans le malheur une étrange sérénité. Ayez confiance: les mérites d'une race ne sont jamais perdus. Ils rachètent les fautes des coupables…