V

Le dortoir de la première classe était plongé dans le calme du premier sommeil. Les lits blancs sans rideaux, drapés dans leurs housses immaculées, s'allongeaient à la file dans la haute salle éclairée aux deux extrémités par des lampes-veilleuses suspendues devant les images saintes. Les corps souples et gracieux des jeunes filles se dessinaient à peine sous les couvertures, et les têtes brunes ou blondes, recevant toutes la même clarté indécise, perdaient leur personnalité dans ce vague crépuscule.

La dame de classe dormait aussi, derrière un paravent, à l'entrée du dortoir, dans une petite chambre assez semblable à la niche de Cerbère. Ce système devait lui permettre de surveiller les entrées et les sorties; mais vingt ans de surveillance émoussent bien des facultés!

Onze heures venaient de sonner à la grosse horloge placée au-dessus de l'escalier, et le son retentissant du timbre se prolongeait encore sous les arceaux des grands corridors voûtés; une des jeunes dormeuses se mit sur son séant, puis posa ses pieds nus à terre, chaussa ses pantoufles, enfila sa robe de chambre, et, sans trop se préoccuper du bruit qu'elle pouvait faire, s'en alla délibérément à travers le dortoir jusqu'à la porte qui donnait sur le promenoir. C'était Olga.

A son passage, elle frappa légèrement sur l'épaule d'une de ses compagnes endormies, qui suivit son exemple et ne tarda pas à se trouver debout près d'elle; une troisième les attendait et les joignit.

Toutes trois alors, payant d'audace, ouvrirent la porte dont les gonds bien huilés ne produisirent pas le plus léger son, et elles se trouvèrent dans le corridor.

Un léger frisson, froid ou crainte, passa sur les trois indépendantes, car elles se rapprochèrent instinctivement et se prirent par la main. La clarté diminuée des grandes lampes suspendues éclairait tristement les énormes promenoirs, le tapis de lisière extrêmement épais éteignait le bruit des pas; cependant un léger frôlement, comme un grignotement de souris, les fit s'arrêter plus d'une fois pendant qu'elles se dirigeaient vers le grand escalier.

Il fallait descendre un étage, parcourir en sens inverse un autre promenoir et entrer dans le réfectoire situé à l'extrémité du vaste bâtiment. Tout cela fut accompli avec une précision et une assurance qui dénotaient une certaine habitude de cette promenade.

Les trois espiègles entrèrent dans le réfectoire, et là elles trouvèrent trois charmants garçons, tous les trois officiers de la garde, âgés au plus de vingt ans et disposés à rire de leur mieux du bon tour joué aux duègnes. Ils avaient couru moins de risques pour entrer que les jeunes filles pour arriver là. Une petite porte du réfectoire communiquait avec les cuisines, les cuisines avec la cour, et la cour avec une grande porte cochère donnant sur la rue. Cette porte ne fermant qu'à onze heures, et jusque-là chacun étant libre d'aller et de venir pour rendre visite au nombreux personnel d'un tel établissement, rien n'était plus simple que d'entrer. Pour sortir, quelques précautions de plus étaient nécessaires; mais, en payant bien le soldat sans armes qui gardait la porte, que n'eût-on pas obtenu?

Chacune des trois jeunes rôdeuses avait donc son amoureux plus ou moins bien reçu. Le réfectoire était très-peu éclairé, car toute la lumière venait d'une lanterne sourde cachée sous un banc et tournée du côté de la muraille; mais les couples amis n'avaient pas besoin d'un somptueux éclairage pour s'entendre. Ils s'assirent sur des bancs, les uns en face des autres, et la conversation commença.

On parla de bien des choses: d'abord des dames de classe, qu'on arrangea comme il convient, puis du scandale causé par cette grande sotte de Ranine.

—Tiens, c'est une idée, dit un des jeunes gens. Comment est-elle faite, cette Ranine? Je serais curieux de la voir.

Cette curiosité saugrenue fut punie par une petite bouderie et une querelle d'amoureux. Les autres jeunes filles ayant insisté sur la nécessité d'une réconciliation, la belle offensée permit à son chevalier de baiser sa main généreuse qui daignait pardonner, et tout alla pour le mieux.

Les conversations tendaient à devenir plus intimes, les couples s'étaient rapprochés, et pourtant on continuait à causer des choses de l'institut; de quoi ces jeunes filles eussent-elles pu parler? Et quel sujet plus bizarre et plus curieux pouvaient-elles trouver pour alimenter la causerie?

—C'est donc bien bon, la craie? demandait un jeune homme avec un certain dégoût mêlé de curiosité.

—C'est excellent, quand ça croque sous la dent, vous savez? Nous prenons toujours les morceaux qui restent après la leçon, et l'on se les partage. Nous avons bien soin de les entourer avec de belles manchettes en papier doré découpé. Les maîtres se figurent que c'est par politesse pour eux! Pas du tout, c'est pour que leurs vilains doigts sales ne touchent pas à la craie, puisque nous voulons la manger.

—Oh! vous ne me ferez pas croire, interrompit un autre officier, que vous n'avez pas un petit faible pour quelqu'un de vos maîtres, un joli garçon comme le professeur de chimie, par exemple...

—Lui? repartit vivement la perverse innocente, non, pas lui, il est trop timide; mais notre maître d'allemand! on l'adore, celui-là: il a reçu au moins dix-huit déclarations l'hiver dernier. C'était une coqueluche! toute la classe y a passé!

—Ah! Et vous aussi sans doute? repartit l'amoureux d'un ton de belle humeur.

Il reçut pour sa peine un petit soufflet,—pas trop petit,—et de ce côté-là il fallut aussi faire la paix.

—Et vous? demanda à voix basse le troisième visiteur à son amie qui croquait à belles dents un sac entier de pralines. Inutile de dire que nos jeunes gens n'étaient pas venus les mains vides; une grande corbeille pleine de provisions de toute espèce avait fait son apparition dès le commencement et gisait presque vide aux pieds des causeurs.

—Moi? quoi, moi?

—Avez-vous adoré quelque professeur de musique?

—Non, répondit la jeune gourmande; j'ai adoré notre diacre l'année dernière; il était si beau avec ses longs cheveux châtains bien ondés sur ses épaules! il ressemblait au Christ qui est sur la porte de l'iconostase, vous savez! Et puis il avait une manière si imposante de dire à la messe: «Priez le Seigneur!» Ça me résonnait là!

La jeune fille mit la main, non sur son cœur, mais sur ce qu'on appelle vulgairement le creux de l'estomac. C'est peut-être là que, toute sa vie, elle était appelée à ressentir les plus fortes impressions.

—Et maintenant? continua l'amoureux, non sans un peu de jalousie.

—Maintenant, naturellement, c'est vous que j'adore!

Une semblable assertion en un pareil moment méritait bien quelques paroles de tendresse qui ne se firent pas attendre.

Cependant, ces jeunes gens dont le plus âgé n'avait pas vingt ans, avons-nous dit, ces jeunes filles que leur genre de vie livrait pieds et poings liés à la séduction, ne franchissaient pas les limites d'une gaminerie un peu forte. Ils étaient amenés là non par un amour idéal, non même par un entraînement moins pur, mais simplement par révolte contre la loi, la règle, par amour du fruit défendu, par plaisir de tromper qui de droit. C'était le triomphe de la perversité, mais de la perversité enfantine.

—Il est temps de remonter, dit Olga; c'est l'heure où madame Banz éternue.

Il fallut expliquer comment madame Banz éternuait,—ce qui prit quelques minutes,—puis on se fit des adieux, plus légers que tendres. Les jeunes filles bâillaient sans se gêner, la politesse seule empêchait les messieurs d'en faire autant.

—Que faut-il vous apporter la prochaine fois?

—Des harengs salés et des oignons,—beaucoup d'oignons. Et puis, douchka[ [1], apportez-nous du champagne.

[1] Expression caressante qui signifie mot à mot: «petite âme.»

—C'est cela, du champagne et un pâté de foies gras; nous souperons ensemble.

Sur cette noble résolution, le groupe se sépara.

En remontant à leur dortoir, les jeunes filles, fatiguées par le manque de sommeil, n'étaient pas aussi légères qu'à leur premier passage. L'une d'elles se heurta dans l'escalier, et la croix de baptême en or qu'elle portait sur sa poitrine, au bout d'une chaîne assez longue, suivant l'usage, heurta la rampe.

A ce bruit, la tête longue et menue de la Grabinof se glissa à l'étage supérieur.

Elle avait aussi passé la nuit hors de son lit, mais nul motif attrayant n'avait écarté le sommeil de ses yeux, et elle s'était endormie sur la marche de l'escalier. A la lueur de la lampe, elle reconnut les trois coupables, et un tressaillement d'horreur la secoua de la tête aux pieds.

—Les trois meilleures, se dit-elle, les trois plus jolies, les trois plus nobles et plus riches. Seigneur, où allons-nous?

Sans attendre la réponse du Seigneur, elle alla se coucher dans son propre lit, où elle jouit d'une insomnie affreuse, fruit de ses tristes pensées. Hâtons-nous d'ajouter qu'elle ne souffrit pas autant qu'on aurait pu le craindre, soutenue par deux éléments divers: le petit à-compte sur sa nuit qu'elle avait pris sur l'escalier, et la joie qu'elle éprouverait à dévoiler à tous la stupidité de madame Banz.