VI

Le lendemain matin, ou, pour mieux dire, le même jour, mademoiselle Grabinof reprenait son service dès l'aube; les nuits agitées ne l'embellissaient pas, car elle avait une de ces physionomies qui ne gagnent rien aux émotions vives. Aussi, dès la première faim calmée, à l'heure du thé national, les jeunes filles s'empressèrent-elles de s'informer avec tendresse de la santé de leur chère dame de classe. Comme on peut s'y attendre, ce fut une des promeneuses nocturnes qui entama ce chapitre.

—Vous avez l'air fatigué, chère mademoiselle, lui dit Olga. Auriez-vous passé une mauvaise nuit? Vous n'étiez cependant pas de service!

Tant d'astuce, tant d'aplomb, et tant de naïveté feinte, de candeur dans le ton de la voix! Mademoiselle Grabinof se sentit tressaillir de colère.

—Vous êtes toute jaune ce matin, reprit une autre. Vous serait-il arrivé quelque désagrément?

Ariadne, qui mangeait silencieusement son petit pain blanc, leva les yeux sur mademoiselle Grabinof. Elle avait bien la conscience d'avoir causé du désagrément à la dame de classe; mais de là à l'avoir fait devenir toute jaune, il devait y avoir quelque différence! Pour juger à quel point l'aimable demoiselle était jaune, la jeune fille se hasarda à lever les yeux. Elle rencontra un regard plein de haine concentrée qui la fit pâlir.

—Oui, proféra l'irascible Grabinof, on m'a fait du désagrément, mais il y a une justice en ce monde, en attendant l'autre.

Tous les yeux se portèrent vers Ariadne, qui sentit bouillonner en elle un sentiment de colère et de mépris pour la sottise humaine. Ce sentiment, hélas! n'était pas nouveau pour elle, et chaque fois il revenait plus amer et plus fort. Mais elle ne pouvait que se taire et patienter; c'est ce qu'elle fit.

La matinée se passa sans encombre. Les trois jeunes criminelles avaient l'air bien endormi; la leçon de géographie leur parut longue, et leurs réponses ne furent pas des plus brillantes; mais ces défaillances n'étaient pas rares, et le professeur n'en fut point offusqué.

La récréation et le dîner étant survenus par là-dessus, tout semblait devoir aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsque Ariadne, qui s'en allait à son heure de chant, heurta avec le coin de son portefeuille à musique le dossier d'une chaise sur laquelle reposait, grande ouverte, la boîte à ouvrage de mademoiselle Grabinof, au milieu du corridor. La boîte tomba avec son contenu de menue mercerie, et, pour comble de calamités, le précieux couvre-pieds s'entortilla si bien autour des pieds de la chaise, que plusieurs mailles du crochet furent défaites, et le peloton de fil s'en alla rouler à quelques pas.

—Vous l'avez fait exprès! s'écria la Grabinof en bondissant vers son couvre-pieds qu'elle prit sur son cœur, ainsi qu'une tendre mère étreint son enfant ravi à la dent dévorante d'un animal féroce.

—Vous savez bien que non! dit tranquillement Ariadne, qui, à genoux sur le parquet, remettait méthodiquement en ordre le contenu de la boîte.

—Un démenti! Votre conduite mérite d'être punie, mademoiselle! C'est trop d'insubordination! Je vous prive pour aujourd'hui de votre heure de chant!

Ariadne, toujours à genoux, la tête baissée, avait écouté sans broncher la verte semonce de la dame de classe; mais au dernier mot elle se releva et déposa sur la chaise la boîte fatale.

—Mon heure de chant, dit-elle d'une voix où la colère mettait des vibrations passionnées, c'est une punition infligée par madame la supérieure. Elle seule peut la lever. Le moment est venu d'obéir à ses ordres, je vais à la salle de musique. Si madame la supérieure lève ma punition, vous aurez la bonté de me le faire savoir.

Et, sans plus s'inquiéter de la rage qu'elle laissait derrière elle, Ariadne s'en alla d'un pas tranquille jusqu'au bout du corridor. Lorsqu'elle eut franchi la porte et qu'elle se vit seule, elle courut jusqu'à la salle de musique, s'enferma, et, serrant dans ses bras le piano à queue près duquel elle s'était laissée glisser à genoux, elle coula des larmes amères, larmes de fierté blessée, de bons sentiments froissés, larmes de colère autant que de douleur.

—Méchante, méchante fille! répétait-elle en sanglotant. Pourquoi tout le monde me veut-il du mal, à moi qui ne fais de mal à personne? C'est parce que je suis pauvre!

Elle ne pleura pas longtemps: la colère l'oppressait et étouffait la douleur. Elle s'assit devant l'instrument, plaqua trois accords fermes et prolongés, puis entama l'éternel solfége... L'éternel solfége lui parut écœurant jusqu'au dégoût. Elle s'arrêta, ferma le livre et laissa tomber ses mains inertes. Voilà qu'elle n'aimait plus le chant à présent? Parviendrait-on à la dégoûter même de la musique, sa seule consolation?

—Il y a autre chose que le solfége, se dit Ariadne, et ses doigts encore inhabiles, errant sur les touches, retrouvèrent bientôt l'harmonie bizarre et solennelle des hymnes religieuses qu'elle chantait à la chapelle, et sa voix les accompagna.

Puis elle continua à chanter sans paroles de vagues mélodies nées de son émotion.

Elle ne savait rien de la musique profane, rien de ce qui se chantait au dehors; aussi son inspiration, née en dehors de toutes les formes connues, avait-elle quelque chose d'étrange et d'extatique.

Elle chantait; sa voix grave et puissante jetait des appels passionnés au ciel qui ne voulait pas d'elle, au monde qui la dédaignait; à tout ce qu'elle aurait pu aimer et bénir; aux maîtres qui l'avaient laissée à l'écart, lui jetant à peine les bribes de la science qu'ils distillaient avec tant de soin pour les élèves du premier banc; à la supérieure, que les jeunes filles appelaient «maman», et qui n'avait eu de bienveillance pour elle que l'avant-veille, depuis sept années qu'Ariadne la regardait avec tendresse et vénération; à ses compagnes où elle n'avait trouvé que moqueries cruelles; à tout, tout, tout ce qu'on aime et qu'on implore!

Oui, Ariadne aurait aimé et vénéré tout ce qui s'aime et se vénère; elle avait reçu à sa naissance—don plus précieux que ceux des fées—un cœur tendre, une imagination enthousiaste, une âme d'artiste, en un mot. Elle avait aimé, hélas! tout ce qui l'entourait, et tout s'était refusé à sa tendresse. Qui pouvait avoir besoin de sa tendresse? Chacun n'avait-il pas d'autres soins, d'autres amitiés, d'autres soucis? Dieu seul n'avait rien refusé. Mais Dieu était loin, les amertumes de la terre étaient proches, et c'est à tout ce qu'on peut aimer sur la terre qu'Ariadne adressait son invocation ardente.

Elle chanta, chanta encore; une émotion irrésistible la prit à la gorge et jeta un flot de pleurs dans ses yeux brûlants; elle chanta pourtant, la voix brisée par les sanglots, et un torrent de mélodie poignante, désespérée, roula sous la voûte retentissante de la salle de musique.

Ses larmes coulaient de ses joues pâlies jusque sur le clavier, et elle chantait toujours, s'accompagnant au hasard, et ce qu'elle chanta ce jour-là fut sublime. Mais elle ne s'en souvint jamais.

A la fin, brisée, anéantie, elle laissa mourir les accords sous ses doigts, et pencha sa tête alanguie sur le pupitre. A son grand étonnement, une paix profonde, bien supérieure au calme qu'elle avait connu jusque-là, avait passé dans son âme. Elle se sentait soudain prête à tout affronter, à tout subir. D'élève, elle venait de passer maître.

Sentant vaguement qu'elle était là depuis bien longtemps, elle reprit son cahier et regagna le corridor. O surprise! le corridor était vide! Dans les classes fermées on entendait la voix des professeurs qui péroraient à cœur-joie. Stupéfaite et pleine de frayeur, Ariadne courut à l'escalier pour voir l'heure... Avant qu'elle eût atteint les degrés, l'horloge sonna lentement trois heures.

Trois heures! c'est-à-dire que la leçon, commencée depuis une heure, devait durer encore vingt minutes. Impossible d'entrer dans la classe sous l'œil curieux et moqueur de ses compagnes, sous le regard cruel de mademoiselle Grabinof, sous l'interrogation méticuleuse du professeur pédant. Avouer qu'elle avait chanté à en perdre le sentiment de l'heure, montrer à ces gens bêtes ou méchants son visage pâli par l'extase récente? Impossible. Mieux valait courir tous les risques. Elle s'assit sur une marche du grand escalier et attendit.

Maintes fois d'autres jeunes filles avaient dépassé le terme fixé en jouant du piano pendant les récréations; mais celles-là avaient des amies: au dernier moment une compagne arrivait en courant, dire: On sonne! La dame de classe elle-même réparait cet oubli et faisait prévenir la musicienne trop zélée.

Mais pour cela il fallait avoir une amie, ou tout au moins n'être pas mal avec la dame de classe... Ariadne n'avait rien à attendre de personne.

Cet oubli, que mademoiselle Grabinof eût dû prévenir, parut à la jeune fille gros de menaces terribles.

—Elle a comploté quelque chose contre moi, se dit-elle; elle veut me faire renvoyer, c'est certain.

Le renvoi de l'institut, pour Ariadne, c'était quelque chose d'à peu près semblable à l'exposition d'un nouveau-né sous une porte cochère. Elle se trouvait également sans ressources, sans vêtements, sans asile... C'était la Néva en perspective, après deux ou trois jours consacrés à ressentir les horreurs de la faim et du froid. Ariadne n'envisageait pas et ne pouvait pas envisager d'autre terme à ses souffrances.

Au lieu de se sentir abattue, elle éprouva de nouveau ce grand calme qui était tombé sur elle dans la salle de musique, et qui l'avait quittée devant la porte de sa classe. Une illumination subite se fit en elle.

—Je chanterai! se dit l'orpheline sans fortune. Et son cœur fut soudain plein de confiance. Elle avait un ami, un protecteur: l'art, qui venait de lui apparaître dans l'extase de son rêve éveillé.