VII

Pendant qu'Ariadne s'oubliait dans la salle de musique, mademoiselle Grabinof n'avait pas perdu son temps. Ramassant son cher couvre-pieds, elle avait transporté dans sa chambre, qui ouvrait sur le promenoir, tous les menus objets dispersés dans l'accident, puis, parcourant le vaste corridor de son œil d'aigle, elle attendit qu'un joli groupe, surnommé les Trois Grâces, fût à portée de la voix.

Les Trois Grâces marchaient en se donnant le bras, car la règle des instituts de Russie n'interdit point ces gracieuses familiarités, si naturelles et si douces, qu'un esprit brutal proscrit cruellement dans les établissements de France. Au moment où, passant devant le cerbère, elles baissaient la voix, comme de juste, le cerbère les appela sans affectation.

—Venez ici, belles demoiselles!

Les belles demoiselles levèrent la tête avec un ensemble parfait et virent dans les yeux du cerbère qu'on ne passerait point, même en jetant un gâteau, c'est-à-dire un compliment. Elles entrèrent toutes trois dans la chambre de la dame de classe, et celle-ci referma doucement la porte sur ses prisonnières.

C'était une jolie chambre, haute de plafond. Les murs étaient couverts de portraits. Chez madame la supérieure, c'est la grande-duchesse qui avait la place d'honneur; chez les dames de classe, c'était madame la supérieure. Admirons ici les effets de la hiérarchie. La femme de chambre de la dame de classe mettait à son tour en évidence la carte photographique de sa maîtresse. Rien de plus juste en effet.

Les chaises, le canapé, les tables étaient couverts de menus objets, fruits des heures oisives des jeunes filles, plutôt que de leur enthousiasme. La lumière entrait à flots par une énorme fenêtre cintrée; l'appui de cette fenêtre était orné de plantes à feuillage vivace; tout était gai et avenant dans l'antre du cerbère, et cependant les Trois Grâces sentirent un petit frisson leur passer dans le dos lorsque la porte se referma si doucement sur elles. Mademoiselle Grabinof fermait rarement sa porte quand elle était de service, et celles qui avaient joui de l'honneur du tête-à-tête ne se montraient pas pressées de raconter l'entrevue.

La dame de classe revint auprès de ses chères élèves et les regarda tranquillement, puis dit d'une voix douce:

—J'ai passé la nuit sur le grand escalier.

Deux des coupables rougirent soudain de la tête aux pieds. Leurs bras et leurs épaules, mal couverts par la pèlerine de percale, devinrent d'une couleur à faire envie aux fraises des bois. La troisième, la plus résolue,—c'était Olga, naturellement,—regarda mademoiselle Grabinof d'un air étonné et lui dit avec assurance:

—Quelle drôle d'idée avez-vous eue de passer la nuit sur l'escalier?

Intérieurement, la vieille fille ne put s'empêcher d'admirer le sang-froid de son élève, et s'avoua à elle-même qu'elle n'en aurait pas eu autant à sa place; mais l'occasion n'était pas favorable pour lui faire des compliments.

—Je vous ai vue sortir, ma chère, dit-elle, et je vous ai vue rentrer.

—Où allions-nous? demanda la jeune indomptée.

—Au grand réfectoire, où trois messieurs vous attendaient.

—Chère demoiselle, dit la coupable du ton le plus persuasif, vous avez fait un mauvais rêve et vous aurez pris froid, bien certainement; c'est pour cela que vous vous figurez avoir passé la nuit sur l'escalier.

Mademoiselle Grabinof secoua la tête négativement sans se départir de son calme.

—Non, ma chère; je n'ai rien rêvé, et je m'en vais de ce pas prévenir madame la supérieure. D'ici là, vous resterez dans ma chambre, dont je mettrai la clef dans ma poche, et l'on vous empêchera de prévenir vos complices, de sorte que nous prendrons ces messieurs lors de leur prochaine visite.

La jeune fille avait pâli au nom de la supérieure, mais son orgueil indomptable lui fit prendre le dessus. Elle descendait d'une race illustre; sûre de son nom, de son titre et de sa fortune, elle ne craignait pas grand'chose en ce monde.

—Et vous, chère mademoiselle Grabinof, vous tomberez dans la disgrâce de madame la supérieure pour n'avoir pas eu plus tôt l'idée de passer la nuit sur l'escalier.

A cette réplique malsonnante, la dame de classe perdit le calme qu'elle s'était fabriqué de pièces et de morceaux, et son emportement naturel reprit le dessus.

—Malheureuses que vous êtes! s'écria-t-elle, vous me bravez ici même! Je puis vous faire chasser honteusement de cet établissement, asile des vertus, que vous déshonorez par vos intrigues scandaleuses...

La jeune fille redressa fièrement la tête.

—Nous ne déshonorons rien, dit-elle avec hauteur. Une espièglerie sans conséquence n'est pas un déshonneur, même pour l'établissement qu'honorent vos vertus, mademoiselle. Vous ne pouvez pas supposer qu'une descendante des Rurik ait pu déshonorer quoi que ce soit, surtout elle-même.

Ce n'était plus la duplicité maligne de son langage ordinaire, c'était une insolence de haut parage, qui sentait sa véracité d'une lieue. En se voyant si bien soutenues, les deux compagnes, plus timides, reprirent courage et firent bonne contenance.

—Espièglerie si vous voulez, repartit la dame de classe qui sentit le besoin de céder un peu; toujours est-il que de semblables espiègleries ternissent la réputation des jeunes demoiselles. Vous ne vous seriez pas permis de pareilles espiègleries dans vos familles...

—Dans nos familles on nous laisserait libres de voir les jeunes gens et de causer avec eux; ici l'on s'ennuie à périr, rétorqua la jeune fille.

—Vous êtes à l'institut, répliqua la Grabinof impatientée, et, pendant que vous y êtes, vous êtes tenue d'en observer les règlements. Je vais porter plainte à madame la supérieure, de votre conduite d'abord, et de votre insolence ensuite.

—Et moi, fit la révoltée en frappant du pied, si l'on veut me renvoyer, j'adresserai une supplique à l'empereur, qui est mon parrain, et je lui dirai que notre seul but, en recevant ces messieurs, était d'obtenir un peu de nourriture qu'ils nous apportaient en cachette, parce que nos portions, que la bonté impériale a faites amples et généreuses, sont réduites à rien par le grapillage de nos supérieurs! C'est pour manger, mademoiselle, que nous allions au réfectoire, conclut la jeune fille en regardant la Grabinof dans le blanc des yeux. C'est pour manger! Oui. Voyons, dis, toi, fit-elle, en s'adressant à la plus gourmande des trois, est-ce que ce n'était pas pour manger?

—Oh! si, soupira le pauvre estomac mal content.

—Voilà, mademoiselle, faites ce qu'il vous plaira. Cependant, j'avoue que notre imprudence pourrait nous causer des ennuis, et à vous aussi, chère mademoiselle. Je crois qu'il vaudrait mieux vous abstenir de scandale. Nous sommes assez punies par votre réprimande et par le mal que nous vous avons causé; veuillez, chère mademoiselle, laisser dormir cette affaire, et comptez que nous vous serons pour toujours soumises et... reconnaissantes.

Ce mot fut souligné, juste assez pour porter, assez peu pour paraître naturellement amené. La paix ne fut pas longue à conclure. Les coupables écoutèrent une interminable mercuriale que mademoiselle Grabinof prolongea tant qu'elle put trouver dans sa mémoire des expressions appropriées à la circonstance. Il fut convenu qu'on ne retournerait plus au réfectoire la nuit; que les jeunes gens apprendraient, par celui qui les laissait entrer, qu'il fallait renoncer à leurs expéditions secrètes, et que désormais les Trois Grâces soutiendraient envers et contre tous l'excellente dame de classe qui voulait bien leur épargner la honte d'un scandale public orné de toutes ses conséquences. Cette dernière clause fut présentée en termes moins précis, mais elle n'en fut pas moins bien établie entre les parties contractantes.

—Et maintenant, conclut la Grabinof, vous allez me dire le nom de ces messieurs...

Un haussement d'épaules, qui signifiait le plus clairement du monde un: Allons donc! des moins respectueux, fut la réponse de la belle insoumise.

—... Et le nom du soldat qui les laisse entrer? insista la vieille fille.

Elle obtint la même réponse muette et éloquente.

Mademoiselle Grabinof éprouva une forte tentation d'aller trouver la supérieure; mais son orgueilleuse élève produisit aussitôt un revirement dans cette âme moins fortement trempée que celles des Romains d'autrefois.

—Vous ne voudriez pas, mademoiselle Grabinof, exiger de nous une délation qui serait une lâcheté! Ce n'est pas vous qui pourriez nous demander cela. Cette question était une épreuve, je le vois bien, malgré votre air sévère, et vous êtes fière que nous ayons résisté... Acceptez ce petit rien comme l'hommage d'une élève respectueuse qui sent ce qu'elle vous doit, et aussi comme un gage des bons sentiments que vos paroles ont fait naître dans son cœur.

La cloche sonnait, la noble délinquante serra vigoureusement dans ses bras la Grabinof stupéfaite, lui passa au poignet un cercle d'or qu'elle venait de détacher de son bras, et, dans sa précipitation, ne manqua point de pincer dans le fermoir un peu de la peau sèche et flasque de la dame de classe. Un petit cri de douleur, un autre petit cri d'effroi, des excuses, des baisers, quelques promesses, et, avec une précipitation fiévreuse, toutes les demoiselles s'élancèrent dans le promenoir, où le professeur, chauve et majestueux, apparaissait déjà, prêt à franchir le seuil de la classe.

—Ranine, où est Ranine? Elle a oublié l'heure, crièrent quelques voix compatissantes.

La Grabinof jeta un coup d'œil autour d'elle, s'aperçut qu'Ariadne manquait, et resta un quart de seconde la main sur la poignée de la porte. Fallait-il l'envoyer chercher? Son regard indécis tomba sur le bracelet d'or, symbole de fidélité et de vasselage. On ne sait quelle pensée diabolique traversa le cerveau de la vieille fille, mais elle poussa la porte et alla s'asseoir tranquillement à sa place, avec l'inévitable couvre-pieds qui gagna très-vite quelques rangées de plus.

Pendant que le professeur faisait au tableau une démonstration compliquée, la plus jeune des Grâces dit à l'oreille d'Olga:

—Est-ce que tu vas leur faire dire de ne pas venir?

—Mon Dieu, que tu es bête! fut toute la réponse qu'elle put obtenir.

—Adieu le champagne! soupira la seconde, qui aimait les douceurs.

—Pourquoi donc? répondit fièrement l'aînée: nous irons demain soir. Madame Banz dort comme une marmotte; et elle ronfle, encore!

—Je n'irai pas! murmura la faible jeune fille.

—Sotte! répondit son aînée. J'irai, moi!

Le professeur l'ayant appelée au tableau, la belle insoumise fut forcée d'en rester là et d'aller prendre des mains du maître la craie emmaillottée de papier doré. Mais son explication du problème ne fut pas brillante, on peut le croire.