VIII
La soirée du lendemain fut fertile en événements: depuis bien des années, sauf les visites de l'empereur et de l'impératrice, l'institut n'avait pas été témoin de tant de choses extraordinaires.
D'abord, Ariadne fut mandée chez la supérieure, pour avoir manqué sans excuse valable à la classe de mathématiques. Cette fois, l'insoumission était flagrante; on ne peut pas s'attarder au point de venir plus d'une heure en retard! Et la Grabinof, en faisant son rapport, avait eu soin d'appuyer sur la déclaration d'Ariadne elle-même, qui avait avoué n'être revenue qu'à trois heures.
La jeune fille trouva chez la supérieure la même dame en cheveux gris qui avait été témoin de sa première réprimande.
Madame Sékourof était la voisine plus que l'amie de la directrice; mais une longue habitude l'amenait là dans la soirée plutôt par ennui de son foyer solitaire que par sympathie bien vive pour la vieille supérieure.
De son côté, madame Batourof éprouvait une estime très-sincère et presque respectueuse pour son amie qui, sans grande fortune, trouvait le moyen de faire beaucoup de bien; elle avait une foi illimitée dans son jugement et prenait toujours ses conseils dans les occasions difficiles. Elle les suivait rarement, devons-nous ajouter; mais elle le disait elle-même avec un soupir:
—La théorie de la vie et la pratique font deux, ma chère!
A son entrée, Ariadne rencontra le regard clairvoyant de ces yeux bons et intelligents, et se sentit soudain fortifiée. De son côté, la vieille dame devina aussitôt que, si la jeune fille comparaissait pour la seconde fois en si peu de temps devant son juge, ce n'était pour aucune faute vraiment répréhensible. Le regard honnête d'Ariadne ne bravait pas la censure et ne payait pas d'audace; mais il était de ceux qui ne se baissent pas sous l'outrage immérité.
—C'est encore vous, mademoiselle? proféra la supérieure avec sévérité. Vous êtes donc incorrigible?
—Je me suis oubliée, madame, répondit Ariadne, je vous fais mes excuses. Personne n'est venu me chercher, et je n'ai pas de montre.
—Vous chantiez donc bien haut que vous n'avez pas entendu sonner l'heure de la classe?
—Je n'ai pas entendu.
Au souvenir de son extase, les yeux d'Ariadne avaient repris cette fixité qui la rendait si étrange. Il lui semblait entendre encore les sons de cette musique céleste, née d'elle-même, qui l'avait emportée au delà du réel.
—Eh bien! mademoiselle, puisque vous oubliez l'heure, vous n'irez plus chanter: nous trouverons une autre punition pour vous. Allez!
Ariadne s'inclina en silence et se dirigea vers la porte. A mi-chemin, une impulsion irrésistible lui fit tourner la tête vers madame Sékourof; celle-ci, qui la suivait de l'œil avec un air attristé, lui fit un petit signe amical. Ariadne, on ne sait pourquoi, se sentit le cœur moins oppressé et retourna d'un pas moins tardif à l'éternel promenoir où la Grabinof triomphante l'attendait à la façon de l'araignée qui attend une mouche.
Quand les deux dames furent seules, madame Sékourof garda pendant un moment le silence.
—C'est une fille bien extraordinaire, dit-elle très-doucement afin de ne pas rompre le fil des pensées de sa voisine, si par hasard celle-ci pensait à autre chose.
—Oui, répondit la directrice avec une promptitude qui prouva qu'elle avait suivi un cours d'idées analogue. Seulement, elle a une chose contre elle: sa pauvreté. Chez une fille de grande maison, cette originalité serait un grand charme; chez une fille sans fortune, c'est un tort grave.
—N'a-t-elle absolument rien?
—Rien.
—Mais où ira-t-elle en sortant d'ici?
La supérieure fit un geste vague qui signifiait: n'importe où.
—Je suis sûre, insista madame Sékourof, que, si on lui donnait un bon maître, elle ferait une artiste de premier ordre; elle a une voix extraordinaire, et avec cela une chaleur concentrée qui la rendraient, je crois, très-propice à la scène.
—Vous voilà bien avec votre marotte de théâtre! Vous vendriez vos dernières robes pour un opéra nouveau! dit en souriant la directrice.
—Pas absolument. Mais cette jeune fille m'étonne. Est-elle d'un caractère difficile?
—Jusqu'ici l'on ne s'était jamais plaint d'elle. Mais vous savez, cette dernière classe nous donne parfois bien du tourment... C'est l'âge des révoltes et autres choses...
La supérieure se tut et réprima un soupir.
Depuis quelques jours, avant même l'entretien de la Grabinof avec sa chère Annette, des rumeurs insaisissables étaient venues se concentrer dans cette espèce de cornet acoustique qu'on appelait le cabinet directorial. On avait reparlé d'une vieille histoire, désormais oubliée, qui avait failli coûter à la supérieure sa place et ses ressources; l'histoire était vieille de vingt ans au moins. Pourquoi l'avait-on tirée de l'oubli?
Et puis, voilà que de sottes femmes de chambre s'étaient mises aussi à parler d'ombres qui se promenaient dans les salles de service. On prétendait que le portier était toujours ivre depuis quelque temps; tout cela en soi était peu de chose, et pourtant la directrice, qui connaissait toutes les épines de son métier, n'avait pas l'âme tranquille.
—Ranine est exaltée, reprit-elle, car il importait de ne pas laisser lire dans son âme, même à une ancienne et fidèle amie, même à la plus discrète des femmes; ces filles exaltées finissent mal pour la plupart.
—Oui, quand on ne leur donne pas les moyens de tourner leur exaltation vers les sommets de l'idéal. La Malibran aussi était exaltée, et toutes celles qui se sont fait un nom dans les arts.
—Voyons, ma bonne, on ne peut pourtant pas fonder des bourses au Conservatoire pour toutes les filles qui se prennent d'idée de chanter!
—Pour toutes, non; mais cela existe pour quelques-unes. Heureuses celles qui les obtiennent! Voudriez-vous me laisser causer avec cette jeune fille?
—Volontiers! Mais attendez quelques jours si vous avez l'intention de la gâter. Je ne voudrais pas que ce fût immédiatement après mes réprimandes.
—C'est trop juste, répondit madame Sékourof. Je vous en reparlerai dans quelque temps.
La conversation effleura quelques sujets, mais sans se fixer. Chacune des deux dames avait l'esprit ailleurs, et elles se séparèrent bientôt. Madame Sékourof emporta dans sa bonne âme libérale et enthousiaste la pensée de faire une artiste d'Ariadne, et la directrice s'enferma dans les souvenirs de cette vieille histoire qu'on lui avait rappelée si mal à propos les jours derniers. C'était dans le réfectoire qu'on avait surpris les coupables... Ce réfectoire n'était vraiment pas gardé! Mais qui pouvait s'imaginer que le démon de la perversité pousserait une jeune fille à sortir du dortoir, à tromper la surveillance d'une dame de classe et à traverser cet énorme bâtiment?... Il fallait que le génie du mal fût bien fort. Cependant les faits étaient là! Il avait fallu renvoyer la jeune fille.
Onze heures sonnèrent; la directrice, mue par une inquiétude secrète, se leva péniblement de sa bergère. Elle avait soixante-six ans révolus, et ses jambes engourdies par sa vie sédentaire n'aimaient pas les longues promenades. Elle sortit cependant de son salon et trouva dans sa salle d'attente sa fidèle femme de charge, aussi rigide, aussi refrognée que jamais.
—Vous, madame! s'écria-t-elle, vous n'avez pas sonné pourtant?
—Non, viens avec moi, Groucha, prends une lampe: nous allons faire une ronde.
Groucha, effrayée, regarda sa maîtresse. Une ronde! voilà quinze ans qu'on n'en faisait plus! Dans les années qui avaient suivi le fâcheux événement récemment tiré de l'oubli, la supérieure avait prodigué les rondes et les inspections; mais, depuis, la surveillance s'était ralentie: la sécurité est un bien bon oreiller; et deux ou trois ans s'étaient écoulés sans que l'idée de faire une ronde eût seulement effleuré la pensée de la directrice.
—Oui, Groucha, je dis bien: une ronde. Allons!
Groucha, revenue au sentiment de ses devoirs, prit une lampe d'une main, offrit l'autre bras comme appui à sa maîtresse, après lui avoir jeté un châle sur les épaules, et les deux femmes entrèrent dans le grand vestibule.
Tout était calme. Les lampes brûlaient paisiblement; les marches du grand escalier, tapissées de drap écarlate, s'enfonçaient dans une demi-obscurité, mais sans mystère; la grande horloge battait la fuite du temps à coups égaux, et les soldats de service,—car les instituts sont desservis et gardés par des soldats en congé illimité,—les soldats ronflaient, tranquillement couchés sur les bancs de bois qui garnissaient le péristyle. Le suisse, solennel le jour avec son uniforme écarlate galonné d'aigles noirs et blancs sur fond jaune, dormait dans sa chambre, voisine du grand tambour qui garantit la porte d'entrée. Nul ne veillait sur l'institut; mais n'était-il pas capable de se garder tout seul? Les bonnes serrures, les portes de chêne et les épaisses murailles ne constituaient-elles pas une défense suffisante?
—Voilà comment nous sommes gardées! soupira la supérieure. Allons, Groucha, par ici.
Au lieu de se diriger vers les dortoirs, comme elle s'y attendait, la suivante vit avec étonnement sa maîtresse prendre le chemin du réfectoire. Se rappelant qu'en effet c'était là que, vingt ans auparavant, on avait appris la vérité, elle reconnut en son for intérieur le bon sens de sa maîtresse. Groucha croyait bien qu'il y avait quelque chose, et, comme elle détestait également toutes les dames de classe, elle n'était pas fâchée de prévoir quelques désagréments pour au moins l'une d'entre elles.
Elles avançaient lentement; la supérieure s'arrêtait devant chaque porte ouvrant sur le vaste corridor et constatait d'un coup d'œil qu'aucun filet de lumière ne passait à travers les joints. L'appartement de l'inspectrice était ouvert, suivant le règlement, mais tout le monde y dormait du meilleur sommeil.
Enfin les deux femmes s'arrêtèrent devant le réfectoire; la supérieure prêta l'oreille avec une sorte de crainte superstitieuse. Allait-elle ou non entendre des voix comme alors? Non, rien. Plus rassurée, elle ouvrit la porte, et, dans la pénombre, elle vit devant elles trois belles têtes intelligentes et effarées, trois jeunes officiers qui se levèrent brusquement à son apparition et restèrent cloués à leur place.
Le silence le plus effrayant régna un moment. Le visage de la vieille femme avait pris une expression d'indignation et de fureur qui la rendait terrible.
—Vous ici, messieurs! dit-elle enfin en foudroyant les Mirsky de son regard. Vous, que j'accueillais avec confiance, à qui j'offrais le pain et le sel! Vous! des voleurs d'honneur, qui vous introduisez la nuit dans cet asile pour débaucher les enfants que Dieu et le Tsar m'ont confiées! Vous! Ah! messieurs!
En ce moment, elle ne jouait pas un rôle; tout sentiment mesquin était loin de son cœur. Elle se détourna avec un geste de dégoût si auguste et si grand, que les jeunes gens ne purent que baisser la tête et murmurer:
—Pardon!
Les yeux de la vieille dame tombèrent sur le panier de victuailles, d'où sortaient les goulots des bouteilles de champagne promises, et elle haussa les épaules avec un geste de mépris.
—Certes, reprit-elle, mes filles sont coupables, bien coupables, et je ne chercherai point à les excuser; mais ce n'est pas elles qui sont entrées nuitamment chez vous, trompant la surveillance et corrompant les gardiens! Qu'espériez-vous, messieurs? Êtes-vous venus au moins dans le but de consacrer par le mariage des promesses obtenues? Mais elles, ces enfants, savent-elles seulement ce que vous êtes? Leurs positions, leurs fortunes sont-elles en rapport avec les vôtres?
—Nous ne sommes point guidés par l'intérêt, ma tante, dit le troisième officier qui s'était tenu jusque-là dans l'ombre, et, d'ailleurs, seul, je venais pour une jeune fille; mes camarades ne faisaient que m'accompagner.
—Vous, mon neveu! Ah! c'en est trop, fit la tante indignée. Quel est le nom de celle que vous attiriez ici?
—Je ne puis vous le dire, ma tante. Vous le saurez sans doute facilement, mais ce n'est pas ma bouche qui doit le proférer.
Madame Batourof resta silencieuse un moment, puis prit rapidement son parti.
—Venez, messieurs, il ne faut pas que le règlement soit violé plus longtemps. C'est moi qui vais vous faire ouvrir la porte, car on ne doit pas croire ici que la supérieure peut être trompée. Elle ouvre et ferme les yeux quand il lui plaît.
Se dirigeant aussitôt vers la porte qui reliait le réfectoire aux communs, elle appela d'une voix forte:
—Quelqu'un!
Le soldat de garde se présenta aussitôt, défait, blême et tremblant.
—Reconduis ces messieurs, dit la supérieure, et viens me parler demain matin. Messieurs, vous voudrez bien rester au régiment comme si vous gardiez les arrêts, jusqu'au moment où je vous ferai savoir ce que j'aurai décidé.
Les trois officiers s'inclinèrent profondément devant madame Batourof, qui leur répondit par un bref signe de tête, puis ils sortirent, et elle resta seule avec Groucha au milieu de la salle.
—Dieu m'a épargnée pour cette fois, dit-elle en faisant le signe de la croix; au moins n'ai-je pas vu mes filles dans leur honte. Groucha, il faut que je sache leurs noms demain matin. Informe-toi!
La supérieure, soutenue par sa servante, parcourut encore une fois les corridors, gravit l'escalier et se livra à des investigations prudentes dans les dortoirs. Tout était dans un ordre parfait. Une odeur d'éther assez prononcée régnait aux abords de la chambre de mademoiselle Grabinof, mais les dames de classe sont souvent nerveuses, et cette odeur n'avait rien d'insolite à l'institut. La supérieure passa outre et rentra chez elle, l'esprit chagrin.