XXIV

Constantin Ladof, bouillant d'une noble colère, se dirigeait vers la caserne du régiment de Batourof; mais il se rappela fort à propos que tout le monde était probablement à table, et lui-même se dirigea vers le restaurant du Vauxhall.

—Que faut-il servir à monsieur? fit le garçon empressé, car il n'y avait guère de consommateurs.

—Ce que vous aurez de bon, répondit Ladof distrait.

On lui servit un dîner excellent et très-copieux, qu'il mangea par distraction; sa distraction devait être bien forte, car, en lisant l'addition, il fit un soubresaut.

—Comment! j'ai mangé tout cela? dit-il au garçon ébahi.

—Mais oui, monsieur, rappelez-vous: le caneton aux petits pois, le...

—Oui, oui, murmura Ladof, je pensais à autre chose, en effet...

Il paya et sortit, stupéfait de voir qu'on peut manger prodigieusement au moment où les sentiments les plus contradictoires luttent dans le cœur.

Après avoir pris une tasse de café et fumé un cigare, Ladof se rendit à la caserne. Batourof venait précisément de rentrer, et changeait de toilette pour la soirée. Constantin se rendit à sa chambre.

—Tiens, bonjour! s'écria le jeune officier en voyant entrer son ex-ami, c'est gentil à toi de venir me voir.

—Je ne viens pas te voir, répondit Ladof, que cet accueil cordial mettait mal à l'aise, c'est-à-dire...

Batourof éclata de rire.

—Si tu n'es pas venu me voir, dit-il, admettons que je rêve. Prends un cigare pendant que j'achève ma toilette, tu permets? Il y en a d'excellents dans la boîte en dessous, pas celle de dessus, ceux-là sont pour les intrus, mais toi, tu es un ami, un vrai! Prends-en un bien sec, ceux de dessus sont humides.

Machinalement, Constantin étendait la main vers la table; mais il se souvint qu'il n'était pas venu pour fumer les cigares de Batourof, et rentra dans son rôle.

—Je désirerais avoir une explication avec toi, dit-il d'un ton sévère.

—Une explication? Dix explications, mon cher, autant d'explications que tu voudras. Tiens, passe-moi donc la brosse qui est sous ta main gauche. Mon animal de brosseur n'a qu'une idée bien vague de ses devoirs.

Constantin prit la brosse et la tendit à son ex-ami, qui se mit à brosser son uniforme avec énergie.

—Eh bien! que veux-tu que je t'explique? dit-il tout en travaillant ferme.

—Ta conduite n'est pas convenable, et je suis venu t'en demander raison.

Constantin termina cette phrase par un ouf! intérieur. Il ne s'était pas imaginé qu'il fût si difficile de provoquer un jeune fat.

—Hein? fit Batourof, qui resta la brosse en l'air, l'uniforme suspendu à sa main gauche, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, tel enfin que, si Ladof l'avait regardé, il aurait probablement éclaté de rire; mais il regardait ailleurs, dans le vide.

—Tu as bien entendu, reprit le champion de la princesse Olga; je viens te demander raison de ta conduite.

—Quelle conduite? Quelle raison? Ma parole d'honneur, tu as perdu l'esprit, Ladof!

Les bras de Batourof retombèrent, et son uniforme aussi; ce que voyant, il le ramassa, l'endossa, et vint s'asseoir en face de Constantin d'un air fort grave.

—Tu viens me provoquer en duel? Et pourquoi, s'il vous plaît? Ai-je marché sur la patte de ton chien, cravaché ton cheval, ou...?

—Trêve de plaisanteries, fit Ladof d'un ton irrité. Tu persistes lâchement...

—Eh? fit le jeune officier en se levant.

—... Lâchement, répéta Ladof, à insulter par tes railleries une jeune fille digne de tous les respects; cette conduite est indigne d'un galant homme.

—J'insulte une jeune fille, moi? dit Batourof en se frottant les yeux. Mais je rêve! Je rêve, ou tu es fou, Ladof! Je n'ai jamais insulté de jeune fille.

—Il est inutile de nier. Vous ne faites qu'aggraver vos torts, répéta Constantin, entré, non sans peine, dans son rôle de provocateur. Je désire épouser la jeune fille à laquelle vous manquez journellement de respect...

—Mais nomme-la, ta jeune fille! Du diable, si j'ai manqué de respect à quelqu'un! du moins, à quelqu'un que tu veuilles épouser, car je ne suis pas toujours très-respectueux, j'en conviens, mais ce n'est pas dans un monde où tu irais chercher une fiancée...

—Cessez de railler. La jeune fille qui m'envoie...

—Elle t'envoie, à présent! Eh bien, c'est complet! Puis-je au moins savoir son nom?

—Toute feinte est inutile, répliqua Constantin d'un ton ferme. Quand pourrai-je vous envoyer mes témoins?

Batourof regarda son ami, fit un geste d'humeur et s'assit à son bureau.

—Tout de suite, si tu veux, dit-il d'un ton bourru. S'il faut que je me batte avec un fou j'aime autant en avoir fini le plus tôt possible.

Ladof se leva, salua gravement son ami et sortit d'un pas compassé.

Il eut quelque peine à trouver des témoins,—non que la chose en soi fût difficile,—mais tout le monde était à la musique ou à la promenade, et il finit par se résigner à aller chercher ceux qui pouvaient le servir là où il y avait quelque chance de les rencontrer.

C'est au Vauxhall, entre une valse de Strauss et l'ouverture du Barbier, qu'il racola un premier témoin; il put se procurer le second une demi-heure plus tard, pendant l'exécution du pot pourri fort en vogue alors et qu'on appelait le Tour de l'Europe. La France y était peu fastueusement représentée par Malbrough s'en va-t-en guerre, et c'est sur cet accompagnement belliqueux que Ladof expliqua sa querelle à un jeune sous-lieutenant frais émoulu du corps des porte-enseigne.

Les témoins se rendirent chez Batourof, qui fumait avec rage. Aux premiers mots, dès que le nom de Ladof fut prononcé:

—L'imbécile! Il m'a fait perdre une soirée, s'écria Batourof, une soirée superbe, et j'avais rendez-vous...

Il se mordit les lèvres, et se mit plus posément aux ordres des deux jeunes gens. Il n'avait pas encore de témoins; mais, l'heure s'avançant, il trouva dans la caserne des amis disposés à le seconder.

Le lieu fut choisi: c'était le fossé du fortin qui défend les derrières de Pavlovsk; l'arme était le pistolet; vingt-cinq pas de distance, et le moment, quatre heures du matin, car, dès cinq heures, il aurait fait trop clair.

Là-dessus, on se sépara, et les deux belligérants passèrent, chacun de son côté, une nuit détestable.