XXV

Le lendemain, à l'heure dite, dans la clarté grise du petit jour, un peu avant le moment où les oiseaux s'éveillent, les six conspirateurs, drapés dans leurs longs manteaux, s'avancèrent à la rencontre les uns des autres, en deux groupes de trois.

L'herbe était humide, une bonne odeur de verdure montait du fossé, et les combattants foulaient aux pieds, sans pitié, le plus joli lacis de perles que jamais rosée eût étendu sur les fines toiles des araignées d'août. Mais ils avaient en tête bien autre chose que le ciel gris perle et les bandes roses de l'orient!

La distance fut mesurée; d'un air aussi résigné que possible, Batourof prit l'arme qu'on lui tendait.

—Permettez, messieurs, dit le plus âgé des témoins, avant de commettre une action irréparable, une explication n'est-elle pas possible entre vous?

Batourof haussa les épaules, et, indiquant Ladof du bout de son pistolet:

—Demandez-lui, dit-il, s'il sait seulement pourquoi il veut se battre!

Le témoin se tourna vers Ladof, et reçut pour réponse:

—Tout arrangement est impossible entre nous.

Les deux adversaires prirent leurs places respectives, et un profond silence régna dans l'attente du signal.

Batourof mâchonnait sa moustache et regardait Ladof en dessous. Ses pensées peuvent se traduire en quelques mots:

—Nigaud, pourquoi veux-tu que je te casse un bras ou une jambe? Tu viens te planter en face de moi sans savoir le danger que tu cours! Je tire très-bien, vois-tu, grand imbécile, et, si je le voulais, je te ferais passer au lit six semaines pour t'apprendre à réfléchir! Mais je me demande pourquoi je te ferais du mal, car tu es évidemment poussé par une main étrangère, et tu n'es pas seulement responsable de ta sottise!

De son côté, Constantin pensa ce qui suit:

—Pauvre Batourof! Il est bien gentil pourtant, et il y a quatorze ans que je le connais. Je portais encore des chemises de soie rouge avec des galons d'or sur des pantalons en velours noir quand j'ai fait sa connaissance chez ma tante, à un arbre de Noël. Mon Dieu! qu'il y a longtemps! Je ne peux pas tuer un vieux camarade qui a toujours été parfait pour moi. Vous l'avez voulu, cruelle Olga, je mourrai pour vous, si le destin le veut.

—Une, deux, trois! fit le témoin en frappant dans ses mains.

Les deux coups partirent, la fumée monta lentement dans l'air humide, et des deux côtés on entendit s'écrier:

—Il a tiré en l'air!

—Il a tiré en l'air, répétèrent Constantin et Batourof, qui franchirent en deux bonds la distance qui les séparait, et tombèrent dans les bras l'un de l'autre en s'appelant: «Mon cher ami!»

Cette effusion terminée, les témoins s'approchèrent, on échangea une quantité prodigieuse de poignées de main, et, l'honneur étant satisfait, on prit rendez-vous pour déjeuner, à onze heures, au restaurant du Chalet; puis les témoins allèrent faire un somme pour compléter leur nuit écourtée, pendant que les adversaires réconciliés, plus intimes que jamais, s'en allaient bras dessus bras dessous faire un tour dans le parc, dont les grilles s'ouvraient aux premiers rayons du soleil.

—Voyons, dit Batourof, à présent qu'il est convenu que tout est fini, dis-moi pourquoi tu étais si féroce hier soir, car je te jure que, sans ton secours, je ne saurais jamais pourquoi nous avons failli nous tuer mutuellement?

—Oh! mon ami, s'écria Ladof, je suis amoureux fou.

Batourof leva les mains au ciel, comme pour le prendre à témoin que tout était expliqué, puis il reprit le bras de Constantin et le serra avec énergie sous le sien.

—Raconte-moi ça, fit-il avec la supériorité que donne le service militaire.

—Vois-tu, reprit Constantin, je suis amoureux d'une étoile; elle est infiniment plus riche que moi, elle est d'une famille...

—Ce n'est pas une grande-duchesse? interrompit Batourof inquiet.

—Non, non!

—Eh bien, alors, tu peux l'épouser; les Ladof peuvent s'allier à tout le monde.

—C'est que sa mère est si fière... et, mon ami, après ce qui s'est passé, j'ai peine à te le dire, mais tu n'es pas gentil avec elle! Je sais bien qu'elle a été imprudente, mais...

—Mais qui donc? s'écria Batourof, en se plantant au milieu du sentier; saurai-je enfin mes torts?

—Olga Orline! murmura Ladof assez embarrassé, et plus vexé qu'il ne voulait le paraître.

—Olga Orline! Ah! je comprends, fit Batourof en riant de si bon cœur qu'il fut obligé de s'asseoir sur un banc qui se trouvait là tout à point. Je comprends sa colère, et la tienne... Il n'y a pas de quoi fouetter un chat, mon cher. Mais d'abord, dis-moi la vérité, c'est elle qui t'a envoyé pour m'expédier dans l'autre monde?

Ladof, confus, répondit par un signe de tête.

—Peste! c'est une femme qui sait se venger! Eh bien! voici la vérité, et je te jure que c'est bien la vérité. On ne s'amusait guère dans le noble institut de ma tante. A son jour de nom, qui se trouvait être au mois de juillet, j'y allai passer la soirée. Après les salutations d'usage, ma vénérable tante, qui, entre nous, ne vaut pas le diable, avait invité ses plus jolies pensionnaires pour servir le thé et émailler de quelques fleurs le corps enseignant. On causa; ces demoiselles se plaignirent de mourir de faim; je proposai, par plaisanterie, de leur apporter à manger,—les Mirsky étaient de la partie;—la belle princesse, avec ses airs mutins que tu connais, nous mit au défi de le faire. Je jurai d'avaler ma tante en travers si elle osait nous en empêcher; un rendez-vous fut pris, un pari engagé, et nous gagnâmes le pari, car nous étions au rendez-vous avec des victuailles... C'est une très-bonne fourchette que ta bien-aimée... elle a un joli appétit!

—Batourof! supplia Constantin.

Son ami sourit et continua:

—Eh bien! si cela te contrarie, je te dirai qu'elle ne mange rien, c'est un sylphe; toujours est-il que le panier y passa. Tu comprends bien que c'était une plaisanterie assez bonne pour durer, et elle a duré,—ce que vivent les roses,—quelques semaines, jusqu'au jour où ma redoutable tante a été avertie; et ce jour-là, ma foi, je n'ai pas pu tenir mon imprudente gageure... C'est elle qui nous a mis à la porte.

Constantin restait soucieux.

Batourof reprit:

—Que veut-elle, ta jolie princesse? Que je cesse de lui faire la grimace quand je la rencontre? Rien de plus facile! Si j'avais cru que cela la fâchât, je ne me serais pas aventuré si loin. Si cela peut te faire plaisir, elle aura mes excuses en ta présence. Est-ce cela?

—J'avoue, dit Ladof rasséréné, que ce sera pour le mieux.

—Eh bien! c'est entendu; quand tu voudras, je serai à tes ordres; et maintenant, si nous voulons faire honneur au déjeuner, je crois qu'il serait sage d'aller dormir une couple d'heures.

Les amis se séparèrent en se serrant la main plus étroitement que jamais.