XXIX

—Vous ne chantez plus cet hiver, Ariadne? demanda la princesse pendant le déjeuner, le lendemain de ce jour.

—Pas au théâtre, du moins, princesse, répondit Ariadne. Je compte donner un concert...

—Nous sommes loin de la saison des concerts, interrompit madame Orline; puisque rien ne vous retient à Pétersbourg, voulez-vous nous accompagner dans un voyage que nous allons faire à l'étranger?

Olga ouvrit ses yeux tout grands et regarda sa mère d'un air plus surpris qu'enchanté.

—C'est une surprise que je ménageais à ma fille, reprit madame Orline; il y a assez longtemps qu'elle me persécute pour faire ce voyage! J'ai calculé que, la saison des pluies étant très-vilaine ici et le mois d'octobre très-beau en France, nous aurions tout avantage à passer six semaines là-bas; nous reviendrons pour le traînage.

—Six semaines, maman! s'écria Olga.

—Eh bien! n'es-tu pas contente?

—Oh! si, je vous remercie, maman, dit la jeune dissimulée, qui courut embrasser sa mère.

Une heure après, une femme de chambre mettait à la poste un petit billet ainsi conçu:

«Maman veut partir pour l'étranger, mon cher Constantin; demande un congé au ministère, et viens annoncer chez nous que ta santé exige ce voyage; il faut absolument que tu viennes avec nous. Il est hors de doute que, pendant ce voyage, nous trouverons l'occasion de parler de nos projets.»

Le message arriva à destination dans le délai convenu, et, le surlendemain soir, Ladof, en venant passer la soirée, prévint la princesse de ses projets de voyage.

—Ah! fit la princesse étonnée, nous partons aussi...

—Me permettrez-vous de vous accompagner, aussi longtemps, du moins, que ma présence ne vous sera pas importune?

La princesse fronça le sourcil et regarda Ariadne. Celle-ci, les joues couvertes de rougeur, levait sur Constantin des yeux émus et surpris. Madame Orline sourit; s'il y avait connivence, ce ne pouvait être que dans un but louable, et d'ailleurs Ariadne avait l'air bien naturellement étonné.

—Qui vous a prévenu de notre voyage? dit subitement la princesse.

Constantin, décontenancé, faillit rester muet; mais comme il fallait répondre:

—Ce sont vos gens, dit-il; je suis venu hier dans l'après-midi sans vous trouver, et j'ai appris que vous partiez...

La princesse, tout à fait rassurée, ne vit plus là qu'une preuve d'amour de la part de Ladof à l'adresse d'Ariadne.

—Eh bien, soit! dit-elle; tant que votre présence ne sera pas opportune, ces demoiselles seront bien aises d'avoir quelqu'un à faire courir pour leurs caprices. Mais vous partirez le premier, mon cher Constantin. Je ne tiens pas à ce que les méchantes langues répandent dans Pétersbourg le bruit que je vous enlève.

—Oh! princesse! fit Ladof heureux et confus.

—Mais, certes! je ne suis pas encore assez vieille pour me permettre de voyager avec un jeune homme.

La princesse se leva avec un sourire, développant sa haute stature, sa taille élégante et sa beauté encore dans son été. Olga se gardait bien d'échanger regard ni parole avec Ladof; celui-ci, ne sachant que faire de sa personne, se rapprocha d'Ariadne.

—Et vous, mademoiselle, me permettez-vous de vous infliger ma société? dit-il en plaisantant.

—Oui, répondit Ariadne sans lever les yeux.

Le paradis s'ouvrait devant elle.

Huit jours après, les trois dames, en mettant le pied sur le quai de la gare, à Berlin, se trouvaient abordées par Ladof, heureux et rougissant, qui leur avait préparé un hôtel, une voiture et tout ce qui s'ensuit.

—Eh! mais c'est charmant, dit la princesse d'un ton railleur, où perçait l'amitié qu'elle portait au jeune homme; vous faites les choses mieux qu'un courrier, et l'on n'a pas besoin de vous gronder pour vous faire comprendre ce qu'on veut! Je vous attache à ma personne.

—Trop heureux! murmura Constantin en s'efforçant de lui frayer un passage.

Il avait reçu d'Olga le plus délicieux sourire; la vie pour lui se teignait en rose.

Au bout de huit jours, Ariadne ne conservait que bien peu de ses illusions: elles étaient parties une à une, comme les feuilles que le vent d'automne arrache aux arbres. Elle avait voulu se défendre contre la conviction envahissante de sa nullité aux yeux de Constantin; elle avait lutté avec énergie contre l'évidence, puis la réaction était venue, apportant son cortége de tristesses et d'amertumes.

—C'est elle qu'il aime, se disait-elle à tout moment du jour.

Et pourtant, si Ladof s'approchait d'elle, s'il lui prenait son châle ou son petit sac, elle croyait voir dans cette prévenance une marque d'affection... De l'affection, oui, certes, le jeune homme en éprouvait pour elle; mais la réserve qu'il affectait avec Olga était bien plus éloquente que ces démonstrations de politesse banale.

Au lieu de s'arrêter dans les capitales, et d'y arriver par les moyens vulgaires, la princesse, au bout de quelques jours de voyage, avait conçu une idée fantasque, celle de gagner Paris par le littoral. Elle était allée de Bruxelles à Ostende, et là, l'air de la mer l'avait saisie et charmée. Ces jours d'octobre ont au bord de l'Océan une douceur sans pareille; même gris et voilés, sauf les moments où souffle la bise, ils sont moins des jours d'automne qu'au sein des terres, et surtout dans les villes.

Là, les falaises ou les dunes se dépouillent moins vite de leur verdure; si les arbres sont bientôt mis à nu par les rafales d'équinoxe, le gazon, ras et dru, garde sa fraîcheur; les roches sont les mêmes en toute saison, et la mer est aussi souriante au soleil de janvier qu'à celui de juillet.

Le princesse se donna donc le plaisir de voyager à petites journées de l'embouchure de la Somme à celle de la Seine. Tous ces ports presque déserts, alors fréquentés seulement par les habitants du lieu et quelques amateurs de brises salines, eurent sa visite de grande dame désœuvrée.

Olga s'amusait prodigieusement: dormir sans cesse dans des hôtels nouveaux, manger à ces tables d'hôtes de province où les notables célibataires de l'endroit viennent prendre leur repas et causer des événements de la ville, tout cela avait pour elle l'attrait de la nouveauté. Elle croyait lire un roman, et sa joie était sans limites.

Ladof, au contraire, était fort mal à son aise. Il sentait que le malentendu grâce auquel sa présence était tolérée ne pouvait manquer de s'éclaircir prochainement, et l'idée de ce qui se passerait alors lui donnait la chair de poule.

Constantin était de ceux qui sont braves devant la gueule d'un canon et pusillanimes devant la colère d'une femme. Il craignait d'être malmené par la princesse, et de perdre toute chance d'obtenir la main d'Olga; mais ce qu'il craignait peut-être plus encore, c'était de se voir un jour interpellé par Ariadne, lui disant:

—Pourquoi vous êtes-vous joué de moi?

Ce qu'Olga ne voyait pas, en enfant frivole et un peu égoïste qu'elle était, Ladof le ressentait jusqu'au plus profond de son être; telle devait, d'ailleurs, être sa destinée, et il ne l'ignorait pas; leur amour était de ceux où l'un a tous les devoirs, toutes les charges, et l'autre tous les priviléges, toutes les douceurs; mais, à l'inverse du sort commun, c'était Olga qui devait dominer son époux et rester toujours adorée, malgré ses défauts; non parce que le mari les ignorait, mais parce qu'il l'aimerait telle qu'elle était, avec ses défauts.

Il est des êtres qui ont besoin de se sacrifier: Ladof était de ceux-là.

Il sentait bien en lui-même qu'il s'était joué d'Ariadne; sa conscience lui reprochait mainte prévenance, mainte parole flatteuse qu'il n'eût pas adressée à la jeune fille sous la présence de la princesse. En agissant ainsi, il obéissait à un mot d'ordre donné par Olga.

—Mais si Ariadne s'en aperçoit? avait-il dit un jour, essayant de résister à la domination adorée qui lui ôtait toutes ses forces.

—S'apercevoir de quoi? Que tu lui fais la cour? Grand malheur! Une si sage personne, une fille aussi sérieuse ne va pas se soucier d'un nigaud comme toi. Il n'y a que moi au monde d'assez bête pour t'aimer!

Ainsi morigéné avec accompagnement de petites tapes et de sourires enchanteurs, Constantin avait étouffé la voix de sa conscience. Mais, en voyant Ariadne de jour en jour plus pâle, plus élancée, moins terrestre pour ainsi dire, il avait senti revenir les remords.

Ariadne paraissait le fuir, loin de vouloir lui rien reprocher; sans affectation, elle se tenait à l'écart, et c'était la princesse qui l'appelait pour qu'elle se joignît à leur groupe. La princesse n'était pas contente; le mariage qu'elle avait daigné favoriser de sa bonté complaisante semblait reculer au lieu d'approcher, et madame Orline se demandait parfois ce que cela voulait dire. Le changement visible qui s'opérait en Ariadne avait frappé ses yeux vigilants; elle voulait une explication, mais la position dépendante de l'orpheline dans sa maison rendait cette explication si difficile qu'elle la remettait de jour en jour.