XXX

Un soir, en arrivant à Fécamp, les voyageurs virent annoncé pour le lendemain un concert d'amateurs, au profit des pauvres.

—Ariadne, s'écria Olga, tu devrais chanter pour ces malheureux! Il y a longtemps que nous ne t'avons entendue, et je crois que les naturels du pays n'ont jamais imaginé rien de pareil à ta voix.

—Ce serait une bonne action, mademoiselle Ariadne, dit Ladof, et vous feriez plaisir à tout le monde!

Ariadne se taisait: la princesse crut qu'elle attendait son avis.

—Si cela vous fait plaisir, mon enfant, dit-elle, je n'y mets pas opposition.

Ariadne voulut parler, mais un flot de larmes lui monta à la gorge. Elle essuya d'un geste rapide et violent les pleurs qui l'aveuglaient, se contraignit à paraître calme, et parvint à dire d'une voix brisée:

—Je ne peux plus chanter.

—Comment? firent à la fois les trois personnes présentes.

—J'ai perdu la voix depuis plus de quinze jours.

—Tu as perdu la voix, s'écria Olga, et tu n'en as rien dit à personne!

—A quoi bon parler? fit Ariadne avec un geste de découragement, ça ne sert à rien du tout. Quand on n'a rien de bon à dire, il vaut mieux se taire.

Le silence régna. Chacun avait le cœur plein de tristes pensées.

—Vous souffrez, mon enfant? dit doucement la princesse, profondément émue à la vue du visage décoloré de la jeune artiste.

—Un peu; ce ne sera rien; je vous remercie, madame.

Ariadne fit un effort, et sourit à la princesse, qui lui posa la main sur la tête. Ce sourire était si douloureux, si navré, que madame Orline posa un baiser de mère sur le front de l'orpheline.

—Nous irons demain à Étretat, puisque je vous l'ai promis, dit-elle à sa fille d'un ton sérieux; puis nous retournerons directement à Paris; j'ai assez de ces pérégrinations. Nous avons tellement fatigué mademoiselle Ranine, qu'elle n'a plus que le souffle.

La princesse avait parlé avec tant de sévérité, que sa fille se sentit punie. Olga sortit sans avoir osé chercher à causer avec Ladof. Celui-ci, de son côté, sentait une montagne lui peser sur les épaules.

Les deux jeunes filles partageaient la même chambre. Olga, ce soir-là, fit attention à sa compagne, et fut frappée de la langueur et de la fatigue que décelaient ses moindres gestes.

—Qu'as-tu? lui dit-elle avec inquiétude, en constatant les yeux cernés, la respiration courte et les mains brûlantes de son amie.

—Rien, répondit mademoiselle Ranine avec un sourire.

Ce sourire, qui apparaissait sur son visage depuis quelque temps, avait une expression de douleur contenue qui la rendait plus belle et plus touchante que jamais.

—Mais on a quelque chose quand on maigrit comme tu le fais...

—Je me guérirai avec le temps, dit Ariadne.

Au bout d'un moment, elle ajouta:

—Si je ne guérissais pas, n'oublie pas mon vieux maître: le prix de ses leçons est resté dans le portefeuille à Pétersbourg.

—Mais, Ariadne, s'écria Olga effrayée, tu ne vas pas mourir?

—J'espère bien que non! fit la cantatrice en se redressant avec un retour d'énergie; mais maintenant j'aurai l'esprit plus tranquille; bonsoir!

Elle se laissa retomber sur l'oreiller, et s'endormit sur-le-champ.

Bientôt sa respiration devint plus régulière, ses mains plus fraîches, et Olga, penchée sur elle, vit revenir l'expression qui était familière au beau visage de marbre endormi sous ses yeux.

—Elle a pourtant l'air triste, se dit la jeune princesse; autrefois elle paraissait plus heureuse... Elle est peut-être affligée de n'avoir personne à aimer, tandis que moi... Je ne sais pas pourquoi j'ai fait des cachotteries avec elle... nous aurions bien pu lui dire tout. C'est peut-être ce manque de confiance qui lui aura fait du chagrin... elle aura pensé que je ne l'aimais plus! Je le lui dirai demain, sans faute.

Olga s'endormit sur cette bonne pensée.