IV

Le lendemain était le jour de mon départ. Dès le matin, après avoir commandé mes chevaux pour huit heures du soir, je descendis au jardin pour essayer de causer avec ma fiancée, et j'allai me poster sur cette fameuse balançoire témoin de nos serments.

Je me demandais depuis un quart d'heure, par désoeuvrement, lorsqu'elle descendit le terrible perron et vint s'asseoir auprès de moi.

La circonstance était solennelle; néanmoins, ma jeune fiancée toucha la terre du pied comme Antée, et hop, nous voilà en l'air.

--Je pars ce soir, lui dis-je sautillant en mesure sur la planche.

--En effet, répondit-elle sans trop de mélancolie; et quand reviendras-tu?

--C'est à toi de me le dire, répliquai-je. Tu m'as défendu de parler à ta mère.

--Oui, fit Clémentine d'un air pensif, sans cesser toutefois de nous balancer; elle ferait de beaux cris si elle savait que je suis fiancée. Il faut attendre que Liouba soit mariée.

Je ne pus retenir une exclamation désolée. Liouba était la fille aînée dont les perfections sans nombre avaient poussé ma pauvre tante à la résolution désespérée de laisser ses enfants s'élever eux-mêmes.

--Liouba. Seigneur Dieu. Autant vaut parler des calendes grecques.

--Tu crois? fit Clémentine d'un air soucieux. Eh bien. Lucrèce, au moins...

Lucrèce avait vingt-trois ans, et son oeil gauche regardais son nez depuis le jour de sa naissance.

--Ce n'est pas beaucoup plus consolant, dis-je en secouant la tête.

--Eh bien! quand tu voudras! fit ma fiancée avec une résignation sereine. Tout de suite si tu veux.

Je réfléchis et je me dis qu'avant de faire une démarche aussi importante l fallait bien consulter un peu mes parents.

--Non, pas tout de suite, lui répondis-je: on ne traite pas ces choses-là au pied levé. Tu m'écriras,--à la caserne des gardes à cheval, tu sais?

--Oui, c'est entendu.

--Et tu vas me laisser partir comme ça, sans un pauvre petit baiser?

Elle me regarda de travers.

--Tu m'embrasseras, dit-elle, quand nous aurons baisé les saintes images.

Cette allusion à la cérémonie de nos fiançailles ne me causa pas toute la joie que j'étais en droit d'en attendre. Néanmoins, je ne fis point la grimace, et je proférai quelques paroles appropriées è la circonstance. Clémentine m'écoutait en se balançant, et ce balancement, auquel je participais sans le vouloir, retirait, je dois l'avouer, un peu de chaleur à mes protestations. Cependant, grâce aux jolis yeux et aux joues roses de ma cousine, je sentais renaître mon éloquence, lorsque Clémentine bondit à terre, me laissant sur la balançoire, fort interloqué, je l'avoue. Je faillis tomber de la secousse, et, pendant que je reprenais pied, elle était déjà loin.

J'entendis, deux minutes après, les gammes chromatiques les plus lamentables rouler d'un bout à l'autre du piano sous les doigts de fer de ma fantasque cousine, et je renonçai à l'espoir d'une conversation plus sérieuse.

Je me trompais cependant: le ciel me réservait une surprise. Une heure avant le dîner, la maison jouissait de la plus douce tranquillité, à ce point que deux ou trois fois la gouvernante inquiète s'était dérangée pour s'assurer qu'il n'était arrivé aucun malheur: je fumais ma cigarette sous la marquise, quand j'entendis des cris aigus retentir à l'étage supérieur.

La gouvernante disparut. La voix de ma tante se fit entendre, dominant le tumulte par un formidable:--C'est trop fort, à la fin, mademoiselle.

Prévoyant une explication de famille, et naturellement doué d'une répugnance instinctive pour ces sortes de choses, je m'éloignai discrètement et je m'enfonçai dans les charmilles du vieux jardin.

J'avais fait deux ou trois fois le tour du labyrinthe et je n'avais rencontré que des colimaçons, lorsque j'entendis des pas précipités, des froissements de verdure, et mon nom crié à demi-voix par ma fiancée en personne.

Je m'arrêtai, je criai:--Ici.... Et, une minute après, Clémentine, palpitante, se jeta dans mes bras, comme l'avant-veille. Mais, craignant un second soufflet, je m'abstins de la serrer sur mon coeur.

--Emmène-moi, dit-elle en fondant en larmes.

Je tirai mon mouchoir de poche,--elle avait perdu le sien,--et j'essuyai ses yeux. Peine inutile, elle avait là deux robinets de fontaine. Quand le mouchoir fut tout à fait mouillé, elle l'étendit sur un buisson pour le faire sécher, et ses larmes s'arrêtèrent d'elles-mêmes.

Nous avions gagné un petit kiosque moisi, qui formait le centre du labyrinthe. C'était une Espèce de couvercle porté sur huit colonnes depuis longtemps dévorées par la mousse. Le plâtre tombé par morceaux laissait voir la brique de cette laide architecture. Une peuplade nombreuses grenouilles, choquées par notre intrusion dans leur paisible domaine, sautillait çà et là d'un air menaçant.

Clémentine, qui n'aimait pas les grenouilles, s'assit à la turque sur un des bancs de pierre placés entre les colonnes et ramassa soigneusement ses jupes autour d'elle. Elle avait l'air d'une petite idole hindoue bien gentille,--sans multiplication de bras ni de têtes.

--Qu'est-ce qu'il y a? lui dis-je enfin.

--Il y a que ma mère me fera mourir de chagrin, répondit ma cousine en pleurant à nouveau.

--Je n'ai plus de mouchoir, lui fis-je observer avec douceur.

Elle essuya ses yeux dans un pli de sa robe et reprit son calme.

--Je suis la plus malheureuse des filles, dit-elle en se croisant les bras.

Comment faisait-elle pour garder l'équilibre, c'est ce que je me demande encore.

--Ma mère a juré de me faire mourir de désespoir.

--Qu'est-ce qu'elle t'a fait, ma pauvre chérie? lui dis-je en m'asseyant tout près d'elle.

Elle rangea un peu les plis de sa jupe, se recroisa les bras et continua.

--C'est un système. Avant-hier, c'était Bayard; aujourd'hui, c'est Pluton; demain, ce sera toi, probablement. Tous ceux que j'aime, s'écria Clémentine en levant ses yeux indignés vers le petit couvercle en briques moisies qui nous abritait.

L'association entre Pluton, Bayard et moi ne me flattait que médiocrement; mais la fin de la phrase était un heureux correctif. Je témoigné une sorte de reconnaissance par un tendre regard, et Clémentine reprit en hochant la tête avec véhémence:

--Oui, ce matin, ils n'ont pas eu honte d'atteler Bayard au tonneau. Mon noble Bayard à ce méprisable tonneau. Aussi je lui ai fait: Kt. kt. et il a tout défoncé. Je te l'avais bien dit.

Je ne pus garder mon sérieux à l'idée de ce spectacle, dont j'avais été privé grâce à la fâcheuse nécessité de ranger ma valise. Clémentine gagnée par mon hilarité, montra ses petites dents blanches dans un éclat de rire muet, puis reprenant sa gravité et son discours:

--J'avais besoin de me venger, dit-elle. Le cocher avait dit qu'on ferait un autre brancard beaucoup plus long et qu'alors Bayard aurait beau ruer, une fois attelé il ne pourrait plus rien casser... Il n'est pas bête, le cocher, fit-elle en se tournant brusquement vers moi.

--Non, il n'est pas bête, répétai-je d'un air convaincu.

J'étais décidé à dire comme elle.

--Mais il est méchant, reprit ma fiancée, puisqu'il a trouvé moyen de réduire mon brave Bayard au vil métier de porteur d'eau. Je voulais donc me venger... Tu sais que je couche dans la chambre de ma soeur Lucrèce?

--Non, je ne le savais pas.

--Eh bien, c'est la vérité. Or, elle déteste les chiens en général, et mon chien Pluton en particulier. Alors, pendant qu'elle faisait la sieste sur son lit, j'ai été chercher Pluton, je lui ai mis des chiffons autour des pattes,--il s'est laissé faire: il est si bon, c'est un agneau...

J'avais bien des raisons pour ne pas adorer cet agneau-là, mais je les gardai pour moi.

--Alors, continua-t-elle, vois-tu d'ici Pluton avec des bottes fourrées, montant l'escalier? Je le tenais par le collier et je lui disais à l'oreille: Tout beau. Il marchait bien doucement, et nous sommes entrés dans la chambre. Je lui ai montré mon lit. Il a tant d'esprit, il a compris tout de suite, et il a sauté dessus. Ma soeur a un peu remué, mais elle ne s'est pars réveillée. C'est ce que je voulais. J'ai tourné la tête de Pluton du côté de la chambre:--ça, par exemple, ça n'a pas été facile;--je l'ai couché sur l'oreiller, je lui ai passé une camisole, je lui ai jeté un châle sur le corps, et après avoir démailloté ses belles grosses pattes noires, je les ai allongées sur le matelas. Jamais tu n'as vu douceur pareille. Ah, si les gens valaient mon chien, le monde irait bien mieux.

J'acquiesçai d'un signe. Elle continua.

--J'ai donné mes ordres à Pluton et je suis allée m'asseoir près de la fenêtre avec mon ouvrage. Comme Lucrèce ne se réveillait pas, j'ai toussé un peu. Elle ouvre les yeux, se retourne, et tout près d'elle, couché sur mon lit, à ma place, elle voit la figure noire de Pluton qui la regardait en tirant la langue. Il avait chaud, tu comprends, sous ce châle... Si tu savais comme elle a crié!

Je riais de si bon coeur, que Clémentine devint toute triste.

--Oui, oui, dit-elle, c'est très-drôle, mais elle a appelé maman, qui est venue; on a voulu battre mon Pluton! Il s'est levé, il a déchiré ma camisole, il a grogné, montré les dents, et maman a décidé qu'on l'enverra à la métairie que nous avons à cinquante verstes d'ice... l'exil! pauvre Pluton!... Et moi, que vais-je devenir? On rosse Bayard, on exile mon chien, et tu t'en vas!

Elle recommença de pleurer, et cette fois je ne lui offris pas de mouchoir: j'étais ému de sa douleur sincère, bien qu'il fût difficile de reconnaître la part qui m'en revenait entre son cheval et son chien.

Elle sauta à bas de son banc, tenant toujours sa robe un peu relevée, de crainte des grenouilles. Ses jolis petits pieds, chaussés d'étroites bottines mordorées, brillaient comme du bronze sur le vieux pavé.

--Emmène-moi! dit-elle. Je ne veux pas rester ici!

--Mais, ma chérie!... lui dis-je.

--Emmène-moi! dit-elle en frappant de son petit pied doré.

--Je ne puis pas ainsi...

--Enlève-moi! on enlève les jeunes filles dans les romans, et on les épouse. Tu m'amèneras à tes parents; ils me connaissent bien! Ton père m'aime beaucoup. Enlève-moi!

--Mais, ma mignonne...

--Tu ne veux pas? C'est donc que tu nem'aimes pas! Oh! le monstre, qui a menti! Eh bien! moi, je ne rentrerai pas dans cette méchante maison où l'on crie toute la journée, où l'on se dispute, où l'on ne m'aime pas... je m'en irai!

--Où? lui dis-je.

Sa colère m'amusait et me touchait à la fois.

Elle me parut tout à coup grandir d'une coudée; ses yeux lancèrent un éclair, un vrai regard de femme, non d'enfant.

--Là! dit-elle en allongeant le bras vers la rivière qui brillait au soleil, à quelque pas de nous.

Elle avait dit ce met si sérieusement, que je frissonnai.

--Non, ma chérie! lui dis-je en lui caressant la main bien timidement: non, je ne veux pas.

--Emmène moi, alors! fit-elle en se tournant vers moi, toute pâle, les yeux gros de larmes.

Ses lèvres avaient l'expression d'un enfant boudeur qui veut qu'on le caresse et qu'on se réconcilie avec lui.

--Eh bien! oui! lui dis-je, à moitié fou...

Cette expression caressante, ces yeux pleins de prière m'avaient ensorcelé.

--Merci! fit-elle en sautant de joie. Ce soir?

--Oui, ce soir à huit heures.

--Je t'attendrai au bout du jardin. Pars comme à l'ordinaire, et au bout du jardin fais arrêter ton tarantass. Je te rejoindrai.

Nous n'étions pas loin de Pétersbourg: quelques heures de poste nous en séparaient. Je me dis que je la mènerais chez ma mère, aussitôt arrivé... Le sort en était jeté, j'épouserais Clémentine.

Elle me serra joyeusement les mains, puis s'arrête, prêtant l'oreille: la cloche sonnait le dîner. Elle m'envoya un baiser du bout de ses doigts mignons et disparut, toujours relevant sa robe de peur des grenouilles.

Je fis une sotte figure pendant le dîner. Je n'osais affronter les regards de ma tante, qui me comblait d'attentions et de bons morceaux. Elle eut la bonté prévoyante de faire mettre un poulet rôti dans mon tarantass. L'idée de ce poulet que je mangerais clandestinement avec sa fille m'inspirait des remords au point d'arrêter les bouchées dans ma gorge, ce que voyant ma tante fit joindre au poulet un gros morceau de tarte pour souper.

Le regard de ma fiancée suivit joyeusement la tarte, et, audace indigne! elle me cligna de l'oeil! Cette jeune fille n'avait pas idée de mes tourments!... Enfin vint le soir, et l'heure du départ. Ton tarantass, attelé de trois chevaux de poste, arriva tout sonnant et grelottant devant le perron. Ma tante me bénit; toutes mes cousines me souhaitère un bon voyage, je grimpai dans mon équipage, dont, à la surprise générale, je fis lever la capote, malgré la beauté de la soirée; je m'assis, et,--fouette cocher!--je laissai derrière moi la demeure hospitalière envers laquelle je me montrais si ingrat.