V
Pierre Mourief s'interrompit et promena son regard sur le mess. Deux ou trois officiers vaincus par le nombre des flacons vidés, sommeillaient placidement; le reste de l'assemblée attendait avec curiosité la fin de son récit.
Le comte Sourof devenu fort grave, regardait Pierre dans le blanc des yeux.
--Je vous ennuie? fit celui-ci d'un air innocent.
--Non, non, continue, dit Sourof de sa voix calme.
--Ah! je t'y prends. Vous êtes témoins, messieurs et amis, que c'est Sourof qui m'a dit de continuer; je l'avais prédit! Vous en prenez note?
--Oui! oui! lui répondit-on de tous côtés.
Le jeune comte sourit.
--Eh bien! je te le dis une fois de plus, continue! dit-il de bonne grâce.
Pierre lui fit le salut militaire et reprit son récit après avoir mis sa chaise à l'envers pour s'asseoir à califourchon.
--Je tournai le coin du jardin, suivant qu'il m'avait été ordonné, et je fis arrêter mon équipage. Personne! Un instant je crus que cette proposition d'enlèvement n'avait été qu'une aimable mystification de ma charmante cousine, et je ne saurais dire qu'à cette idée mon coeur éprouvât une douleur bien vive; mais je faisais injure à Clémentine. Je la vis accourir dans l'allée, un petit paquet à la main: elle ouvrit la porte palissadée qui donnait sur la route, et, d'un saut, bondit dans la calèche. Je sautai auprès elle.
--Touche! dis-je à mon postillon, Finnois flegmatique qui s'était endormi sur son siège pendant cette pause.
Quand vous aurez une femme à enlever, mes amis, je vous recommande de prendre un cocher finnois; ces gens-là dorment toujours, ne tournent pas seulement la tête et ne se rappellent jamais rien. Au fait, vous savez cela aussi bien que moi, et ma recommandation était inutile.
Mon postillon se secoua, secoua aussi les rênes sur le dos de ses bêtes, fit entendre un sifflement mélancolique, et nous voilà partis.
Dès que je fus remis "d'une alarme si chaude", je me tournai vers ma fiancée. Elle me mit dans les mains son petit paquet.
--Tiens, dit-elle, pose ça quelque part.
--Qu'est-ce que c'est? lui demandai-je en palpant des objets ronds; l'enveloppe était un fin bouchoir de batiste noué aux quatre coins.
--Ce sont des provisions de bouche pour la route, me répondit-elle.
Je dénouai le mouchoir, curieux de savoir ce que Clémentine appelait des provisions de bouche. Je trouvai une longue tranche de pain noir, coupée en deux et repliée sur elle-même, avec du sel gris au milieu,--et deux oranges.
La situation était si grave, que cette découverte me laissa sérieux.
--J'ai volé les oranges à la femme de charge, dit-elle, et le pain noir à la cuisine. Je voulais prendre aussi des confitures, mais je n'ai pas trouvé dans quoi les mettre.
--Ça n'aurait pas été bien commode, lui fis-je observer, et puis nous n'avons pas de pain blanc.
--Oh! fit Clémentine, les confitures, ça se mange sans pain!
Il n'y avait rien à répondre. Aussi je gardai le silence.
Nous roulions,--pas très-vite; les chevaux qui nous traînaient avaient évidemment couru au moins une poste le jour même. Singulier enlèvement! Une jeune fille qui emporte pour tout bagage un mouchoir de batiste,--et des chevaux qui ne peuvent pas courir!
--Va donc plus vite! dis-je en tapant dans le dos de mon Finnois pour le réveiller.
--Ça ne se peut pas, Votre Honneur! répondit-il d'un air ensommeillé, en se tournant à demi vers nous. Le cheval de gauche a perdu un fer, et la jument de brancard boîte depuis deux ans. Mauvais chevaux, Votre Honneur, il n'y a rien à faire!
Puisqu'il n'y avait rien à faire, je me rassis dépité. Clémentine riait:
--C'est très-amusant! disait-elle. Comme c'est amusant!
Notez qu'il faisait encore très-clair, et que nous croisions à tout moment des paysans qui revenaient du travail. Ils ôtaient leur chapeau et restaient bouche béante è nous regarder sur le bord de la route. Clémentine leur faisait de petits signes de tête fort bienveillants.
--Mais, ma chère, lui dis-je, tu veux donc qu'on coure après nous?
--Oh! il n'y a pas de danger! fit-elle en secouant le tête. Pourquoi veux-tu que ces gens aillent raconter chez nous que je me promène avec toi sur la route! Et puis, quand ils le diraient, on croirait que c'est une de mes folies.
C'était vrai pourtant! mon excellente tante était si loin de me soupçonner, que, lui eût-on dit que je fuyais avec sa fille sur la route de Pétersbourg, elle n'eût pas daigné y attacher d'importance.
Cette pensée m'avait amoindri à mes propres yeux. Nous traversions une forêt peu éloignée de la maison de ma tante; il n'y avait plus de paysans sur la route, le soleil était couché, les rossignols chantaient à plein gosier dans le taillis, mon Finnois dormait comme un loir;--je me sentis plein d'audace, et je résolus de profiter des avantages que me donnait ma situation.
--Cher ange... dis-je à Clémentine en me rapprochant, non sans une infinité de précautions.
Clémentine fouillait dans sa poche avec une inquiétude évidente.
--Qu'y a-t-il? lui demandai-je en interrompant mon bel exorde.
--J'ai oublié mon porte-monnaie! fit-elle avec désespoir.
--C'est un détail. Combien y avait-il dans ton porte monnaie?
--Soixante-quinze kopecks, répondit-elle en tournant vers moi ses grands yeux pleins de trouble.
--Ce n'est pas une fortune; ma mère te donnera un autre porte-monnaie, lui dis-je par manière de consolation.
--C'est ma tante Mourief qui va être étonnée! s'écria Clémentine en frappant des mains. Quelle surprise. J'adore les surprises.
Ma mère aussi adorait les surprises, mais je n'étais pas sûr que celle que nous lui préparions fût de son goût.
Pour chasser ce doute importun, je me rapprochai encore un peu de ma jolie fiancée, et je glissai tout doucement un bras derrière elle. Comme elle se tenait droite, elle ne s'en aperçût pas. J'en profitai pour m'emparer de sa main gauche: elle me laissa faire, parce que je regardais attentivement ses bagues.
--Ma chère petite femme, lui dis-je, comme nous serons heureux.
--Oh, oui, répondit-elle; tu feras venir Bayard et Pluton, n'est-ce pas? Maman ne te les refusera pas.
Certes non, ma tante ne les refuserait pas, et c'est précisément ce qui me chagrinait, car ces deux animaux trop bien dressés m'opposeraient sans aucun doute une rivalité redoutable dans le coeur de ma fiancée. Enfin, je passai outre.
--Nous vivrons toujours ensemble, nous ne nous quitterons plus... Est-ce que tu m'aimes, Clémentine?
--Mais oui, fit-elle avec une sorte de pitié. Voilà déjà deux fois que tu me le demandes. Combien de fois faudra-t-il te le dire?
Evidemment, ma cousine et moi, nous n'avions de commun, en ce moment, que les coussins de notre équipage; nous vivions dans deux mondes complètement étrangers l'un à l'autre.
Je me hasardai à brûler mes vaisseaux. J'enlaçai Clémentine de mon bras droit, je l'attirai à moi et j'appliqué un baiser bien senti sur ses cheveux... Mais, au moment où mes lèvres touchaient son visage, sa main droite, restée libre malheureusement, s'aplatissait sur le mien avec un bruit si retentissant, que le Finnois, réveillé en sursaut, se hâta de faire claquer ses rênes sur les dos de son attelage.
--Clémentine, fis-je irrité, c'est le second.
--Et ce sera comme ça toutes les fois que tu seras impertinent! me répondit-elle avec la vaillantise d'un jeune coq déjà expert dans les combats.
--Mais que diable! fis-je, fort mécontent, ce n'est pas pour autre chose qu'on se marie. Quand on ne veut pas se laisser embrasser, on ne se fait pas enlever.
Clémentine devint ponceau,--honte ou colère, je n'en sais rien. J'étais extraordinairement monté, et je la regardais d'un air furieux.
--Ah, on ne se fait pas enlever. Ah, c'est pour m'embrasser que tu m'enlèves. Eh bien, attends, ce ne sera pas long.
Elle avait détaché le tablier du tarantass et se préparait à sauter à terre, au risque de se casser quelque chose: je la retins, non sans peine, et mes mains, nouées autour de sa taille,--non par tendresse, je vous le jure, mais pour la protéger,--reçurent plus d'une égratignure dans la bagarre. Elle se défendait comme un lionceau en bas âge, mais avec une vigueur surprenante.
A la fin, vaincue, elle se laissa tomber sur le coussin.
--Je n'ai que ce que je mérite, fit-elle d'un air sombre. Mais c'est une indignité. Un galant homme ne se conduit pas ainsi.
J'avais tiré mon mouchoir et J'étanchais les gouttelettes de sang qui venaient à la surface de mes égratignures.
Je lui montrai la batiste marbrée de petites taches roses.
--Est-ce que tu crois, dis-je qu'une demoiselle bien élevée se conduit ainsi?
--C'est bien fait, répliqua-t-elle, et je recommencerai tous les jours.
--Tous les jours?
--Toutes les fois que tu seras grossier.
--Alors, ma chère, lui dis-je, ce n'est pas la peine de nous marier. Nous pouvons nous quereller sans cela.
--Bien entendu. Adieu, je m'en vais. Bon voyage.
Elle allait sauter... Je la calmai d'un mot.
--Retourne à la maison, j'ai oublié quelque chose, dis-je à mon Finnois, que tout ce tapage n'avait réveillé qu'à demi.
Il grogna bien un peu, mais la promesse d'un rouble de pourboire donna des ailes à la jument boiteuse, et nous roulâmes bientôt vers la maison de ma tante, tous deux fort bourrus, et chacun dans notre coin.
L'angle du jardin apparut bientôt. J'allais déposer Clémentine où je l'avais prise, elle fit un geste négatif.
--Eh bien, dit-elle, que penserait-on de moi? Il faut que tu me ramènes au perron.
--Mais on me demandera des explications.
--Dis ce que tu voudras: la vérité, si tu veux.
Elle se rencogna, maussade. Chose très-singulière, nous n'étions plus fiancés, et nous n'avions pas cessé de nous tutoyer. A vrai dire, c'était une habitude de nos jeunes années, que nous avions eu beaucoup de peine à perdre: on n'est pas cousins pour rien.
La tarantas s'arrêta devant le perron, à l'ébahissement général de toute la maisonnée, accourue au bruit des roues. Ma tante dominait toute la famille de sa haute stature, exhaussée de sa maigreur phénoménale.
--Mon Dieu, Pierre, qu'est-ce qu'il y a? s'écria la digne femme bouleversée.
--Ma cousine m'avait fait un bout de conduite, je vous la ramène.
Clémentine descendit prestement et s'enfuit dans sa chambre pour éviter les reproches de sa mère sur son manque de convenance.
--Elle t'a dérangé de ta route, Pierre, me dit mon excellente tante; pardonne-lui, c'est une enfant mal élevée.
--Je n'ai rien à lui pardonner, ma tante, répondis-je de mon mieux: mais il est bien vrai que c'est une enfant.
Je repartis aussitôt, plus léger qu'une plume, je m'endormis et n'ouvris plus les yeux jusqu'à Pétersbourg. Vous me demandiez ce que j'avais fait de ma cousine après l'avoir enlevée? Voilà ce que j'en ai fait, et si Platon y trouve à redire, je suis prêt à accepter ses reproches.
Platon était le comte Sourof, qu'on plaisantait souvent de ce prénom, si bien d'accord avec sa sagesse et sa philosophie souriante.
--Platon n'y voit rien à redire, répliqua celui-ci, mais ton histoire est excellente, et tu nous as bien amusés. Je te vote une plume d'honneur.
--Assez bavardé. Des cartes, cria un de ceux qui avaient dormi.
On apporta des cartes et des rafraîchissements. Le reste de la soirée s'écoula comme toutes les soirées de ce genre.