IX
Sous ses dehors de gravité, Platon avait été saisi d'un soudain désir de prendre de plus amples informations sur le compte de Dosia Zaptine, et ce désir devint si vif, qu'il profita du premier jour de liberté pour aller rendre à sa soeur sa visite amicale.
Il trouva la princesse assise sur une simple chaise de Vienne en bois tourné, vêtue de clair, mais habillée dès le matin, lisant assidûment un gros livre dont elle coupait les feuillets à mesure.
--Sois le bienvenu, dit-elle en apercevant son frère dans l'encadrement de la porte; je pensais à toi.
Platon s'approcha, baisa la belle main blanche qui lui était tendue, et échangea un bon baiser avec sa soeur; la princesse ne mettait aucune espèce de poudre de riz et son frère pouvait l'embrasser sans crainte;--puis il s'assit auprès d'elle.
Le petit salon, tendu de perse chatoyante, fond vert d'eau, était meublé de quelques chaises cannelées; une table d'acajou, assez rococo, en encombrait le milieu; deux fauteuils pour les paresseux, un petit canapé, une grande glace un peu verdâtre,--comme c'est l'ordinaire dans les maisons de campagne de Tsarkoé-Sélo,--tel était le mobilier de cette retraite modeste; et pourtant tout y respirait une sérénité, une ampleur qui ne venaient certes pas de l'ameublement. Peut-être les massifs d'arbustes en fleur, disposés partout où il s'était trouvé de la place, y apportaient-ils de la sérénité,--et peut-être étai-ce la grâce tranquille de la princesse qui y mettait l'ampleur.
--Prends un fauteuil, dit Sophie à son frère.
--Et toi?
--Moi, j'abhorre les fauteuils; c'est bon pour les paresseux ou pour les voyageurs qui viennent du camp visiter leur soeur chérie. Je n'habite jamais que des chaises.
Platon s'allongea moelleusement dans le fauteuil vert d'eau.
--Les fauteuils ont pourtant du bon, dit-il, surtout quand on a fait à cheval une vingtaine de verstes. Qu'est-ce que tu lisais?
--L'Intelligence, de Taine.
--Et deux volumes in-octavo! fit Platon. O Sophie! tu m'éblouis par ta raison. Quand tu auras fini, tu me les passeras.
--Tiens! fit tranquillement la princesse en poussant le premier volume à travers la table.
Et elle se remit à couper les pages avec son petit couteau d'ivoire.
--Pourquoi te dépêches-tu tant à ce travail maussade? dit le jeune homme. Rien n'est plus déplaisant que ce grincement de papier.
--C'est pour avoir fini, mon grand frère, répondit Sophie en riant.
Elle coupa rapidement les dernières pages, puis reposa le volume sur la table.
--Enfin! dit-elle avec satisfaction. As-tu déjeuné?
--Non.
--Veux-tu quelque-chose?
--Quand tu déjeuneras, je t'aiderai vaillamment, pais je puis attendre.
La princesse sonna, donna quelques ordres, puis, prenant une tapisserie, revient à sa place. Platon la suivait des yeux.
--Il y a longtemps que je te connais, dit-il en souriant, et tu m'étonnes toujours. Quand est-ce que tu ne fais rien?
--Quand je dors, répondit la princesse en riant. Et encore il m'arrive parfois de rêver... Et toi, dis-moi un peu pourquoi tu t'es si fort pressé de me rendre ma visite?
--Parce que j'avais envie de te voir, fit Platon en jouant avec le gland du fauteuil.
--Et puis?
Le jeune homme leva les yeux et vit passer une ombre de raillerie dans ceux de sa soeur.
--Tu es sorcière, Sophie! dit-il en se levant.
--Qu'ai-je deviné, cette fois?
--C'est toi qui le diras. Si tu allais te tromper, ce serait bien amusant; je n'ai garde de perdre cette chance.
--Tu es venu prendre des renseignements sur Dosia Zaptine, fit tranquillement la princesse. D'ailleurs, j'ai prévenu ta demande, et je me suis informée. Tu peux me demander ce que tu voudras, mes réponses sont prêtes.
Platon, qui se promenait à travers le salon, s'arrêta devant elle et se croisa les mains derrière le dos.
--Sais-tu que tu es dangereuse avec ta perspicacité? lui dit-il d'un ton moitié sérieux, moitié enjoué.
--Dangereuse? Pas pour toi, mon sage frère! répondit-elle du même ton.
--Eh bien! que vas-tu me dire? fit-il en reprenant son fauteuil et sa gaieté.
--Pose les questions, je répondrai.
--Soit! D'abord qui est Dosia Zaptine?
--Fédocia Savichna Zaptine est la fille d'un général-major en retraite, mort depuis cinq ans. Elle a un nombre considérable de soeurs, je ne sais plus au juste combien...
--Pierre Mourief en sait mieux le compte, interrompit Platon.
--Vraiment? Ça fait le plus grand honneur à ce jeune homme! Je ne croyais pas trouver en lui l'étoffe d'un calculateur.
--Oh! fit Platon avec bonhomie, il sait compter jusqu'à six; et encore quand il s'agit de cotillons.
--Tu me rassures, répondit la princesse avec son calme habituel. Eh bien! mettons que Dosia ait cinq ou six soeurs. Sa mère est née Morlof;--bonne noblesse;--la famille n'est pas dépourvue de fortune et il n'y a pas d'héritier mâle. Est-ce là ce qu'il te fallait en fait de renseignement?
--A peu près. Seconde question: le portrait que Pierre à tracé d'elle est-il exact?
--Je te ferai préalablement observer que je ne sais pas quel portrait a tracé M. Pierre,--mais il doit être exact, puisque sur une simple indication j'ai reconnu l'original.
--Alors, fit-il après un court silence, elle est très-mal élevée?
--Absolument! Elle tire pas mal le pistolet; c'est son père qui lui a appris ce noble amusement en la faisant tirer pendant un été entier dans une vieille casquette d'uniforme qui leur servait de cible; Dosia pouvait avoir une dizaine d'années. Son professeur est mort, mais la casquette est restée, avec le goût de pistolet. Je me rappelle avoir vu, un certain printemps Dosia arroser des poids de senteur,--qu'elle avait plantés dans une assiette à soupe,--au moyen de cette casquette-cible, tellement criblée de trous, qu'elle pouvait servir d'arrosoir.
Ici Platon ne put conserver son sérieux, et la princesse lui tint compagnie,.
--Et le reste? fit-il quand il eut recouvré la parole.
--Et le reste? Il y a à prendre et à laisser. J'ai dans l'idée qu'elle sait imparfaitement la géographie: elle m'a adressé sur Baden Baden des questions qui m'ont fait soupçonner qu'elle croyait cette ville située sur les bords du Niagara. Maintenant je ne suis pas sûre qu'elle mette le Niagara en Amérique. Blondin lui a singulièrement brouillé les idées avec ses pérégrinations; Blondin était son héros à l'époque où la casquette lui servait d'arrosoir. Elle rêvait de se promener à cheval sur une corde tendue en travers du Ladoga... elle m'a même demandé si ce serait très-difficile. Je lui ai répondu que le difficile ne serait pas de se promener, mais de décider le cheval.
--Le cheval qui rue?
--Ah! tu le connais? Oui, le cheval qui rue, ou même un autre.
--En effet, dit Platon, ce ne serait pas facile. Elle a donc renoncé à son projet?
--Après quelques essais infructueux sur un ligne tracée par terre, elle a dû renoncer à son rêve, non sans un grand crève-coeur,--elle a dévoré un tas énorme de gros volumes dans la bibliothèque de son père; mais ces lectures n'ont pas modifié ses idées sur la géographie. Elle écrit très correctement les quatre langues, russe, allemande, française, anglaise;--elle joue du piano très-bien, quand elle veut, mais elle ne veut pas toujours; elle dessine la caricature avec un talent rare et ignore absolument les premiers principes de l'arithmétique.
--C'est complet! dit le jeune homme avec un soupir. Mais quelle espèce de personne est donc sa mère?
--La femme la plus posée, la plus méthodique, la plus sérieuse qui se puisse voir: maigre, maladive, un peu mélancolique, ignorante comme une carpe et pleine de foi dans la perfection des gouvernantes étrangères,--ce qui explique un peu l'éducation bizarre de Dosia.
--Et les autres soeurs?
--Ce sont de sages personnes, très rangées, pédantes même... Explique qui pourra ces anomalies. Un farfadet a dû se glisser dans le berceau de Dosia le jour qu'elle est née; en le cherchant bien, on le trouverait peut-être dans ses tresses ou dans les plis de sa robe.
--Et le moral? fit Platon redevenu soucieux.
Le moral est excellent, il rachète le reste.
Les yeux du jeune officier exprimèrent une série d'interrogation si éloquentes que la princesse se mit à rire.
--Je crois, dit-elle, que M. Pierre a calomnié sa charmante cousine; s'ils se sont querellés, il est certain qu'il n'a pas eu le dessus, car Dosia a un caquet de premier ordre. Mais de moral, je le répète, n'en est pas moins excellent. Cette petite fille a très-bon coeur,--non pas ce bon coeur qui consiste à donner è tort et à travers ce qu'on possède; mais elle a le coeur généreux et paye de sa personne à l'occasion. Je l'ai vue, en temps de fièvre, porter des secours à ses paysans, comme une vaillante qu'elle est. Je l'ai vue se jeter à l'eau pour repêcher un petit marmouset de quatre à cinq ans qui s'était avancé trop loin en prenant un ban, et que le courant emportait: elle nage comme un poisson, par parenthèse; mais tout habillée, ce n'est pas réjouissant. Elle est bonne, très-bonne... aussi bonne qu'insupportable, ajouta la princesse en riant.
--Je te crois sans peine, dit Platon. Ces natures toutes de contrastes violents sont également susceptibles du mal et de bien... Mais la morale, qu'en faisons-nous dans tout cela?
--Dosia est l'honneur même, répondit la princesse. C'est la vraie fille de son père.
Platon avait repris sa marche dans le salon. Sa physionomie s'était assombrie. Il garda le silence.
--Tu sais sur son compte quelque chose de plus que moi, dit affirmativement la princesse en le regardant.
--Oui!... Et cela me chagrine, car cette enfant, avec ses défauts, semble fort intéressante...
Et Platon confia à sa soeur les confidences caractéristiques de Pierre Mourief.
--C'est fâcheux, dit la princesse quand son frère eut fini. Mais je ne vois là qu'un enfantillage...
--Sans doute, reprit Platon, cependant, pour celui qui l'épousera, cet enfantillage n'est pas sans conséquence.
La princesse ne répondit rien. La chose envisagée sous ce jour était en effet sérieuse.
Heureusement, on annonça le déjeuner, et la conversation prit un autre cours.
La journée s'écoula. Le soir venu, au moment où Platon se préparait à monter en selle, sa soeur l'arrête.
--Es-tu curieux de voir Dosia? lui dit-elle.
Platon réfléchit un moment.
--Certainement, répondit-il. Elle me fait l'effet d'un écureuil charmant et un peu farouche.
--Bien! nous aurons des régates dans six semaines, je l'inviterai,--sans sa mère,--et tu la verras dans tout son beau.
Platon prit congé de sa soeur et galopa bientôt vers le camp.
--C'est dommage! se dit-il tout pensif en secouant la tête.
--C'est dommage! répéta-t-il une seconde fois au bout d'un quart d'heure.
Surpris lui-même de cette persistance d'une même idée, il s'interrogea et s'aperçut qu'il pensait à Dosia Zaptine.