X
--Y a-t-il longtemps que tu n'as vu ta soeur? demanda Pierre Mourief à son ami, deux ou trois jours après cette visite.
--Non. Pourquoi?
Pierre hésita un moment.
--Tu as dû lui donner une idée bien étrange et peu flatteuse de mon individu; les quelques mots que tu lui as dits au sujet de ma cousine Dosia n'ont pas pu lui faire augurer beaucoup de mon intelligence...
Pluton se mit à rire.
--Détrompe-toi, mon cher! ma soeur ne condamne pas les gens pour si peu; je ne crois pas qu'elle ait pris mauvaise opinion de toi... D'ailleurs, rien n'est plus facile que de t'en assurer.
--Comment cela? fit Pierre, dont le visage se couvrit d'une rougeur joyeuse.
--En m'accompagnant dimanche. Je dois déjeuner avec elle; nous partirons de bonne heure; avant la chaleur, et tu pourras t'expliquer en long et en large sur le chapitre de tes errements.
Pierre, enchanté, remercia son ami, demanda si la princesse excuserait la poussière du voyage, si ce n'était pas très-impoli, et sur tous ces points se laissa rassurer le plus facilement du monde, car il ne demandait que cela.
Le comte Sourof était très-réservé dans les présentations qu'il faisait à sa soeur. Jusque-là bien peu de ses camarades avaient été admis à l'honneur d'aborder la belle princesse Koutsky. Cette réserve venait d'un sentiment naturel des convenances; il ne sied pas que la maison d'une veuve soit pleine de jeunes gens. En invitant Mourief à l'accompagner, le comte Platon s'était donc départi de ses habitudes; si on l'eût interrogé, ce sage eût peut-être perdu une parcelle de sa sérénité; il est à craindre qu'il n'eût témoigné une ombre d'humeur à l'intrus qui se mêlait de questions si délicates. Au fond, le comte Platon avait engagé Pierre Mourief à déjeuner chez sa soeur parce qu'il s'en remettait à la pénétration de celle-ci pour tirer du jeune officier tous les éclaircissements désirables au sujet de son escapade avec Dosia Zaptine.
Dosia était devenue insensiblement le sujet de toutes ses rêveries inconscientes. Les cheveux ébouriffés, les bottines mordorées et les yeux rieurs de cette capricieuse flottaient devant ses yeux comme s'il l'eût connue. Il pensait à elle avec regret, comme à un jeune animal élevé avec soin, avec tendresse, et volé au moment où il commençait à faire honneur à son éducation. Il n'avait jamais vu cette petite fille intraitable, et il la plaignait comme s'il l'eût aimée enfant; il la plaignait d'avoir, si jeune, un souvenir qu'elle voudrait plus tard pouvoir effacer de sa vie au prix de tous les sacrifices...
Le dimanche venu, les jeunes gens prirent la route de Tsarkoé-Sélo, en calèche, pour éviter la poussière. Platon se taisait. Pierre avait peine à l'imiter et se contenait pourtant, de peur de paraître indiscret. Au fond il grillait d'adresser à son ami les questions les plus diverses sur ce qui concernait la princesse Sophie. Enfin, il n'y put tenir.
--Est-ce que ta soeur est bel esprit? demanda-t-il à Platon. Je suis si ignorant!
--Si tu es ignorant, mon don, répondit tranquillement le jeune officier, fit-toi à ma soeur pour combler les lacunes de ton éducation. Elle te prêtera des livres, ne t'adressera pas une question et te renverra penaud, pénétré du désir de t'instruire,--avec un gros bouquin sous le bras. C'est l'usage de la maison. J'y passe comme les autres.
Et soulevant le pan de son grand manteau d'ordonnance, Platon laissa entrevoir le volume de l'Intelligence, bien et dûment recouvert d'un journal français.
--Elle t'a prêté cela fit avidement Mourief; montre-le moi!
--Oh! tu peux le feuilleter et même le lire à discrétion: tu n'y comprendras rien.
Pierre ouvrit en effet le livre à deux ou trois endroits différents et le rendit à son ami avec un visage piteux et défait qui amène un sourire sur les lèvres de Platon.
--Mais alors dit le pauvre garçon, la princesse va me trouver horriblement bête?
--Oh! que non! répondit son ami. Elle ne pense pas que, pour n'être pas une bête, on doive comprendre d'emblée les livres qui exigent des études préparatoires Vous vous entendrez très-bien. Elle n'est pas bas bleu le moins du monde; tu verras!
La calèche s'arrête devant le petit perron, et deux minutes plus tard, Pierre se trouvait assis en face de son ami, dans le second fauteuil vert d'eau comme s'il la connaissait depuis dix ans. Les gros volumes avaient disparu avec le couteau à papier, et quelques romans modernes rôdaient seuls sur la table d'acajou rococo.
On déjeuna gaiement; la belle argenterie, le fin cristal mousseline, les radis roses, la nappe étincelante, les bouquets de fleurs qui se cachaient dans tous les coins, les yeux de velours et la robe blanche de la princesse Sophie formaient un ensemble harmonieux, bine pondéré, où les couleurs éclatantes et douces se faisaient une opposition savante et, en apparence, naturelle. La princesse était passée maîtresse dans l'art de composer un tableau d'intérieur avec les objets qui l'environnaient. C'était peut-être ce qui donnait à son logis un charme indicible qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs.
Après une conversation décousue et enjouée sut les mille sujets qui circulent dans un même monde, la chaleur du soleil ayant diminué, vers quatre heures, la princesse proposa une promenade dans le parc.
Ils entrèrent par la porte monumentale en fonte, édifiée par Alexandre Ier, sur laquelle on lit, d'un côté, une inscription russe en lettres d'or, et de l'autre, en français: A mes chers compagnons d'armes. Aussitôt, la fraîcheur de la verdure et l'ombre des beaux tilleuls séculaires les environnèrent doucement, leur donnant l'impression d'une vie nouvelle.
Laissant à leur droite le palais et les parterres, ils s'enfoncèrent dans les grandes allées dont le vert foncé change avec les heures du jour. Le lac, par échappées, brillait comme un bon rempli de vif argent. La coupole dorée du bain turc, qui s'avance en promontoire, apparut un instant, rutilante et baignée de soleil. Puis l'ombre les environna de nouveau, et ils avancèrent lentement dans les allées sinueuses si bien sablées qu'elles ont l'air d'un joujou anglais, et protégées par une verdure si épaisse qu'on dirait une forêt inviolée.
Ils trouvèrent un banc et s'assirent dans une sorte de rond-point environné d'une balustrade de pierre, où sans doute L'ancienne cour se réunissait, sous Catherine pour diviser ou pour goûter,--mais de nos jours désert et presque négligé.
Ce lieu avait une certaine grandeur mélancolique: les arbres autour paraissaient plus vieux et plus vénérables qu'ailleurs, et, du reste, les vieilles pierres quelque part que ce soit, semblent toujours avoir quelque chose à vous conter.
Depuis le matin, les trois promeneurs avaient pensé plus d'une fois à la fantasque Dosia,--en ce moment même peut-être occupée à s'aveugler consciencieusement, les yeux fixés sur le lac Ladoga,--peut-être aussi préparant quelque mystification inénarrable à n'importe quel personnage,--le plus sérieux étant le meilleur en pareil cas. Mais personne n'avait prononcé son nom.
--Je voudrais bien avoir du lait, dit tout à coup la princesse. Y a-t-il loin d'ici à la maison du garde?
--Dix minutes, répondit le comte.
--Eh bien! mon ami, fais-nous apporter du lait. Je meurs de soir.
Mourief se leva, empressé.
--Permettez princesse, fit-il, j'irai.
Elle le retint du geste.
--Non, monsieur, vous êtes mon hôte, dit-elle avec la grâce qui lui était particulière. Mon frère prendra cette peine.
Platon s'éloigna aussitôt à grandes enjambées. Il avait compris que, seule avec le jeune homme, sa soeur amènerait bien plus facilement les confidences, et qu'à son retour il trouverait Pierre disposé à se confesser sans réserve.
En effet, on apercevait encore sa casquette parmi les troncs d'arbres, lorsque la princesse, souriant à demi, dit brusquement au jeune officier:
--Que vous a donc fait votre cousine Dosia, pour que vous ayez si piètre opinion de ses mérites?
--Ce qu'elle m'a fait, princesse?... s'écria l'infortuné.
Il s'arrêta net, puis reprit après une demi-seconde de réflexion:
--Elle a failli me faire faire une sottise dont je me serais repenti toute ma vie.
--J'adore les sottises! répondit Sophie avec son sourire engageant. Racontez-moi cela!
En quelques mots Pierre lui raconta l'escapade et le retour de sa cousine sous le toit maternel. La princesse l'écoutait toujours avec un demi-sourire.
--Voyons, monsieur Pierre, lui dit-elle quand il reprit haleine,--car dans sa colère il s'était animé,--si elle n'avait pas voulu revenir à la maison, qu'auriez-vous fait?
--Je l'aurais amenée à ma mère, comme je lui avais dit. Et quel savon j'aurais reçu! Encore dois-je des remerciement à cette tête folle pour m'avoir épargné cet orage-là.
--Votre famille n'eût pas été satisfaite de ce choix?
--Certes non! Mais vous princesse, vous qui la connaissez, à ce que je vois, aimeriez vous à la voir des vôtres?
--Oh! moi, dit Sophie, je n'ai pas qualité pour juger ces choses-là! D'abord je trouve Dosia délicieuse avec tous ses défauts,--et pour je la mettrais bien vite à la raison si je l'avais seulement un an avec moi; et enfin je ne l'épouserai pas, ajouta-t-elle en riant, ce qui change la position du tout.
--Je ne l'épouserai pas non plus, Dieu merci! s'écria Pierre en levant les yeux au ciel, dans le transport de sa reconnaissance.
--Mais dites-moi, monsieur, si votre famille avait refusé son consentement? Il me semble que Dosia est votre cousine à un degré assez proche pour que le mariage vous soit interdit par l'Eglise?
--J'avais pensé à cela, en effet, répondit le jeune homme. Eh bien! j'aurais donné ma démission, et nous nous serions mariés à l'étranger. Il est avec le ciel des accommodements.
--Vous auriez encouru le risque d'une disgrâce?
--Mon Dieu, il l'aurait bien fallu! Une fois que je l'avais enlevée!
--Vous l'auriez épousée malgré tout?
Pierre regarda la princesse avec quelque surprise.
--Puisque je l'avais enlevée! répéta-t-il lentement.
La princesse baissa les yeux, savoura un moment la joie très-délicate et suprême de rencontrer une âme absolument droite et honnête. Elle voulut approfondir encore cette jouissance.
--Et vous ne l'aimiez pas follement?
--Franchement, non. Je ne l'aimais pas du tout, je le vois maintenant. Je sens qu'il faut autre chose que la beauté et l'esprit pour inspirer un véritable amour.
--Ah! vous avez fait cette découverte? dit en souriant la princesse.
Pierre garda le silence et rougit. Heureusement Sophie n'eut pas l'idée de lui demander depuis quand, car il eût été bien honteux d'avouer que cette conviction datait de l'instant même.
--Vous auriez épousé Dosia sans l'aimer, sachant qu'elle ne pourrait pas vous procurer le vrai bonheur?
--Mais, princesse, puisque je l'avais enlevée! répéta Pierre pour la troisième fois.
Sophie tendit la main au jeune officier.
--Allons, monsieur Pierre, dit-elle, vous êtes un preux! mais, ajouta-t-elle en retirant sa main, bénissez le ciel de n'avoir pas poussé l'épreuve jusqu'au bout. Il est heureux pour elle et pour vous que l'affaire se soit terminée si brusquement, car si elle n'est pas la femme de vos rêves, vous n'êtes pas non plus le mari qui lui convient.
--A quel infortuné, à quel condamné à perpétuité destineriez-vous cette fantasque jeune personne?
--Ah! voilà! fit la princesse avec son sourire énigmatique; je n'en sais rien, mais pour guider cette barque indocile, il faudrait un pilote plus sage que vous.
Platon arrivait, suivi d'un paysan qui portait dans un panier du lait et des verres. On se rafraîchit, et le paysan s'en retourna.
Ou moment où la princesse se levait pour continuer sa promenade:
--Vous êtes bien sûr, dit-elle à Pierre, que le retour de Dosia chez sa mère ne vous a pas laissé de regrets?
--Le plus inexprimable soulagement, princesse, la joie la plus intime et la plus profonde! Je n'ai jamais si bien dormi que cette nuit-là.
--Heureuse prérogative d'une bonne conscience, dit la princesse en s'adressant à son frère. Tu vois devant toi, Platon, l'homme qui n'a jamais connu le remords! Admire-le!...
--Ah! princesse, soupira Pierre, si vous saviez quel bien-être c'était de penser que je l'avais échappé de si près! Grand Dieu! je frémis quand je pense au danger que j'ai couru.
Ils reprirent en plaisantant le chemin du logis, contents tous les trois, pour des motifs très-différents. Le contentement le plus sérieux était celui de Sophie. La princesse, en effet, passait sa vie à chercher de belles âmes, et, quand elle en trouvait, ce qui ne lui arrivait pas souvent, il se chantait dans son coeur un concert à ravir les anges du paradis. Ce jour-là, le concert fut particulièrement brillant.
On ne sait quelles paroles mystérieuses échangèrent Sophie et son frère dans un aparté, mais tout le long de la route, en revenant au camp, Platon ne fit que fredonner des airs d'opéra. Pierre Mourief ne dit pas un mot et fuma huit cigarettes.