XV

L'automne était venu; malgré les efforts des jardiniers, les feuilles mortes, éparpillées par les vents d'octobre, couvraient le lac de taches jaunes et rousses; Tsarkoé-Sélo était presque désert; les fonctionnaires attachés à la cour continuaient seuls è loger dans les maisons de bois, si riantes en été avec leurs péristyle de verdure, si tristes, quand vient l'hiver, avec leur mobilier de perse dont les fleurs bigarrées semblent grelotter sous la bise qui se glisse par les portes mal jointes.

A son retour, la princesse fixa ses pénates à Pétersbourg. Platon trouva un moment pour aller la voir, mais Mourief n'osa pas accompagner son ami. La liberté, le désoeuvrement de la vie d'été avaient pu autoriser de fréquentes entrevues; mais, en ville, la princesse, absorbée par ses relations, ses devoirs mondains, verrait-elle du même oeil les visites du jeune officier?...

S'examinant à la loupe, Pierre se trouvait laid, gauche, bête, ignorant, et se demandait comment une personne aussi distinguée que la princesse Sophie avait pu supporter sa conversation.

Le régiment reprit enfin ses casernements d'hiver, et Pierre, revenu au sein de sa famille après avoir hésité pendant quarante-huit heures franchit pourtant le Rubicon et se rendit chez la princesse Sophie, par une après-midi pluvieuse, afin de la trouver plus sûrement chez elle.

Quatre heures venaient de sonner. Un piano, vigoureusement attaqué, jetait des bouffées de musique dans l'escalier. Pierre se présenta, un peu pâle, le coeur battant très-fort. La princesse recevait,--il entra.

Au fond du grand salon, presque entièrement sombre, car on approchait des jours les plus courts de l'année, deux dames jouaient à quatre mains.

Le piano s'arrêta, la princesse se leva et vint au-devant de son visiteur. Celui-ci, plus troublé qu'il ne convient à un officier de cavalerie,--dans la garde encore!--s'inclina sur la belle main qu'il baisa avec une ardeur comprimée, et se trouva assis auprès de son hôtesse devant une petite table ovale. On apporta une lampe dont l'épais abat-jour rabattait la lumière en cercle étroit sur la table.

La dame restée au piano n'avait pas bougé. Sa présence embarrassait le jeune homme; il ne savait pas ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas dire; trop d'idées confuses se heurtaient en lui; le besoin de sauver les apparences était ce qui surnageait le mieux dans l'océan de perplexités qui l'envahissait. Il parla, à tort et è travers, de l'Opéra italien, du théâtre Michel, de mademoiselle Delaporte et de madame Pasca, se proclama amoureux d'une étoile de septième grandeur apparue depuis huit jours au ciel du ballet, et que, par parenthèse il n'avait pas vue.

La princesse, souriant un peu, les mains placidement croisées sur ses genoux, la tête légèrement inclinée en avant, l'écoutait avec bonté, lui tendant la perche lorsqu'elle le voyait prêt à sombrer, et, ô mortification! n'ayant pas l'air de croire un mot de ce qu'il lui disait.

Un silence se fit. Pierre était à bout de ressources. La dame au piano derrière lui, qui n'avait pas bougé, semblait la personnification du reproche.

--Est-ce que tu ne vas pas bientôt t'en aller? lui disait cette présence impitoyable.

Le malheureux jeune homme ramena ses éperons sous sa chaise, prêt à partir;--il n'y avait pas six minutes et demie qu'il était entré, il avait dit au moins vingt bêtises, et il le sentait d'une façon abominablement claire...

Une aiguë du piano grinça tout à coup bruyamment, sous un coup sec du doigt de la dame muette, donnant un la fantastique è la troupe de farfadets qui persécutait Mourief.

Le jeune homme sursaute, saisit sa casquette blanche et fit le mouvement de se lever... La princesse, son mouchoir sur la bouche, était prise d'un accès de fou rire: jamais Pierre ne l'avait vue ainsi;--Il s'arrêta à moitié fou, halluciné, se demandant si c'était lui ou Sophie qui perdait la tête.

La dame du piano se leva lentement, émergea de derrière le jeune officier, et vint se planter en face de lui sous la lumière de la lampe. La princesse riait toujours, et deux larmes provoquées par un rire irrésistible coulaient sur ses joues.

--Dosia?... s'écria Mourief absolument terrifié. C'est un rêve!

--Dites un songe, mon cousin!

"Je l'évite partout, partout il me poursuit."

--En français, continua-t-elle, ça s'appelle même un cauchemar; mais pas dans les tragédies parce que le mot n'est pas assez noble. C'est un mot mal vu, un mot plébéien, vous comprenez?

Pierre ahuri, fit un signe de tête affirmatif.

--Et vous êtes ici? dit-il en essayant de reprendre un peu d'aplomb.

--Mais, comme vous pouvez vous en apercevoir, mon cher cousin.

La princesse avait repris un peu de sang-froid, mais cette réponse la rejeta au fond de son canapé, riant aux larmes et n'essayant plus de se retenir.

--Pour longtemps?

--Tout l'hiver, mon cousin, pour vous servir! répondit gravement Dosia en ébauchant une révérence à la paysanne.

--Je... je vous en félicite; j'en suis charmé, balbutia Pierre en s'inclinant.

--Ça n'est pas vrai, fit Dosia en secouant sentencieusement la tête et l'index de sa main droite; mais c'est toujours bon à dire. J'excuse votre mensonge en faveur de la politesse de votre intention.

Et elle s'assit en face de lui.

--Rasseyez-vous, monsieur Mourief, dit la princesse qui avait enfin recouvré la parole. Il ne faut pas que cette petite fille puisse se vanter de vous avoir mis en déroute.

En effet, Pierre battait en retraite; sur l'invitation de la princesse il se rassit et recommença à dire des bêtises, mais, cette fois, absolument sans conviction. Au bout de vingt paroles, il s'arrêta net, piteux et effaré.

--Vous pataugez, mon cousin, c'est incontestable, dit Dosia d'un ton modeste; j'attribue cet événement à la joie délirante que vous cause ma présence inattendue, et je me retire.

Elle s'était levée.

--Vous voudrez bien remarquer, ajouta-t-elle, que je parle un français extrêmement classique, que tout adjectif est accompagné de son substantif, et réciproquement. C'est à la princesse Sophie qu'est dû cet heureux changement. Puisse cette fée bienfaisante, en vous touchant de sa baguette, remettre un peu d'ordre dans vos idées grammaticales--et autres,--qui me paraissent en avoir singulièrement besoin!

Elle sortit, non en courant, mais en glissant sur le parquet avec la rapidité silencieuse d'un sylphe. Pierre la suivit des yeux, s'assura que la porte était refermée sur elle et poussa un soupir.

--Chagrin? lui dit doucement la princesse, avec un peu de malice.

--Soulagement! répondit le jeune homme avec élan. Elle me produit un effet très singulier! tant qu'elle est là, il me semble être une cible et avoir en face de moi la compagnie prête à tirer.

--C'est bien un peu cela, repartit la princesse en souriant. Mais pourquoi la taquinez-vous?

--Ah! cette fois, princesse, je vous prends à témoin que ce n'est pas moi...

Sophie sourit d'un air si plein de bonté, de tendresse maternelle, que Pierre, ébloui, la regarda plus longtemps qu'il ne convenait. Elle n'en paru pas choquée.

--Causons maintenant, reprit-elle. Tout ce que vous m'avez dit jusqu'ici ne compte pas. Supposons que vous ne faites que d'entrer. Avez-vous vu mes livres?

Pierre resta encore une demi-heure chez la princesse, et trouva moyen de faire oublier toute les bêtises qu'il avait débitées.

Il eut du mérite car ce n'était pas facile.

Le lendemain, en rencontrant son ami Sourof, Pierre Mourief l'arrêta au passage.

--Traître à l'amitié! lui dit-il, moitié sérieux, moitié plaisant, pourquoi m'as-tu caché que Dosia était chez ta soeur?

--Nous voulions te réserver le plaisir de la surprise.

Pierre secoua doucement la tête.

--Cela ne t'a pas fait plaisir? fit Platon d'un air innocent.

--Tu sais que nous ne pouvons pas nous souffrir!

--Je voudrais bien en être sûr, grommela le jeune sage.

Mourief le regardait, les yeux ronds d'étonnement.

--C'est donc une vérité d'Evangile? reprit Platon en s'efforçant de sourire.

--Absolument! répondit Pierre avec feu.

--Allons tant mieux! vous n'êtes pas faits l'un pour l'autre.

--Oh! non!... soupira Mourief d'un ton apaisé, et j'en bénis le ciel à tous les instants de ma vie.