XVI
Mourief, absolument séduit, voyait la princesse presque tous les jours. Dosia ne le gênait plus. Du reste, le plus souvent il était accompagné par Platon dans ses visites du soir, et la jeune fille n'accordait plus à son cousit que des malices passagères, bien que d'lancées d'une main sûre.
Dosia faisait le thé et ne renversait plus rien. Dans les commencements, il y eut bien quelques petits accidents; mais au bout de quinze jours elle accomplissait ses fonctions en maîtresse de maison émérite. Les tartines de beurre causèrent quelques entailles dans ses jolis doigts, puis elle devint aussi habile è cet exercice que la femme de charge elle-même.
Platon faisait beaucoup causer la rebelle devenue soumise. Il la grondait, et elle recevait ses admonestations avec la douceur d'une colombe.
Un soir, seul avec elle dans la salle à manger, il la chapitrait d'importance avec une sorte d'irritation secrète qui lui venait parfois lorsque Dosia, muette et soumise, écoutais ses reproches avec un recueillement tranquille, avec une sorte de joie apaisée; il avait alors envie de la blesser, de la secouer comme un gamin irrévérencieux. Que pouvait-il reprendre à sa conduite, pourtant? La tenue de la délinquante était irréprochable! Mû par une colère sourde à la vue de ce visage rose, presque souriant:
--Ce n'est pas pour vous faire plaisir que je dis cela! fit-il un peu rudement.
Le visage de la jeune fille se tourna vers lui, doux et lumineux:
--J'aime quand vous me grondez... dit-elle d'une vois extraordinairement harmonieuse.
--C'est pour cela que vous faites tant de...
Platon s'arrêta; il sentait qu'il allait trop loin, que rien ne justifiait son agression.
--Non... c'est que vos gronderies sont la preuve que vous vous intéressez è moi, reprit Dosia avec une candeur qui désarma le censeur farouche; depuis que j'ai perdu mon père, personne ne m'aime assez pour me gronder... La princesse et vous, seuls, avez ce courage... Je sens ce que vous faites; oh! oui, je le sens... et je vous en remercie.
Elle fondit en larmes et n'acheva pas sa phrase. Un mouvement dans l'air qui l'environnait, un frôlement de soie et le frémissement du rideau qui retombait sur la porte indiquèrent à Platon qu'elle avait disparu.
Le jeune capitaine resta troublé. Certes, il s'intéressait à elle! Oui, il l'aimait assez pour la vouloir parfaite, pour la corriger... il l'aimait asses pour la vouloir aimée et respectée de tous!
L'ombre de Pierre Mourief parut dans la porte;--elle était déjà dans la pense de son ami.
La princesse entrait avec lui pour le thé.
Dosia reparut presque aussitôt, et prit sa place devant le plateau chargé de tasses. Ses yeux brillaient d'un feu adouci; une légère teinte de rose plus accentuée sur les pommettes indiquait son émotion récente.
Elle combla la princesse de prévenances et de câlineries pendant le cours de la soirée, évitant même de regarder du côté de Platon. Mais celui-ci sentit jusqu'au fond de son âme ces caresse et ces expressions de tendresse reconnaissante qui s'épuraient en passant par sa soeur avant d'arriver jusqu'à lui... Et ce soir-là il fut presque maussade avec Mourief.
--Qu'est-ce que je t'ai fait? lui demanda celui-ci en le quittant dans la rue.
--Tu m'ennuies avec tes questions, répondit Platon. Est-ce qu'on n'a plus le droit d'être de mauvaise humeur?...
Se repentant aussitôt de sa boutade, il tendit la main au jeune homme.
--Excuse-moi, dit-il; c'est une de mes lunes. Tu sais que je suis quinteux....
--Bon! bon! répondit l'excellent garçon, j'avais peur de t'avoir blessé sans m'en douter...
--Non, sois tranquille; si j'avais quelque chose à te reprocher...
--Le fait est que tu t'y entends! Cette pauvre Dosia... tu n'y vas pas de main morte à la chapitrer!
Platon lui tourna le dos et partit à grands pas.
Mourief pensa que son ami devenait de plus en plus quinteux; mais puis qu'il était comme cela, il n'y avait rien à faire.
Et il alla se coucher.