XXIII

En arrivant sous les ombrages de la haute forêt, la compagnie trouva le thé préparé dans une clairière. Le gazon, semé de petits oeillets roses, offrait le plus moelleux tapis; une grande nappe damassée brillait comme une pièce de satin blanc sur le vert de la pelouse; des jattes de crème douce, des pyramides de gâteaux, de larges terrines en verre contenant du lait caillé recouvert de sa crème épaisse et jaune, entourées de glace pilée pour garder plus de fraîcheur, retenaient les coins de la nappe; d'ailleurs, l'air était parfaitement calme et la chaleur fort supportable, même sur la route. Mille fleurettes odorantes se cachaient dans les taillis, à l'abri des grands parasols de la fougère. En haut dans les panaches des bouleaux, dans le feuillage bruissant des aunes, un merle jaseur jetait parfois sa fusée moqueuse par-dessus les gazouillis confus des oiseaux du bois; de lin en loin on entendait l'appel du coucou résonner avec opiniâtreté, forçant l'attention de l'oreille distraite, pour se taire tout à coup, laissant une sorte de vide dans l'orchestre de la forêt.

Dosia vint à la rencontre des équipages. Elle avait mis pied à terre. Son chapeau à la main, sa traîne sous le bras, elle marchait aussi à son aise que dans le salon de la princesse; mais son joli visage avait perdu la mutinerie caressante qui semblait demander grâce d'avance pour l'épigramme prête à jaillir. Ses cheveux, toujours rebelles, ne flottaient plus en boucles dans un filet sans cesse débordé. Depuis qu'elle avait dix-huit ans, Dosia nattait son opulente chevelure; mais les tresses trop lourdes avaient entraîné le peigne et retombaient bien bas sur sa jupe sans qu'elle en prit souci. C'est ainsi qu'elle apparut à Platon, sérieuse, presque hautaine, triste, avec une nuance d'amertume dans le pli de sa bouche... Non, ce n'était plus Dosia: c'était une femme qui souffrait et qui voulait souffrir en silence.

Cette apparition resta profondément gravée dans le coeur de Sourof. Il sentait que le cerveau de Dosia travaillait.--Qu'allait-il en sortir? Sagesse ou folie? La sagesse mondaine aura-t-elle le dessus? Ou bien une Dosia nouvelle allait-elle se révéler, plus sérieuse et plus digne d'être aimée?

D'un joli mouvement de tête, la jeune fille secoua ses tresses en arrière, et sa gravité parut s'envoler.

On s'assit par terre, et mille folies commencèrent de toutes parts.

Les tasses qui se renversent, les jattes de crème qui ne veulent pas garder l'équilibre, les assiettes passées pleines qui reviennent vides, sans que personne puisse ou veuille dire comment cela s'est fait, toute cette joie folâtre des repas en plein air déborda bientôt autour de la nappe. Les soeurs de Dosia étaient fort aimables en société; elle réservaient tous leurs défauts pour la vie d'intérieur, sous ce prétexte généralement allégué, qu'en famille il n'est pa nécessaire de se gêner.

Dosia donnait le ton à ce tumulte de bonne société; son petit rire argentin retentissait de temps en temps au milieu des groupes, et Platon écoutait avec une joie mêlée d'angoisse ce rire discret, quoique épanoui,--indice d'un esprit libre et gai.

L'esprit détendu, il se laissa doucement bercer par cette symphonie joyeuse des rires humains mêlés à la gaieté printanière de la forêt.

--C'est fini, s'écria Dosia en se renversant dans l'herbe une main sous la tête. Les pieds perdus dans les plis de sa jupe, elle ressemblait ainsi à ces figures d'anges dont le corps se termine par une longue draperie flottante. C'est fini, Pierre! Maman va me gronder horriblement, mais ça m'est égal, tant pis pour les convenances! Je ne puis dire toi à Sophie, que je ne connais bien que depuis un an, et vous à son mari que j'ai connu toute ma vie. J'ai fait ce que j'ai pu pour obéir à ces convenances... J'y renonce, c'est trop difficile!

Pendant que les fiancés riaient et que madame Zaptine ébauchait une semonce, Platon se leva brusquement. Quelques-uns étaient déjà debout, car le repas touchait à sa fin.

--A moins que la Sagesse en personne ne s'y oppose, dit Pierre, coupant irrévérencieusement la parole à sa tante, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai.

Les yeux de Sophie errèrent un instant de son frère à Dosia.

--Je n'y vois point de mal, dit-elle en souriant; mais son regard trahissait une vague inquiétude.

D'un bond elle fut sur pied, et, quittant ce groupe, elle fit quelques pas du côté opposé où Platon portait ses méditations, puis s'approcha d'un tronc d'arbre situé près de la route, à l'extrémité de la clairière. De cette place, elle entrevoyait, au tournant du chemin capricieusement dessiné par la fantaisie des chariots, la masse sombre des équipages et les robes plus claires des chevaux qu'on n'avait pas dételés.

Elle jeta un coup d'oeil de ce côté, puis s'adossa tristement à la vieille écorce rugueuse qui avait reçu les pluies et les neiges de tout un siècle. Elle ne pleura pas... Le matin elle avait dépensé toutes ses larmes; debout, les mains pendantes, elle regardait la terre; une ombre se dessina sur le sentier; elle leva la tête. Platon, revenu, redevenu devant elle, étudiait sa physionomie mobile. Elle ne parut point surprise de le voir.

--Je voudrais être morte dit-elle avec douceur, sans autre expression qu'un peu de fatigue; c'est difficile de vivre!

Frappé au coeur, il garda le silence un instant.

--La vie est longue heureusement, commença-t-il avec un vague sourire. On a le temps de changer....

Le regard de Dosia arrêta sa plaisanterie innocente, qui lui parut sonner aussi faux qu'une cloche fêlée.

--C'est trop difficile de vivre! répéta Dosia en secouant tristement la tête. Il faut pourtant tâcher de s'y habituer! Mais c'est ennuyeux!...

Elle se détacha avec effort du tronc qui la soutenait et s'éloigna. Sa jupe froissait les hautes herbes en passant; toute sa figure délicate et fragile s'élançait svelte et menue comme un des troncs de bouleaux qui l'environnaient... Platon eut envie de l'atteindre, de l'enlever de terre et de lui dire:--Vis pour moi!

--Dosia! cria Mourief de ce ton chantant que les paysans emploient pour s'appeler de lin dans les bois; Dosia, veux-tu que je t'amène ton chevalier français?

--Oui, s'il te plaît, répondit-elle.

Platon retomba dans le gouffre de ses perplexités.

Pierre amena la pauvre bête, douce comme un mouton quand Dosia ne s'en mêlait pas.

--Veux-tu que je lui fasse franchir le fossé? dit-il à sa cousine; tu le monteras sur la route.

--Pourquoi? fit Dosia; il est très-bien ici.

A peine Pierre avait-il eu le temps de vérifier l'étrier que, s'aidant de la main qu'il songeait à peine à lui tendre, la jeune fille était en selle. Il arrangea les plis de sa jupe autour de ses pieds mignons, pendant que Platon, en proie à toutes les rages de la jalousie, se demandait s'il fallait ouvrir les yeux à sa soeur.

Mourief tourna vers lui son visage honnête.

--Elle va se casser le cou! dit-il à Platon en clignant de l'oeil.

Dosia lui allongea un léger coup de cravache qui fit tomber sa casquette blanche dans l'herbe, et rit une seconde; puis, rassemblant son cheval sans prévenir personne, elle sauta le fossé, large de quatre pieds, et arrêta sur place Bayard frémissant d'un si bel exploit.

--Ce ne sera pas encore pour cette fois, dit-elle en flattant le cou de son cheval. Nous ne périrons pas ensemble. N'est-ce pas, mon ami?

Elle prit doucement les devants sans faire de poussière, pendant que le reste de la société s'entassait dans les équipages.