XXIV

Au retour, Dosia ne s'isola point de la compagnie; trottant paisiblement, tantôt à côté du drochki, tantôt auprès de la calèche, elle fit preuve d'une bonne grâce, d'une amabilité que sa mère ne lui connaissait pas.

--Comment! chère princesse, disait madame Zaptine émue jusqu'aux larmes, c'est à vous que je dois ce changement? C'est vous qui avez fait de ma sauvage Dosia cette aimable jeune fille?

--Il est bien resté un peu de l'ancienne Dosia au fond, tout au fond, répondait la princesse en souriant.

Mais madame Zaptine n'entendait pas qu'on dépréciât sa fille; et l'objet de ses commentaires continuai à trotter modestement è l'anglaise et à charmer l'assistance par ses réflexions judicieuses, si bien que ses soeurs, stupéfaites de cette nouveauté, oubliaient positivement d'en être jalouses.

Le chemin de retour suivait le bord de la rivière. A quelque distance, sur l'autre rive, un village étageait ses maisons de bois, les unes noircies par le temps, les autres toutes neuves, rousses et dorées. Le soleil, déjè bas, envoyait au visage des promeneurs des rayons presque horizontaux, et les ombre s'allongeaient démesurément sur le sol.

Dosia s'amusait à trotter dans l'ombre des chevaux de la calèche. Tout le monde était un peu fatigué, et les conversations languissaient.

La rivière coulait assez vite, bleue et profonde. A quelque distance devant eux, deux ou trois perches annonçaient un gué. Beaucoup de rivières, très-hautes au printemps, n'ont plus, en été qu'un filet d'eau: les gués alors sont praticables à pied; mais la saison n'était pas assez avancée pour qu'il en fût ainsi.

Un paysan, conduisant une télègue attelée d'un seul cheval, descendit du village sur la rive opposée et entra dans l'eau, suivant la ligne tant soit peu problématique indiquée par les perches.

Les équipages s'arrêtèrent pour voir comment il opérerait ce passage assez périlleux. Le goût des spectacles est si naturel è l'homme, que nul ne hait un peu d'émotion pour le compte d'autrui.

Le cheval du paysan ne témoignait pas d'un empressement prodigieux à prendre le bain froid que lui préparait son maître; il ne se décida qu'après avoir bien renâclé pour protester de son mieux. Voyant qu'il n'était pas le plus fort, cependant, il avança de quelques pas, puis s'arrêta. Le paysan le laissa souffler un moment.

--L'eau est haute, dit madame Zaptine; il aura quelque peine à s'en tirer.

--Le gué est-il dangereux? demanda Platon.

--Non... Quand on le tient, l'eau ne dépasse guère le poitrail; mais si on le perd, le lit de la rivière descend rapidement, et alors il faut nager.

Le paysan s'était remis en route; le cheval avançait avec méfiance, flairant l'eau; la charrette glissa rapidement... L'homme eut de l'eau jusqu'à mi-corps; le cheval nageait et semblait vouloir se débattre dans son harnais.

--Que Dieu me sauve! cria le paysan avec angoisse.

--Il a perdu le gué! s'écria-t-on tut d'une voix.

Dosia, les sourcils un peu froncés, les narines dilatées, regardait de tousses yeux, mais n'avait pas encore dit un mot.

D'un geste de chasse, serré et rapide, elle ramena sur le devant de la selle les plis traînants de sa jupe d'amazone, cingla Bayard de sa cravache et prit le petit galop.

--Dosia! cria sa mère. Où vas-tu?

Une demi-douzaine de cris effarouchés partirent des équipages; les deux jeunes gens sautèrent sur la route. Mais Dosia était déjà dans la rivière. Bayard connaissait le gué, lui, et n'avait garde de se tromper. Il avançait vaillamment, flairant l'eau non par crainte, mais par précaution.

Quand Dosia fut au milieu de la rivière, une toise environ la séparait encore du cheval en détresse qui battait l'eau de ses pieds; la charrette avait presque disparu; le paysan invoquait tous les saints du paradis. La jeune fille hésita un moment; puis, esquissant un signe de croix rapide, elle quitta le gué; Bayard prit la nage, et ils firent tous deux un plongeon formidable.

Un cri d'effroi retentit sur le rivage. Les deux jeunes gens avaient jeté bas leurs uniformes et s'apprêtaient à entrer dans l'eau.

--Ce n'est pas la peine! cria Dosia. Avec l'aide de Dieu!...

Elle allongea le bras, saisit la bride du pauvre bidet affolé, qui obéit, sentant le salut. Bayard, bien dirigé, retrouva le gué, reprit terre, et, un instant après, les deux chevaux, la charrette et Dosia elle-même, tout ruisselants, arrivaient au rivage, semblables à la cour de Neptune.

Le paysan se confondait en remerciements et en excuses.

--Tu mourras de froid, Dosia! criait madame Zaptine. Il faut avoir perdu la tête! Cette enfant me fera mourir...

Pendant qu'elle gémissait, Dosia était déjà loin. Bayard l'emportait vers la maison, du plus vigoureux galop qui fût dans ses moyens.

Personne ne souffla mot, durant le trajet, dans les deux équipages. Chacun avait trop à faire avec ses propres pensées. Les cochers n'avaient pas eu besoin d'ordres pour mettre leurs équipages ventre à terre, tandis que les yeux des promeneurs suivaient la trace du passage de Dosia marquée par un filet d'eau non interrompu dans la poussière.

Enfin les chevaux hors d'haleine s'arrêtèrent devant le perron.

Malgré la hâte générale, Platon fut le premier dans la salle à manger, et le premier objet qui frappa ses yeux fut Dosia, déjà déshabillée et revêtue d'un grand peignoir de flanelle appartenant à sa mère.

Elle était debout, très-pâle et tremblant de froid. La masse de ses effets mouillés gisait sur le plancher devant elle.

--Je n'ai pas pris la pine de monter, maman, dit-elle en voyant sa mère: on m'a mis vos habits. Voyez comme c'est drôle!

Elle riait, mais ses dents claquaient, quoi qu'elle en eût.

On la coucha sur un canapé; on la roula dans une chaude couverture malgré ses protestations, et le samovar, grâce aux soins des domestiques intelligents apparut aussitôt. Dès la seconde tasse de thé bouillant, Dosia cessa de trembler, et la couleur revient à ses joues.

Alors madame Zaptine, jusque-là fort inquiète, entama un sermon.

--Maman, dit la jeune fille, en lui coupant peu cérémonieusement la parole, mon père m'a enseigné qu'il faut toujours secourir son semblable, même au péril de sa vie; or, il n'y avait aucun péril. Bayard connaît le gué comme pas un;--nous l'avons passé cent fois à nous deux.

--Et la fluxion de poitrine, malheureuse enfant?

--Cela s'attrape aussi au bal, répondit philosophiquement Dosia; et alors cela ne profite à personne. Maman, s'il vous plaît, donnez-moi encore une tasse de thé.

Il fallut bien terminer là cette semonce. Mais Dosia avait une idée, et elle tenait à la mettre à exécution.

--N'est-ce pas, maman, que Bayard s'est bien conduit?

--J'avoue, dit madame Zaptine, que je n'attendais pas cela de lui.

--C'est que vous l'avez toujours méconnu, maman. Il a sauvé son semblable, Bayard. Aussi il mérite une récompense, n'est-ce pas?

--Certainement; veux-tu que je lui fasse donner double ration d'avoine?

--Un picotin d'honneur? Oui, c'est gentil; je vous remercie pour lui, maman, mais je voudrais autre chose.

--Quoi donc?

--Il ne faut plus qu'il traîne le tonneau, maman! C'est un vrai chevalier, vous ne pouvez plus vouloir l'avilir.

Au milieu des rires de la société, madame Zaptine déclara solennellement que Bayard serait désormais dispensé du service domestique. Mais ce n'était pas assez qu'une promesse; il fallut convoquer les cochers et leur intimer l'ordre de ne plus chagriner la bonne bête.

Quand ils furent sortis:

--Je suis très-contente, maman, dit Dosia, je vous remercie. Il me semble qu'à présent je dormirais bien.

--On va te porter dans ta chambre, fit la mère, pleine de sollicitude.

--Me porter! s'écria Dosia en éclatant de rire, me porter comme une corbeille de linge qui revient de la buanderie?... oh! non, j'irai bien sur mes deux pieds!

Elle se leva, rejeta au loin la couverture, dont le pan tomba dans la tasse de sa soeur, et se tirant avec une dextérité merveilleuse de son peignoir deux fois trop long, elle se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, elle se retourna et adressa aux assistants une révérence collective.

--Bonsoir! dit-elle; soupez de bon appétit; moi, je meurs de sommeil.

Son regard évita celui de Platon qui ne l'avait pas quittée depuis qu'il était entré, et l'on entendit son rire dans l'escalier qu'elle avait peine à monter, embarrassée par ses vêtements.