XIX

--Tu ne sais pas, ma chère! un homme qui est capable de porter des fleurs à une fiancée morte, après trois ans! Mais c'est un roman, bien mieux, un rêve! Cela n'arrive pas, ces choses là!

--Tu as bien raison, Marianne, cela n'arrive pas! répondit la sage Véra; aussi je ne crois pas un mot de cette histoire.

--Mais alors, qu'aurait-il fait de ses fleurs?

Véra fit une moue significative.

--Des fleurs, dit-elle, voilà en vérité quelque chose d'un placement bien difficile! il ne manque pas à Pétersbourg de dames de toute espèce, disposées à les accepter.

--Des fleurs, un bouquet, oui! Mais une couronne, une couronne blanche encore!

--Le fait est, repartit Véra, qu'une couronne blanche ne peut guère s'offrir qu'à une personne adorée en secret et perchée sur un haut piédestal, plus que la colonne d'Alexandre.

--Voyons, Véra, tu me taquines, et ce n'est pas gentil, quand tu vois que cela m'intéresse...

--Oh! si M. Dournof t'intéresse, je ne dirai plus rien, tu peux y compter.

--Il m'intéresse, eh bien, oui, il m'intéresse, certainement; cette fidélité de chien du Louvres m'intéresse, j'en conviens. Je croyais que cela n'arrivait que dans les romans.

--Bah! fit Véra, c'est bien porté, cela pose un homme!

--Fi!

Marianne scandalisée se leva et fit deux tours dans sa chambre, lieu de cette causerie intime.

--La preuve que cela pose un homme, c'est que tu t'occupes déjà de ce beau monsieur, que sans cela, tu n'aurais pas regardé! Est-il joli garçon au moins?

--Je n'en sais rien, fit Marianne en boudant.

--Peut-on le voir?

--Il vient dîner ce soir.

--Très-bien. Alors je viendrai prendre le thé. Je suis curieuse de le voir en chair et en os, cet homme fidèle à un souvenir qui date de trois ans. Comment s'appelait-elle, cette jeune fille?

--Je ne sais pas... je veux le savoir, dit tout à coup Marianne avec résolution.

--Moi aussi, je veux le savoir, d'autant mieux que je n'y crois pas. Je le saurai, sois sans inquiétude.

--Comment?

--Nous avons à la chancellerie un vieux madré d'huissier qui sait tout; avec le jeune homme nous lui ferons trouver tout ce que nous voudrons.

Mademoiselle Véra, qui était la fille de l'aide du ministre,--fonction officielle inconnue en France, mais très-recherchée en Russie, car elle donne beaucoup de pouvoir avec un peu de responsabilité, tout en permettant de déployer les capacités que l'on possède,--mademoiselle Vèra s'en alla, en engageant son amie à soigner sa toilette.

Marianne lui adressa une grimace pour adieu, et, restée seule, fit quelques pas d'un air boudeur, puis elle s'assit devant sa glace, et, appelant sa femme de chambre, se mit à soigner sa toilette.

Marianne était une jolie blonde de dix-sept ans; son teint nacré, ses yeux semblables à des fleurs de lin, sa stature élégante et mignonne lui auraient donné quelque ressemblance avec une belle petite poupée anglaise, sans l'extrême vivacité de ses regards et la pétulance de ses mouvements. Sa mère l'avait baptisée: "Perpetuum mobile", et non sans raison.

La fille d'un ministre est toujours entourée d'adorateurs, quand même elle serait laide et sotte à faire peur; mais, simple mortelle, Marianne aurait été fêtée quand même, pour sa grâce mutine, sa bonne humeur inégale, ses bouderies coquettes, pour ses qualités et pour ses défauts. Bien des jeunes gens et pas mal de gens moins jeunes aspiraient ouvertement à la conquête de son adorable petite main capricieuse et potelée. Marianne les tenait tous à égale distance.

Quand nous disons égale distance, ce n'est qu'une métaphore; la distance entre eux était toujours extrêmement inégale, mais la jeune fille arrivait toujours à rétablir un équilibre parfait, en recevant mal aujourd'hui celui qu'elle avait le plus choyé la veille; le préféré du jour, en échange, était certain d'être mal reçu le lendemain. C'est ainsi que Marianne entendait et pratiquait l'équité.

Tout en bouleversant ses tiroirs pour y trouver une toilette à son goût, la jeune fille se livrait à des réflexions extraordinairement sérieuses, pour elle, du moins, et l'objet de ses pensées s'était autre que Dournof.

Une fidélité de trois ans à un cercueil, cela ne n'était jamais vu que dans les romans; mais le héros de cette légende invraisemblable existait, en propre personne; elle l'avait vu, elle allait le revoir! Quelle aventure? Marianne arrangea aussitôt un petit roman et se représenta l'histoire des deux amants. Il avait vu Antonine dans une fête, et s'était aussitôt épris d'elle; il l'avait demandée et obtenue; puis, la veille des noces, une maladie foudroyante, un accident peut-être, avait enlevé la fiancée déjà parée du voile nuptial, et le fiancé inconsolable avait voué toutes ses tendresses au souvenir de son bonheur perdu...

--La femme qu'il aimera, pensa la jeune fille, sera sûre d'être bien aimée. Une seconde réflexion suivit naturellement celle-là:

--Ce ne sera pas facile de lutter contre un souvenir consacré par un tel culte!

Puis, une troisième réflexion aussi juste et non moins logique que les deux autres:

--Quelle gloire il y aurait à supplanter un tel souvenir, à prendre la place de cette ombre adorée, à faire oublier la morte!

Une dernière pensée, moins clairement formulée, conclut la série:

--Est ce que ce serait très-difficile?

C'était incontestablement très-difficile. Aussi Marianne cessa-t-elle de fouiller dans ses tiroirs, pour plonger ses deux mains dans l'épaisse toison dorée qui bouclait sur son front. Mlle releva au bout de quelques instants sa tête ébouriffée, et s'appliqua sur-le-champ à se composer devant le miroir une coiffure d'enfant naïve qu'elle réussit. Son plan était fait.

Pendant le dîner que présidait moralement madame Mérof et virtuellement sa fille, Dournof ne fit guère attention qu'aux hommes éminents invité ce jour-là. C'était pour lui une chose trop nouvelle et trop importante, que d'entrer ainsi en relation avec des personnalités illustres dont il n'avait connu que les noms: il n'avait garde de laisser errer ses yeux ou son esprit ailleurs que sur ce qui l'intéressait si fort. Mais lorsque, le repas terminé, la compagnie se fut dispersée dans les salons, le jeune homme un peu fatigué par la tension extraordinaire que son esprit venait de subir, se laissa aller à la douceur paresseuse de se voir admis de plain-pied dans ce monde des sommités officielles, d'où l'on ne sort plus, quand on est arrivé à en faire partie.

Il admira les tableaux, le mobilier de bon goût, la toilette élégante de quelques femmes, amies de madame Mérof, et ses yeux se posèrent enfin avec plaisir sur mademoiselle Marianne, qui s'était mise en face de lui, à quelque distance.

Elle lui tournait presque le dos,--mais elle le voyait dans une glace; lui ne pouvait la voir que lorsqu'elle se retournait. Par le plus grand des hasards, elle avait à chaque instant occasion de tourner du côté du jeune homme son visage charmant et son buste élancé. Les cheveux mutins, lissés soigneusement, ondaient sur le front pur de la jeune tille; la robe décolletée tombait des épaules avec une grâce Angelique; on eût dit une âme quittant son enveloppe terrestre; pas de bijoux; une simple croix d'or attachée à une chaîne imperceptible; pas de rubans, rien que de la mousseline blanche: un nuage!

--Le ministre a pour fille une fort jolie personne! se dit Dournof; puis il n'y pensa plus. Mais au bout d'un instant, ses yeux retournèrent à l'objet qui les attirait naturellement. --Elle a l'air d'une charmante enfant, se dit-il encore.

Comme si Marianne avait deviné sa pensée, elle se leva doucement: sa pétulance ordinaire était fort modérée ce jour-là; --et elle vint se poser comme un oiseau tout près de Dournof, avec un geste penché qui la rendait adorable.

--Nous excuserez-vous, messieurs? lui dit-elle d'une voix claire, pleine de tendresse et d'humilité.

--Pardon... je ne comprends pas... je ne crois pas, mademoiselle, avoir rien à excuser...

--Oh! si! reprit la jeune fille; mon père et moi, nous vous avons fait de la peine, l'autre soir, au théâtre... je l'ai bien vu. Si vous saviez combien je l'ai regretté!... Si j'avais su, monsieur, croyez-le... de tels souvenirs sont sacrés, même aux indifférents... et... j'espère que vous aurez vu la une étourderie..

Dournof avait d'abord froncé le sourcil, cette allusion à ses sentiments les plus intimes lui avait produit l'effet d'un coup de canif; mais la jeune fille s'embrouillait si gracieusement dans ses phrases; elle mettait tant d'ingénuité à ses excuses naïves, et enfin le mot étourderie était si comique, appliqué au ministre Mérof, qu'il ne put s'empêcher de sourire.

--Ce n'est pas la peine d'en parler, dit-il de très bonne grâce.

Ce n'était pas là le compte de Marianne: elle espérait bien "en parler", au contraire. Elle revint à la charge par un chemin détourné.

--Chez qui aviez-vous pris ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle.

Dournof nomma le jardinier.

--J'espère qu'elles sont arrivées encore fraîches? Alliez-vous loin!

--A Pargolovo, répondit Dournof, non sans un mouvement intérieur qui ressemblait à la honte. Parler de la tombe d'Antonine dans ce salon brillamment éclairé, avec une jeune fille qu'il ne connaissait pas la veille, en toilette de bal.--Mais depuis quelque temps, tout était singulier autour de lui.

--Si loin! et il faisait si froid! Cela vous fait honneur, monsieur.

Ne sachant que répondre, Dournof regarda son interlocutrice; celle ci à son tour leva sur lui un regard plein de déférence, d'admiration, d'une tendre pitié,--un de ces regards par lesquels une femme déclare qu'elle trouve fort supérieur l'homme qui lui parle.

Dournof en fut sinon ému, au moins touché. Le monde l'avait si peu gâté jusque-là!

--C'est une bonne enfant, se dit-il: et véritablement elle est bien jolie. Quelle candeur!

Eh bien, oui! c'était vrai! Marianne était candide! Elle jouait de bonne foi la petite comédie; pour employer une expression de l'argot parisien qui rend exactement son état d'esprit, elle croyait que "c'était arrivé". Elle éprouvait réellement une tendre compassion pour ce jeune homme si cruellement éprouvé. Avant tout elle voulait connaître son histoire, et ne s'était pas demandé ce qu'elle ferait quand elle la saurait; mais elle était prête en ce moment à tout souffrir pour la connaître,--même les reproches de sa mère, qui la gronderait certainement d'être restée si longtemps à causer avec un homme qu'elle connaissait à peine.

--Vous êtes bien heureux, monsieur, dit Marianne en poussant un soupir.

Dournof la regarda avec étonnement; il ne se savait pas au sein d'une félicité telle qu'elle pût exciter l'envie d'une jeune fille riche et haut placée.

--Pourquoi? dit-il surpris.

Marianne se leva sans répondre et disparut.

Dournof se demanda pendant une demi-minute ce que cela voulait dire, et reconnut qu'il ne trouverait pas tout seul. Cette parole en l'air, jetée par Marianne, comme on jette un écu, pile ou face, retomba sur son imagination, et y fit une empreinte.

--Pourquoi suis je heureux? se demanda-t-il encore le soir, lorsque, rentré chez lui, il récapitula sa journée. Et cette question, irritante parce qu'elle était une énigme, se présenta plus d'une fois à son esprit pendant les jours qui suivirent.

De son côté, Marianne se disait en se déshabillant devant son miroir:

--Eh bien, mais il me semble que ce ne serait pas si difficile!