XX

Le surlendemain matin, mademoiselle Mérof était à peine assise devant le piano, qui sous ses mains délicates subissait tous les jours quelques heures de tortures, lorsque son amie Véra en tra d'un air triomphant. Après avoir échangé nombre de caresses entremêlées de taquineries amicales, les jeunes filles s'assirent sur une causeuse, loin des portes, et conséquemment des oreilles indiscrètes.

--Je sais tout! chuchota Véra dans l'oreille de son amie.

--Quoi, tout? fit Marianne de l'air le plus innocent.

Véra agita négativement son doigt devant son petit nez rose un peu camus.

--Ce n'est pas à moi que l'on en fait accroire! signifiait ce geste ironique.

Marianne baissa les yeux, se mit à rire, et tiraillant sa compagne par la chaîne de montre qui retombait sur sa robe:

--Dis-moi ce que tu sais, fit-elle d'un air soumis. Véra, fière de ses avantages, prit une physionomie de barde ossianique.

--Nous sommes, dit-elle, d'une famille obscure, mais honnête. Nous avons aimé deux ans.....

--Deux ans! interrompit Marianne en levant les yeux au ciel. Il y a donc des gens capables d'aimer deux ans!

--Deux ans, reprit Véra sans se déconcerter,--une jeune fille de moyenne noblesse.

Son nom?

--Mademoiselle Karzof

--Ça m'est bien égal, c'en son petit nom que je veux savoir.

--Je l'ignore, avoua Véra, non sans confusion. Mon vieux scribe ne s'en est pas informé.

Marianne fit la moue; Véra reprit son discours sans y faire attention.

--Les parents de mademoiselle Karzof voulaient un gendre riche et gradé; ils refusèrent leur fille à ce... ce beau jeune homme.

La conteuse regardait Marianne du coin de l'oeil: celle-ci ne sourcilla pas.

--Et la jeune demoiselle, qui, parait-il, aimait éperdument ce monsieur, fit exprès d'attraper la phthisie galopante.

--Oh! mon Dieu! s'écria Marianne en frissonnant. Et elle est morte?

--Elle est morte, trois mois après; les parents avaient consenti au mariage, naturellement lorsqu'il n'était plus temps.

Marianne découragée avait laissé tomber ses mains sur ses genoux.

--Mais c'est un roman! C'est impossible! ces choses-là n'arrivent pas!

--C'est arrivé, cependant! fit observer Véra.

--Comme il doit l'aimer! Ah! que ce sera difficile!

--Quoi?

Marianne secoua la tête et ne répondit pas.

--Tu ne vas pas, je suppose, t'amuser à tenter ce pauvre veuf? dit Véra.

--Pourquoi pas?

La jeune enthousiaste prononça avec énergie ce mot qui ouvrait les hostilités.

--Pourquoi pas? reprit-elle; ce pauvre veuf qui n'a pas été marié n'a connu que les chagrins de la vie: ne serait-ce pas une tâche noble et utile de lui en faire apprécier les douceurs?

--Comment, tu l'épouserais?

--Certainement! fit glorieusement Marianne, tout enflammée de charité, et peut-être aussi de coquetterie.

Véra se tut, et regarda le parquet d'un air soucieux.

--Tes parents n'y consentiront pas, dit-elle enfin.

Marianne haussa les épaules.

--L'exemple de la première... de mademoiselle Karzof servira bien à quelque chose, dit-elle à demi-voix.

--Mais si lui ne veut pas? Si le souvenir de la fiancée est plus fort que toi?

La fille du ministre haussa les épaules une seconde fois, et se regarda dans la Psyché qui lui faisait face. Son image délicieuse lui renvoya le sourire orgueilleux qui éclairait son visage.

--Ah? dit Véra en se levant. Dans deux jours tu n'y penseras plus!

--Ecoute-moi bien, dit Marianne, dans six semaines il sera amoureux de moi.

--Quelle idée! C'est impossible! Mademoiselle Karzof était une personne sérieuse, un peu exaltée... Soit dit sans te blesser, tu es exactement tout le contraire... Comment peux-tu croire...

La contradiction excitait au plus haut point l'esprit volontaire et frivole de Marianne. Elle fit un geste de colère.

--Dans six mois, dit-elle, je serai madame Dournof.

Véra se mit à rire.

--Dans six mois, dit-elle,-- ou j'épouserai le vieux général Boum.

Ce général Boum, de son nom Antropos, célibataire incurable, privé d'un bras et d'une oreille par un des boulets de Sébastopol, était une sorte de croque mitaine pour les enfants de cinq à sept ans.

Les deux amies, d'accord pour rire, ratifièrent par mille folies cette déclaration solennelle, et le piano chôma ce jour-là.

Dournof était souvent appelé par ses devoirs chez le ministre qui l'avait pris en affection la bonne madame Mérof, qui avait appris la triste histoire de son premier amour, l'accueillait amicalement sans arrière pensée.

De toutes les maisons où il était reçu, celle du ministre était la plus cordiale et la plus hospitalière: il y revint souvent, si bien que la veille des Rois il se trouvait faire partie d'une joyeuse société de jeunes gens et de jeunes filles, invités à y tirer les sorts du nouvel an.

Madame Mérof avait recueilli tous les souvenirs de la jeunesse, et ceux d'une vieille femme de charge allemande, pour trouver de nouveaux sorts à consulter, de sorte qu'on avait réuni une riche galerie de superstitions. Rien n'y manquait: le plomb fondu, les coquilles de noix, le grand alphabet suspendu où, à l'aide d'un bâton, on cherche des initiales aimées,--non sans avoir eu préalablement le soin de se faire nouer sur les yeux un épais bandeau; les pommes rouges et jaunes dont la pelure forme une lettre majuscule quand on la laisser tomber derrière son épaule gauche, cela et mille autres ressources s'offraient à la curiosité juvénile des invités.

Toute la société se réunit de bonne heure: bien des intérêts cachés devaient se débattre ce soir-là; plus d'un amoureux timide attendait, pour faire sa demande, que le sort habilement consulté lui permit de supposer que ses paroles seraient favorablement accueillies. Il est si facile, en effet, d'aider un peu la destinée indécise! On soulève un coin du bandeau pour ne pas se tromper de majuscule, on pousse la coquille de noix, on défigure une lettre mal formée par la pelure de pomme... Et le destin ne s'en montre que plus clément aux jeunes consultants.

On commença par danser bien et dûment quelques quadrilles: mais la danse n'était pas la grande affaire de la soirée; l'entrain manquait visiblement, et l'on attendait avec impatience l'heure où le sort doit être consulté.

A onze heures, sous les auspices de madame Mérof, un immense bassin d'argent, d'un mètre environ de diamètre, fut apporté plein d'eau. Une corbeille l'accompagnait, pleine de coquilles de noix dorées. La moitié de ces coquilles portait une petite bougie de cire rose, et l'autre moitié des bougies de cire bleue.

Celles-ci représentaient les cavalier, les autres étaient pour les dames.

Chacun choisit une coquille inscrivit son nom au crayon sur un tout petit morceau de papier roulé qu'on glissa au fond, puis on lança la petite flottille sur le bassin, non sans avoir allumé les bougies; madame Mérof, avec un grand bâton d'ivoire remua trois fois l'eau du bassin, et les frêles embarcations se balancèrent sur l'onde agitée.

C'était un curieux spectacle que celui de toutes ces jeunes têtes penchées sur le bassin: il y avait là une douzaine de jeunes filles et autant de jeunes gens. En mère prudente, madame Mérof avait soigneusement trié ceux-ci: il n'en était aucun qui ne fût irréprochable. Ces jeux finissent trop souvent par des mariages pour que la plus grande prudence ne soit pas nécessaire. Mais la liberté relative que l'éducation russe laisse aux jeunes filles autorisait ce genre de divertissement, qui, sous les yeux d'une mère intelligente, ne pouvait pas être dangereux.

Les têtes brunes ou blondes, éclairées d'en bas par la lueur des petites bougies, suivaient attentivement les moindres oscillations des coquilles dorées qui devaient finir par s'aborder entre elles. Comme chacun suivait la sienne des yeux depuis la grande opération du lancement, il s'agissait de savoir si le hasard réunirait des indifférents ou des amis.

Toutes les fois qu'une bougie bleue en abordait une rose, c'étaient des rires, des cris, de joyeuses exclamations. Madame Mérof avait eu soin d'ajouter à la flottille qui représentait les assistants, une autre escadre de coquilles argentées qui portaient les noms de héros et d'héroïnes fameux dans l'histoire ou dans la légende. De la sorte, les allusions trop directes se trouvaient mitigées. On riait encore beaucoup plus lorsqu'une embarcation en accostait une autre de la même couleur; mais au bout de quelques minutes, Marianne déclara que "ce n'était pas sérieux". D'une main agile elle repêcha les héros et leurs compagnes, et ne laissa subsister que les embarcations sérieuses. Le jeu recommença, et l'assemblée redoubla d'attention.

A deux ou trois reprises, le hasard vint donner raison à quelques petits commérages, qui durant l'hiver avaient passé d'une oreille à l'autre. La barque d'un jeune porte enseigne se dirigeait avec tant d'opiniâtreté vers celle d'une cousine de Marianne, que tous les deux, devenus pivoine, ne purent se soustraire aux railleries de l'assistance.

Jusque-là, Marianne avait vu son esquif voguer solitaire. Lorsque les barques qui s'étaient abordées furent retirées et que l'espace élargi donna plus de jeu aux espérances superstitieuses, elle appuya ses mains sur le bord de la cuve, et regarda la manoeuvre d'un oeil attentif.

Une grosse coquille qui portait à l'arrière le pavillon du général Boum flottait au milieu du bassin; celle de Marianne allait l'aborder; elle leva les yeux et vit en face d'elle Véra qui souriait malicieusement. D'un geste mutin, elle plongea dans l'eau sa petite main chargée de bagues. Son esquif repoussé violemment alla heurter à l'autre bord une coquille solitaire qui n'avait guère prit part à ce divertissement.

--M. Dournof! cria la voix railleuse de Véra.

--Ce n'est pas de jeu! protestèrent deux ou trois jeunes gens. Il ne faut pas tricher.

--Je ne veux pas du général Boum! fit Marianne d'un ton d'enfant gâté, en détournant de Dournof son visage que nuançait un vif incarnat.

Sa réponse avait désarmé les mécontents, on enleva la cuve pour changer d'amusement. Dournof assistait à ces jeux avec un sourire de philosophe indulgent. Bien qu'il fût jeune, il n'avait guère eu de jeunesse. Le travail acharné de ses plus belles années l'avait trop absorbé pour qu'il prit goût à la vie mondaine. Autrefois, cependant, il aimait le monde, car il y rencontrait Antonine. La danse lui plaisait; il aimait aussi la gymnastique et la nage. Mais depuis qu'Antonine était allée dormir dans le cimetière de Pargolovo, il avait fui la société des jeunes femmes, autant qu'il avait recherché celle des hommes âgés et instruits, où il pouvait apprendre quelque chose.

Le monde qu'il fréquentait jadis n'offrait que peu de ressemblance avec ce qu'il avait sous les yeux; il ignorait ce luxe achevé, ce goût parfait qui fait aujourd'hui de la demeure des riches une sorte de musée; la toilette des femmes étalait aussi d'autres séductions: malgré le goût parfait d'Antonine, il avait toujours régné dans ses habits quelque chose de mesquin qui provenait de sa mère. Ici, les toilettes les plus coûteuses n'étaient pas celles oû le velours et la soie se trouvaient prodigués: dans l'arrangement des plis, dans l'art d'assortir les nuances, se révélait le talent d'une grande couturière qui connaissait sa supériorité et savait la faire payer.

Jamais non plus il n'avait vu traiter avec un tel mépris le satin et les dentelles; dans la manière de traîner sur le tapis le chantilly d'un volant, on distingue la bourgeoisie enrichie de la grande dame née dans de la dentelle de Valenciennes. Les volants de la bourgeoise peuvent être plus beaux, mais elle les ménage et redoute un accroc;--la grande dame ne s'en occupe point, sans pour cela étaler le désordre de celles à qui l'argent ne coûte rien. Il y a là un monde infini de nuances qui se sentent plutôt qu'elles ne se décrivent. Dournof les sentait et s'en laissait pénétrer peu à peu; le charme du luxe et du rang élevé gagnait doucement son âme naturellement noble et faite pour les hauteurs.

La vivacité avec laquelle Marianne avait évité la nacelle du général Boum l'avait fait sourire comme tout le monde; il n'avait pas cessé de sourire en voyant accoster sa coquille. Qu'étaient pour lui tous ces enfantillages! Les vingt-sept ans du jeune président'voyaient de bien haut toutes ces misères! Cependant le sort ayant plusieurs fois uni sa destinée à celle de Marianne, il finit par s'en amuser. Les sortilèges ont de ces malices,--surtout lorsqu'une main charitable leur vient un peu en aide!

La main charitable était celle de Véra. Soit plaisanterie, soit instinct inné de cette vocation si chère aux femmes, celle de marieuse,--elle affectait de ne pas séparer le sort de Dournof de celui de son amie, et ne négligeait pas une occasion de le leur prouver.

Les joues de mademoiselle Mérof avaient gardé leur coloris plus vif; elle apportait à l'examen des sorts une vivacité joyeuse où se cachait peut être un peu de fièvre. Enfin, pour clore la soirée, elle saisit une espèce de jeu de cartes où une multitude de prénoms étaient écrits et se mit à faire le tour de la société en les distribuant. A mesure qu'elle passait, les rires retentissaient derrière elle, car elle avait mêlé à dessein les prénoms des deux sexes, et ils se trouvaient distribués de la façon la plus bouffonne.

Arrivée à Dournof, elle regarda vivement en dessus du jeu; la carte qui portait son nom avait été mise par elle en dessous; en voulant la prendre elle en fit tomber une. Dournof se baissait pour la ramasser...

--Non, non, dit elle, en voici une.

Il prit celle qu'elle lui présentait et lut à haute voix: Marianne.

--C'est celle qui est tombée qui revenait à M. Dournof, fit observer un des mécontents.

Le voisin se pencha et ramassa la carte.

--Antonine, lut-il.

Dournof pâlit et laissa tomber le long de son corps ses bras que l'émotion venait de briser. Marianne comprit aussitôt.

--Je vous demande bien pardon, monsieur, dit-elle à voix basse, j'ignorais le nom qu'elle portait.

Avant que le jeune homme eût repris son sang-froid, elle poursuivait sa ronde, faisant naître partout des exclamations de gaieté ou d'ironie.

Le cercle se rompit; on proposa une mazurka avant le souper, et les couples gracieux voltigèrent bientôt par la salle.

Dournof ne dansait pas; il s'était réfugié dans un coin sombre, et là, les yeux voilés par sa main, il pensait au cimetière, aux fleurs que le vent d'hiver devait avoir glacées depuis si longtemps, et s'apercevait que depuis sa nouvelle fortune, il avait singulièrement délaissé la tombe de Pargolovo. Une ombre passa devant lui et s'arrêta. Il leva les yeux.

--J'ai la main malheureuse, monsieur, dit Marianne, debout devant lui. Vous allez me haïr...

Non, Dournof ne la haïssait pas; il admirait à tout moment la grâce naïve, la gaieté folâtre, la candeur virginale de cette belle enfant plus semblable à un papillon qu'à une fleur, mais charmante et pleine de séductions.

--Cependant, ajouta-t-elle en s'asseyant auprès de lui, pendant que sa mère la croyait occupée à surveiller les apprêts du souper, je vous assure que votre chagrin me touche... j'ai été curieuse, oui, monsieur, j'ai été très coupable... j'ai voulu connaître votre malheur... j'ai appris combien elle était digne de votre tendresse; on m'a parlé de sa beauté, de sa grâce; j'ai compris combien votre chagrin devait être profond, incurable... et cependant, vous êtes jeune, la vie est pleine de jouissances pour vous... vous avez des amis qui vous aiment... est-ce bien sage de vivre en dehors de toutes les joies?... ou peut-être est-ce un voeu? peut-être obéissez vous à une mourante?...

La voix de Marianne était si pleine de tendresse inquiète, ses yeux exprimaient tant de compassion émue et discrète que Dournof répondit:

--Non, elle ne m'a rien défendu.

--Elle vous a permis d'aimer, d'avoir une famille?...

--Elle me l'a ordonné.

Un silence suivit, puis la voix mélodieuse de Marianne, aussi légère qu'un souffle, murmura:

--Votre femme sera une heureuse femme, car vous savez aimer.

Elle disparut, laissant le jeune homme pénétré d'une émotion nouvelle que depuis des années il n'avait pas ressentie.