XXI
L'amour est communicatif, quoi qu'en aient dit les gens moroses. Il y a dans les paroles et les actions d'un coeur aimant une sorte de magie à laquelle on ne saurait guère résister que si un autre lien vous protège. Dournof n'était plus protégé; l'âme d'Antonine avait sans doute cessé de veiller sur lui, car elle le laissait sans défense, et peu à peu Marianne prenait sa place.
Ce n'était pas un amour grave et mesuré comme celui qu'il avait éprouvé pour sa chère morte; c'était un enivrement qui s'emparait peu à peu de tout son être. La voix, la robe de Marianne, ses cheveux blonds qui flottaient en boucles capricieuses, le frôlement de ses mains soyeuses, la grâce de son regard magnétique, soumis et fidèle comme celui d'un chien de chasse, tout cela séduisait Dournof à lui en faire perdre la tête.
Quand il revenait du ministère, il restait pensif dans son fauteuil, près de la table où régnait un grand portrait d'Antonine; mais ses regards, qui jadis se reportaient sur ce visage pour lui demander la force et la vertu, le fuyaient maintenant. Il pensait peu à la force morale, à la vertu civique; Marianne lui versait insensiblement le poison qui endormit Annibal à Capoue.
La Niania, de plus en plus grave et triste, s'apercevait bien de ce changement; elle attendait son maître le soir; il la trouvait dans sa chambre où elle venait donner un dernier coup d'oeil, comme autrefois chez Antonine; les soins de la vieille femme n'avaient rien perdu de leur assiduité mais une sorte de tristesse résignée se dégageait de son attitude.
Un soir que Dournof était revenu plus tôt que de coutume, elle s'enhardit à lui parler.
--Le ministre a une fille, n'est-ce pas? dit elle en lui apportant sa robe de chambre.
--Oui, répondit le jeune homme qui évita de regarder la vieille femme.
--On dit qu'elle est fort jolie?
--C'est vrai.
La Niania hocha la tête.
--Excuse-moi si je manque de respect, mon maître; on dit qu'elle t'aime beaucoup.
Le coeur de Dournof tressaillit tout à coup d'une allégresse nouvelle. On disait qu'elle l'aimait... c'était donc vrai? Qu'il était doux d'être aimé de cette enchanteresse!
--Je ne sais pas, dit enfin le jeune homme embarrassé.
--Si elle t'aime, et si c'est une! bonne fille, tu peux l'épouser...
La Niania porta à ses yeux le coin de son tablier, et dévora un sanglot. Dournof indécis la regardait sans mot dire.
--Tu peux l'épouser, reprit la vieille servante. Il faut bien que tu te maries, un homme ne peut pas toujours rester seul... c'est la fille d'un ministre, elle est bonne pour te servir d'épouse, ajouta-t-elle en relevant la tête avec orgueil. Notre Antonine t'a dit de te marier.
Dournof regarda le portrait d'Antonine... Sans la main pieuse de la Niania, la poussière accumulée l'eût depuis longtemps voilé sous une couche grise; la bonté prévoyante de la jeune morte, son abnégation, ses vertus, son dévouement absolu se présentèrent tout à coup à sa mémoire.
--Pardon, oh! pardon! s'écria-t-il en attirant à lui l'image délaissée. Tu étais un ange, toi.
Il fondit en larmes et couvrit du baisers passionnés les mains du portrait qui le regardait avec ce calme et celle dignité qui mettaient Antonine vivante si fort au-dessus des autres femmes.
La Niania pleurait aussi, mais sans cet élan de repentir qui perçait si douloureusement l'âme de Dournof.
--Oui, dit-elle en posant sa main sur l'épaule du jeune homme, c'était un ange,--mais elle est au ciel, car bien sûr le bon Dieu lui a pardonné d'avoir voulu mourir. Toi, tu es un homme, et voilà trop longtemps que tu vis seul.
Dournof releva la tête, et regarda la Niania.
--Alors, tu crois, dit-il, qu'elle me pardonnerait?
Les yeux profonds de cette vieille femme qui avait tant vu et tant souffert et tant appris de la vie, allèrent jusqu'au fond des yeux troublés du jeune homme éperdu.
--D'en aimer une autre comme elle? Tu ne le pourrais pas! dit-elle.
Dournof sentit qu'elle avait raison, et qu'il ne pourrait plus jamais aimer quelqu'un comme il avait aimé Antonine.
--Mais d'aimer une honnête femme et d'avoir de bons enfants? Elle m'a dit de te l'ordonner de sa part, quand le jour en serait venu. Nous avons beaucoup pleuré ensemble, vois-tu, maître, continua la Niania en baissant la voix; je t'aime parce qu'elle t'aimait, et je t'aime comme si je t'avais porté dans mon sein. Mais je ne t'aimais pas comme cela auparavant. C'est elle, quand elle a vu que la mort allait venir, qui a pensé à tout. Elle m'a ordonné de t'aimer comme mon fils, de te servir si je le pouvais, de te protéger en toute chose contre l'esprit du mal. Elle m'a dit aussi que tu te marierais, et qu'alors je devrais être soumise envers ta femme et serviable envers tes enfants. J'obéirai, maître, j'obéirai, dit la Niania dont la voix se brisa tout à coup. Je serai une servante soumise; seulement ne permets pas à ta femme de me chasser... car je t'aime à présent, maître, je t'ai aimé pour l'amour d'elle, tu es tout ce qui me reste d'elle.
La vieille servante se tut et ensevelit sa tête ridée sous son tablier relevé. Dournof lui prit la main et la serra. Elle sentait qu'elle ne serait jamais chassée.
--Alors, reprit-il à voix basse, elle t'a dit que je devais me marier?
--C'était l'avant-dernière nuit avant sa mort; elle m'a appelée auprès d'elle, et elle m'a remis un petit papier pour toi.
--Un papier?
--Oui, quand tu devras te marier...
--Va le chercher, vite, vite!.,.
Elle obéit et revint avec un papier jauni, plié en quatre et cacheté. Dournof le déplia d'une main tremblante d'émotion.
"Mon bien-aimé, disait le dernier voeu d'Antonine, quand tu auras trouvé la femme que tu dois aimer, ne laisse pas mon souvenir mettre une barrière entre vous. Je serai heureuse de te savoir heureux, et ma bénédiction repose sur la tête de ta femme comme sur la tienne."
--Elle valait mieux que moi! s'écria le jeune homme vaincu par tant de grandeur, en baisant les caractères sacrés, tracés d'une main affaiblie par la mort prochaine. Elle valait mille fois mieux que moi. Chère sainte, tu as bien fait de mourir! Pas un homme sur la terre n'était digne de toi!
La Niania se retira discrètement, et Dournof, resté seul, songea plus cette nuit-là à Antonine qu'à Marianne.