XXVI

Deux années s'écoulèrent sans apporter de changements bien sensibles dans l'intérieur de Dournof; puis une fille lui naquit. L'année suivante, madame Mérof gagna une pleurésie en chaperonnant Marianne à un bal costumé où Dournof n'avait pas voulu la laisser aller seule, et la bonne créature mourut après quelques jours de souffrances, pendant lesquels elle ne cessa de répéter à son gendre:--Soyez bon pour Marianne. Dournof lui promit solennellement d'être bon pour Marianne, et tint sa promesse de son mieux.

Il avait pris l'habitude de laisser vivre à ses côtés ce joli petit être gracieux et insignifiant; elle remplissait la maison de chiffons, de rires, de musique, de dame, de chansons d'opérettes et de gens nuls et frivoles comme elle-même. Il la laissait faire. A quoi bon la contrarier! Il détestait les scènes et craignait, plus encore que tout ce remue-ménage, les bouderies et les larmes de Marianne, contre lesquelles il se sentait sans forces.

Comment parler raison, en effet, à cette enfant qui déclarait que la raison "l'assommait"? Comment faire de la morale à cette femme qui ne connaissait d'autre morale que celle de son bon plaisir? Avec cela, Marianne n'était pas méchante; elle donnait volontiers sa bourse, ses bonnes paroles et même les larmes compatissantes de ses beaux yeux fleur de lin; mais aussitôt que l'objet de sa compassion échappait à ses regards, il était banni de sa pensée et remplacé par des idées plus riantes.

Le deuil de Marianne amena forcément un peu de sérieux dans la maison; elle se priva de bals et de théâtres pendant huit grands mois; mais la pauvre madame Mérof étant morte en plein carnaval, la saison d'hiver reprit dans toute sa splendeur avant que le deuil d'un an fut terminé. Marianne avait aux Italiens une loge à l'année; elle retourna au théâtre en robe de soie noire, puis les violettes de l'arme apparurent dans ses beaux cheveux blonds; à Noël, tous prétexte qu'en l'honneur de ces réjouissances chrétiennes, tout deuil est suspendu, elle arbora le blanc et le gris perle qu'elle ne quitta plus.

Cependant les jours gras se trouvaient cette année-là plus tard que l'année précédente, de sorte que le deuil de madame Dournof était terminé avant l'expiration des fêtes de cette époque brillante. Un grand bal à l'ambassade d'Autriche devait réunir, le dernier samedi du carnaval, tout ce qui était bien noté à Pétersbourg, M. et madame Dournof reçurent une invitation, que le président mit sur un coin de son bureau, sans plus s'en préoccuper.

--Tu ne sais pas, mon ami? dit un matin Marianne en déjeunant, je trouve bien extraordinaire que nous n'ayons pas été invités au bal de l'ambassade?

--Nous sommes invités, répondit Dournof en découpant tranquillement sa côtelette.

--Invités? s'écria Marianne en frappant ses deux mains d'enfant l'une contre l'autre, et tu ne m'en as rien dit.

--Je ne supposais pas que cela put t'intéresser.

--Comment? Et ma robe, ne faut-il pas le temps de la commander?

--Tu n'as pas l'intention d'y aller, je suppose? fit Dournof en interrompant son repas.

--Mais si fait, j'en ai l'intention! Voilà un an que je suis privée de tous les plaisirs...

Un regard de Dournof lui fit laisser sa phrase à moitié faite.

--J'ai été assez cruellement éprouvée, reprit-elle, pour qu'un peu de distraction me soit accordé sans lésiner; nous irons, n'est ce pas, mon cher petit mari?

--Vous irez si vous le voulez, répliqua le président; pour ma part, je n'irai pas.

--Mais mon père y va! s'écria Marianne prête à fondre en larmes.

--Votre père y va comme ministre de la justice, et non comme veuf d'une année. D'ailleurs, allez-y avec votre père, je ne m'y oppose pas.

--Mais pourquoi?... commençait Marianne.

--Il me semble, répliqua Dournof, que ce n'est pas à moi de vous le dire.

Il se leva, et quitta la salle à manger. Marianne déjà consolée, s'en alla de son coté chez la couturière et se commanda une robe bleu pâle, "qui disait-elle, avait l'air d'être grise aux lumières".

Dournof, s'il était de plus en plus contrarié des caprices mondains de sa femme, avait cessé d'en être affligé; une sourde colère, toujours comprimée et endormie, mais jamais anéantie, se réveillait en lui à chacune de ses nouvelles boutades; mais si son amour-propre d'époux était froissé, son coeur ne souffrait plus; il avait une consolation que, hormis la Niania, personne ne lui connaissait. C'était à l'heure du matin où Marianne dormait de son meilleur sommeil, entre huit et dix heures, que la Niania et Bébé faisaient leur apparition dans le cabinet de Dournof.

La grande pièce sombre avait cessé d'être triste. Dans le coin réservé à Marianne et qu'elle n'avait jamais occupé, une pile de joujoux, soigneusement recouverts d'un tapis de table pendant la journée, était renversée tous les matins. A son entrée, Serge, caché dans les rideaux, criait: Coucou! Le père quittait alors son travail, quel qu'il fût, et venait s'asseoir sur le tapis, en face de la Niania.

C'est là, entre ces deux coeurs dévoués, que Serge avait appris à se tenir debout sur ses petit? pieds rondelets, c'est là qu'il avait fait ses premiers pas, pour venir tomber en riant dans les bras étendus de l'heureux père dont le coeur palpitait de crainte et de joie. Nul ne savait combien de pensées muettes avaient été échangées entre Dournof et la vieille bonne, pendant que le cher petit apprenait à gazouiller sous leur direction. Nul non plus n'a jamais soupçonné la profondeur de l'émotion qui prit à la gorge le célèbre président Dournof, le jour où Serge, levant les yeux pour la première fois au-dessus du canapé, aperçut le portrait d'Antonine et le désigna de son petit doigt, en disant: Maman!

Nul ne sut que Dournof enleva son fils dans ses bras et le tendit vers le portrait en lui disant de l'embrasser, pendant que la Niania, brusquement troublée dans son impassibilité Spartiate, couvrait de son tablier son visage ridé, où ruisselaient des larmes irrépressibles; personne non plus n'a vu Dournof se pencher sur la servante et la baiser respectueusement sur son vieux front jaune, où il laissait aussi tomber une larme, tandis que Serge, étonné, les caressait tous les deux de ses menottes satinés, afin de les consoler dans leur chagrin.

--Ce n'est pas maman, dit enfin. Dournof, c'est une tante que tu ne verras jamais.

--Pourquoi? dit Bébé.

--Elle est au ciel.

Bébé n'avait qu'une bien vague notion du ciel: cependant, depuis lors, la Niania lui fit ajouter à sa prière: Ma tante Antonine qui est au ciel. Elle ne craignait pas que madame Dournof demandât jamais d'où provenait cette addition peu liturgique; jamais la mère n'assistait au coucher de l'enfant: à son lever encore bien moins.

La grande joie de Dournof était dune son petit Serge. Sa fille Sophie était trop jeune pour partager ces amusements; il la voyait tous les jours, mais un enfant de quelques mois est peu intéressant auprès d'un garçon de trois ans; c'était Serge qui résumait pour Dournof les joies paternelles, en attendant que sa joie fût doublée par l'apparition dans son cabinet d'une fillette sachant jaser et se tenir debout.

Le mois de février était froid cette année-là: les rhumes, grippes et bronchites couraient la ville avec les fièvres contagieuses; mais Marianne semblait invulnérable; elle passait ses journées à quitter la fleuriste pour la couturière, la couturière pour le chaussurier, exactement comme si elle n'avait pas eu même un sac de toile à se mettre sur le dos en guise de vêtement. Des naufragés de quarante jours ne sont pas plus empressés à se procurer des vêtements que ne l'était Marianne à quitter son deuil.

Le fameux jour du bal arriva. Depuis plus d'une semaine, madame Dournof, après le service funéraire du bout de l'an, avait habilement nuancé ses toilettes de manière à ne pas choquer trop soudainement les regards de son mari. C'était à vrai dire peine perdue, car il ne la regardait pas. Il trouvait que Serge avait un peu de fièvre le soir et le matin, et cette légère indisposition lui paraissant le précurseur d'un trouble plus grave, il ne songeait plus à autre chose.