XXVII

Pendant que, dans l'après-midi du jour indiqué, Marianne essayait devant sa glace les flots de soie bleue qui représentaient sa robe, Dournof entra dans la chambre des enfants. Sophie, assise sur un vaste tapis, jouait avec des poupées; mais Serge, une joue rouge et l'autre pâle, assis dans son petit fauteuil devant des images qu'il ne regardait pas, paraissait souffrant et endormi.

La Niania s'approcha du père.

J'ai envoyé chercher le docteur, dit-elle, le petit me paraît malade.

Dournof fit un signe de tête et enleva Serge dans ses bras. L'enfant ne fit aucune résistance et appuya sa tête brûlante sur l'épaule de son père. Celui-ci écouta la respiration pénible du petit malade et le garda ainsi jusqu'à l'arrivée du médecin, qui ne tarda pas.

--Ce sera une maladie de l'enfance, déclara celui-ci. Nous saurons ce que c'est demain, peut-être cette nuit.

Il recommanda de tenir l'enfant bien chaud et promit de revenir le soir même.

Vers dix heures, avant de partir pour le bal, Marianne entra dans la nursery pour voir son fils. La vaste pièce blanche et claire était assombrie par d'épais rideaux tirés devant les portes et les fenêtres; la lampe brûlait dans un coin devant les images, et une autre veilleuse sur une table, près du petit lit de Serge, était protégée par un écran de porcelaine blanche. L'entrée de madame Dournof dans cette chambre recueillie fit lever la tête à la Niania qui, à moitié assoupie sur une chaise, veillait l'enfant malade.

Le froufrou de la soie sur le parquet, le miroitement de l'étoffe cassée en mille plis, l'éclat des diamants Marianne portait à sa tête, à son cou, à ses bras, tout cela était si peu d'accord avec la respiration de plus en plus embarrassée du pauvre petit garçon, que la vieille femme ne put réprimer un mouvement de surprise indignée.

--Va-t-il mieux? demanda Marianne à voix basse en se penchant sur le berceau.

--Non, madame, non; il ne va pas mieux, répondit la Niania d'une voix brève.

Marianne émue posa la main sur le front brûlant de son fils, qui s'agita et ouvrit les yeux. Il la regarda un instant sans la reconnaître, puis il détourna la tête et chercha le sommeil. Il ne connaissait pas cette dame-là: jamais il n'avait vu sa mère en toilette de bal.

Marianne retira sa main; son gant était devenu aussi brûlant que le pauvre petit front endolori; elle l'appuya sur le marbre de la table pour retrouver la fraîcheur.

--Comme il a chaud! dit elle. Le docteur est-il revenu?

--Non, répondit la Niania.

La jeune femme regarda autour d'elle; un bon instinct la poussait à se rendre utile, à faire quelque chose pour son enfant malade. Mais elle ignorait tout de la maternité.

--Qu'est ce que je pourrais faire pour lui? demanda-t-elle, avec une sorte d'inquiétude nerveuse d'être appelée à une mission pour laquelle elle ne se sentait pas préparée.

--Rien, rien du tout, madame, répondit la vieille bonne. Nous nous arrangeons très-bien tout seuls.

Marianne se sentit offensée de cette réponse, bien que rien n'y fût destiné à la blesser. Avec un mouvement plein de hauteur, elle se dirigea vers le lit de sa fille; sa jupe longue et lourde traînait sur le parquet, le bruit fit ouvrir les yeux à Serge; une toux rauque le secoua violemment; il s'agita, se débattit, et tendit désespérément les bras. La Niania le saisit, lui mit la tête sur son épaule, le calma et le remit au lit au bout d'un moment.

Marianne regardait cette scène, et quelque chose de douloureux la mordait cruellement au coeur; c'est vers elle que Serge aurait dû tendre les bras! Mais elle n'allait pas s'imaginer d'être jalouse d'une bonne! Secouant cette pensée bizarre, elle écarta les rideaux du berceau de Sophie... Le berceau était vide.

--Où est ma fille? demanda-t-elle d'un ton d'humeur.

Toutes ces impressions nouvelles et désagréables lui faisaient monter à la tête une sorte de colère.

--Monsieur a ordonné de la transporter dans une autre pièce, afin que si le petit a une maladie contagieuse, sa soeur soit préservée.

Marianne baissa la tête, mais non pour cacher son humiliation; elle se recueillit pour savourer sa colère.

Comment! on se permettait de tels changements dans son intérieur sans la consulter, sans même lui en donner avis? Dournof n'aurait-il pas dû la prévenir?

Elle se souvint que deux fois, depuis la chute du jour, il était entré dans sa chambre; mais alors elle n'était pas seule; la couturière, la modiste ou le coiffeur s'étaient toujours trouvés là pour empêcher un entretien sérieux. Pendant le dîner ils avaient eu des hôtes; quand le mari eût-il pu causer confidentiellement avec sa femme? Marianne se redressa.

--Quelle fantaisie! dit elle d'un ton sec. Sophie va s'enrhumer dans une pièce d'une autre température que celle-ci, à laquelle on ne l'a pas accoutumée. Allez chercher la nourrice et la petite fille, et amenez-les ici.

La Niania resta immobile.

--Eh bien? fit Marianne d'une voix plus brève encore.

La vieille femme ne fit pas mine de bouger.

--Eh bien? répéta madame Dournof en frappant du pied.

--Monsieur ne l'a pas ordonné, répondit la Niania sans lever les yeux.

Marianne arracha ses gants et les jeta à terre avec un geste de fureur.

--Je ne suis donc plus maîtresse chez moi? dit-elle; toi, misérable servante, tu oses me tenir tête?

--Je ne vous tiens pas tête, madame, répondit froidement la Niania; j'obéis aux ordres de mon maître.

La porte s'ouvrit doucement, et Dournof entra.

--Qu'y a-t-il? dit-il en voyant les traits bouleversés de Marianne et les lèvres rigidement serrées de la vieille servante.

--Cette femme refuse de m'obéir! dit avec effort madame Dournof, à travers ses dents serrées par la rage.

--Qu'ordonnez-vous donc? demanda son mari, plus ému qu'il ne voulait le paraître. Depuis longtemps un conflit entre ces deux femmes lui paraissait inévitable; ce qui était surprenant, c'est qu'il n'eût pas encore eu lieu. Il attendit la réponse avec anxiété.

--Madame veut faire revenir Sophie dans cette chambre.

--Pourquoi? demanda le père, en s'adressant à Marianne.

--Parce que... parce qu'il ne me plaît pas qu'on donne ici des ordres sans ma participation, parce que je ne veux pas être traitée en étrangère chez moi, parce que... je veux être consultée sur tout ce qui se passe ici.

Dournof regarda sa femme avec plus de pitié que de colère.

--Vous alliez au bal? lui dit-il, sans lui répondre.

Marianne le regarda surprise.

--Vous alliez au bal, répéta-t-il; votre père vous attend en bas, dans sa voiture. Nous parlerons de ceci plus tard.

Marianne fit un pas et resta indécise. Un moment sa conscience faillit l'emporter; elle eut envie de dire: Je reste, mais un regard jeté sur sa toilette la fit changer d'avis. Cependant son mari avait l'air si sérieux, qu'elle eut peur;--de quoi?--elle l'ignorait elle même. Un mélange singulier de crainte, de colère, d'entêtement et de vanité mondaine agitait son âme frivole. Elle était mécontente de tout, et surtout d'elle-même.

--Bonsoir, dit-elle en passant entre le lit de Serge et son mari.

--Bonsoir, répondit celui-ci d'un ton attristé.

Comme elle écartait les rideaux pour sortir, une toux effrayante, rauque, gutturale comme l'appel de quelqu'un qui étouffe, l'arrêta sur le seuil. Serge se débattait dans une nouvel le crise. Elle tourna la tête sur son épaule pour regarder dans la chambre. Le père et la Niania, à eux deux, essayaient de calmer l'enfant et de lui faire prendre une potion. Marianne sentit qu'on n'avait pas besoin d'elle auprès de ce berceau, et elle sortit.

Comme sa voiture quittait le perron, elle en croisa une autre: c'était le docteur qui venait faire la visite promise.

Au bal Marianne oublia bientôt les émotions pénibles qui venaient de l'assaillir; elle était de celles qui n'ont de pensée que pour l'heure présente, et l'heure présente était pleine de charmes.

Son deuil, en la tenant écartée du monde, l'avait contrainte à se ménager un peu; sa fraîcheur merveilleuse, l'éclat que sa récente colère donnait à ses yeux, le goût parfait qui présidait à sa toilette, tout contribuait à donner à sa réapparition dans le monde l'éclat d'une solennité. Aussi fut-elle bientôt entourée d'une foule d'hommes ravis de sa beauté et de sa grâce inimitable.

Ces hommages, ces compliments contrastaient d'une manière bien étrange avec le ton sévère de son mari, avec l'insolence déguisée de la Niania: puisque tout le monde,--hormis ces deux êtres qui avaient la prétention de s'ériger en juges pour la condamner,--tout le monde la trouvait charmante, n'était-ce pas tout le monde qui avait raison? Elle s'abandonna à cette pensée consolante, et plus que jamais charma ceux qui l'entouraient. Un jeune marquis italien surtout qui lui fut présenté ce soir-là, se déclara dès lors son cavalier servant, et lui jura en lui même serment de fidélité.

Au milieu de tant de bruit et de satisfactions vaniteuses, Marianne repensait de temps en temps à la nursery; les éclats de cette toux étrange qui avaient frappé son oreille sur le seuil lui revenaient parfois à la mémoire; vers une heure du matin, elle éprouva tout à coup une lassitude profonde, un dégoût de ce qui l'entourait, et fit demander sa voiture.

--Pourquoi te retires-tu de si bonne heure? lui demanda son père, surpris de sa modération, elle toujours gourmande de plaisirs.

--Serge est malade, répondit-elle brièvement.

Son père la regarda avec étonnement.

--Tu ne m'en avais rien dit! fit-il d'un ton de reproche.

La portière de la voiture se referma sur eux; Marianne se précipita dans les bras de son père et fondit en larmes.

--Je suis une misérable femme, dit elle avec véhémence, une mauvaise mère, une... Mon enfant est très-malade, je quitte à peine le deuil de ma mère, et je n'ai pu résister à l'envie de voir le monde... je ne mérite pas de vivre!

Son père s'efforça de la calmer, et de lui prouver qu'elle était moins coupable qu'elle ne le croyait. Au fond, il ne pouvait supposer que l'enfant fût très-malade, car Marianne à coup sûr, ne l'eût pas quitté s'il eût été sous le poids d'un danger réel.

Comme ils arrivaient à la maison de Dournof, M. Mérof voulut monter pour avoir des nouvelles de l'enfant. Sur le seuil de la nursery, la toux déchirante, semblable à un aboiement, frappa leurs oreilles; Mérof s'arrêta frappé de terreur et aussi d'un douloureux souvenir: Il connaissait bien la terrible maladie qui jadis lui avait enlevé deux enfants.

--Le croup! murmura-t-il à voix basse.

Marianne se précipita dans la nursery, laissant la porte ouverte; sa robe s'accrocha à une chaise et la renversa sur le parquet avec un bruit qui fit tressaillir Dournof, mais elle passa outre, et se précipita sur le berceau en criant:

--Mon Serge! mon fils! Mérof, entré derrière elle, avait relevé la chaise et fermé la porte.

--Oui, dit Dournof à voix basse. Votre fils va mourir du croup, et vous revenez du bal!

Marianne, à genoux, sanglotait la tête dans ses mains. Son mari la regardait avec plus de mépris encore que de pitié.

--Oh! mon Dieu! criait Marianne en se tordant les mains, comme je suis punie! qu'ai-je fait pour être châtiée ainsi? Mon enfant, mon petit garçon...

Ses mains nerveuses et tremblantes dérangeaient les couvertures du berceau; Dournof la prit par le bras et la fit lever.

--Rentrez chez vous, lui dit-il d'un ton ferme.

--Je veux soigner mon fils! s'écria Marianne en se cramponnant au berceau.

Dournof mit sa large main sur l'épaule de sa femme.

--Allez changer de toilette, dit-il d'un ton impérieux. N'avez-vous pas honte de traîner ici ces chiffons?...

Marianne sortit, écrasée sous le poids de ce reproche. Son père la rejoignit après avoir échangé quelques mots avec son gendre. Sa voix fut sévère et ses conseils austères; si Marianne avait été accessible à quelque autorité, elle eût compris et obéi... Mais son âme superficielle n'était pas de celles qui se laissent faire une empreinte durable.

Une heure plus tard, elle entra dans la nursery vêtue d'un simple peignoir, décidée en apparence à remplacer Dournof dans sa douloureuse veille. Celui-ci, plein de pitié pour ce bon i mouvement d'une âme faible et égarée, la laissa s'installer au chevet de l'enfant; mais Serge refusa d'aller dans ses bras, il refusa la potion de sa main, ne voulut l'accepter que des mains de son père ou de la Niania.

Marianne, après avoir versé des larmes abondantes, voyant l'inutilité de ses efforts, se retira sur le canapé qui occupait un coin de la chambre, et s'y endormit bientôt. Les accès de toux de Serge la réveillaient en sursaut; elle se précipitait, égarée, chancelante, et retombait bientôt ensuite, les bras pendants, découragée, pour se rendormir...

Vers cinq heures du matin, Dournof s'approcha d'elle.

--L'enfant va mieux, dit-il, allez vous coucher, tâchez de dormir.

Elle se leva machinalement et obéit. Son mari la regarda s'éloigner.

--Pauvre, pauvre créature! dit-il tout bas; Dieu ne l'a pas créée pour la lutte...

--Ce n'est pas notre Antonine... murmura la Niania.

Dournof mit un doigt sur ses lèvres.

--Antonine était trop parfaite, dit-il au bout d'un moment, en se penchant sur son fils.

--Ce n'est pas notre Antonine, reprit la Niania, qui serait allée au bal, laissant son enfant malade. Ta femme, maître, n'est pas une bonne femme.

--C'est la mère de mon fils, répondit Dournof, et il reprit sa place auprès du berceau.