XXVIII
L'enfant resta trois jours suspendu entre ce monde et l'autre, et, pendant ce temps, ni la Niania, ni Dournof ne songèrent à eux-mêmes. Toutes les deux ou trois heures, Marianne entrait dans la nursery, demandait à voix basse des nouvelles du petit malade, le réveillait presque infailliblement, puis se laissait tomber sur le canapé et fondait en larmes. Quand elle avait épuisé cette ressource des malheureux, elle sortait et retournait, soit dans son boudoir, soit faire une promenade, pour se détendre les nerfs.
Pendant que l'on attendait anxieusement un mieux qui ne se déclarait pas, Marianne pour suivait un projet ébauché pendant ses heures de solitude.
Jusqu'alors, grâce à l'indifférence stoïque de la vieille femme pour tout ce qui n'était pas son maître ou ce qui appartenait à son maître, grâce aussi à la légèreté du caractère de madame Dournof, aucune collision n'avait eu lieu entre ces deux femmes. La Niania, respectée par les domestiques, parce qu'elle était protégée par le maître, avait d'ailleurs si peu affaire à Marianne qu'il avait fallu une circonstance particulière pour mettre au jour la suprématie de la vieille servante dans la maison. Mais Marianne avait ouvert les yeux, et rien de ce qu'elle avait omis de voir jusque-là ne devait plus lui échapper.
Elle vit que la Niania ordonnait tout, surveillait tout, la remplaçait, en un mot, dans le gouvernement domestique comme elle la supplantait dans le coeur de son fils; elle conçut une inimitié profonde contre la vieille servante.
Profitant d'un moment où Serge dormait, elle entra dans le cabinet où son mari, étendu sur le canapé, prenait un peu de repos.
A sa vue, il se souleva et s'assit; cette visite ne lui présageait rien de bon. A sa grande surprise, Marianne lui parla avec tendresse.
--Mon ami, dit-elle il me semble que Serge va mieux.
Dournof lit un geste affirmatif.
--Nous pourrons désormais, je crois, continua-t-elle, de veiller nous-mêmes.
Son mari la regarda et ne répondit pas.
--Nous avons eu tort, continua Marianne, de ne pas surveiller nos enfants de plus près, et aussi de permettre à une servante de prendre tant d'autorité dans la maison.
--C'est de la Niania que vous parlez! interrompit Dournof.
--Naturellement. Elle se croit ici reine et maîtresse; cela ne peut pas continuer.
Dournof resta pensif. Il avait longtemps redouté ce moment, puis il avait fini par penser que Marianne ne s'apercevrait pas de la place que tenait dans la maison la vieille femme. Sans la maladie de Serge, en effet, jamais peut-être la pensée de jalousie qui guidait madame Dournof n'eût pénétré dans son esprit.
--Nous lui ferons une petite pension, et nous allons la renvoyer, n'est-ce pas, mon ami? insista Marianne avec cette douceur enchanteresse qui avait séduit Dournof.
--Serge n'est pas hors de danger, répondit celui-ci.
--Je ne dis pas de la renvoyer tout de suite, mais dans quelques jours...
--Pour la remercier d'avoir sauvé la vie de l'enfant? fit ironiquement Dournof. Vous avez une manière originale de témoigner votre reconnaissance.
Marianne baissa la tête; elle n'eût voulu à aucun prix passer pour une personne ingrate ou capricieuse, non par hypocrisie, mais parce que sa dignité féminine lui ordonnait la douceur et la bonté, sous peine de déchoir.
Comme elle levait les yeux, cherchant un argument, son regard rencontra le portrait d'Antonine, qu'elle n'avait jamais vue.
--Qu'est ce que cela? dit-elle, toute frémissante, devinant la réponse qui allait suivre.
Dournof suivit son regard et hésita. Il lui en coûtait de livrer ainsi le secret de sa blessure à la femme frivole qui portait son nom. Cependant il fallait répondre.
--C'est mademoiselle Karzof, dit-il brièvement.
--Ah! fit Marianne en détournant dédaigneusement la tête, elle n'était pas jolie.
Dournof réprima un mouvement, mais ne répondit pas. Il s'était bronzé à l'endroit de toutes ces attaques, et s'était juré de ne pas se laisser émouvoir.
--Eh bien, reprit Marianne, renvoyons-nous la Niania?
--Non, répondit l'époux.
--Et si je le veux?
--Vous ne pouvez pas le vouloir, répliqua Dournof, ce serait une injustice.
--Une injustice, et pourquoi donc?
--Parce que cette femme n'a rien fait pour mériter d'être chassée, parce que nous lui devons la vie de Serge, et parce que... il s'arrêta, tremblant d'émotion contenue, je veux qu'elle reste! et cela doit suffire.
--Et moi, reprit Marianne emportée par une violente colère, je veux qu'elle parte.
Dournof s'assit froidement à son bureau et se mit à ranger ses papiers, comme s'il voulait reprendre son travail.
Marianne le regarda, voulut parler, se mordit les lèvres et sortit vivement du cabinet.
Son mari la suivit des yeux et resta pensif.
C'était là son intérieur! Une femme fantasque et irréfléchie, méchante parfois à force de légèreté, c'était la compagne de toute son existence.
Il se rappela alors la vie qu'il avait rêvée autrefois. Lorsqu'il faisait des châteaux en Espagne, du temps qu'Antonine vivait loin de lui, mais pour lui, il s'était arrangé un nid dans sa pensée, et c'est là qu'il se réfugiait lorsqu'il avait une heure de liberté pour songer à l'avenir.
L'appartement était petit et meublé simplement; une lampe tranquille éclairait la table, une demi-obscurité régnait tout autour. Un enfant dormait dans un berceau un autre sommeillait sur les genoux d'Antonine: Antonine, mère et nourrice, ne cédant à aucune femme les caresses et les sourires de ses enfants. Le travail était long et pénible, le pain du lendemain à peine assuré, mais Dournof, arrêté par une difficulté imprévue, interrogeait à voix basse la chère âme lui répondait à la sienne, et cette autre conscience, aussi droite et plus pure encore, lui soufflait l'honneur et la vérité.
Quel rêve évanoui! Et quel contraste avec la réalité! Il poussa un soupir, recula son fauteuil, et se leva pour aller visiter son fils.
La porte s'ouvrit une seconde fois, et la Niania parut sur le seuil.
Les traits rigides de la vieille femme portaient l'empreinte d'une douleur sans remède; ses mains serrées l'une contre l'autre semblaient demander grâce. Elle s'approcha de Dournof et se prosterna à ses pieds.
--Pardonne! pardonne! maître, dit elle d'une voix étouffée, pendant qu'il la relevait. Je ne puis supporter cela.
--Qu'y a-t-il? demanda le président.
--Ta femme m'a chassée! Je ne puis pourtant pas vivre loin du petit, loin de toi, mon maître, tu le sais...
Elle se tut, balança deux ou trois fois le haut de son corps en serrant son front ridé dans ses vieilles mains, et reprit:
--Depuis que notre Antonine a quitté ce monde, je n'ai voulu servir et aimer que toi, tu le sais bien, n'est-ce pas? Alors comment veux-tu que je m'en aille? où veux-tu que j'aille? Et le cher petit qui est encore en si grand danger, qui est ce qui le soignera?
Que répondre à cela? Dournof prit les mains de son humble amie.
--Console-toi, Niania, dit-il, je n'ai rien oublié. J'arrangerai cela. Où est madame?
--Dans la chambre de Serge; elle m'a chassée d'auprès de son lit. Le pauvre ange s'est mis à pleurer, elle l'a grondé...
Dournof n'en entendit pas davantage, et courut comme un fou dans la chambre de son fils.
Serge pleurait encore, mais ses larmes, arrêtées par la sévère réprimande maternelle, ne roulaient plus sur ses joues amaigries; un sanglot convulsif lui échappait de temps en temps, et ramenait une rougeur fébrile sur son pâle visage. Marianne, debout, tournant le dos à la porte, mesurait la potion du petit malade.
--Marianne, dit Dournof d'une voix si menaçante que madame Dournof tressaillit et laissa tomber la cuiller, Marianne, votre place n'est pas ici; allez vous amuser; la Niania et moi, nous veillerons sur l'enfant.
--Niania! cria Serge avec un accent plaintif, ma Niania!
Terrifiée par le regard de son mari, Marianne s'avança vers la porte; son mari s'effaça pour la laisser passer, et, lorsqu'elle fut sortie, il appela la vieille servante restée dans son cabinet.
--Mets-toi là, lui dit-il: tu me réponds de la vie de mon fils sur ta vie.
Sans répondre, la Niania reprit sa place, et, quelques instants après, calmé par ses paroles ou seulement par le son de sa voix amie, Serge s'endormait d'un paisible sommeil.