VIII
La grande rivière glacée était recouverte de neige: les rives, peu élevées, à peine garnies de maigres buissons, disparaissaient aussi sous le blanc suaire. Le chemin de halage se confondait avec la glace. La prise d'eau pour les besoins domestiques était aussi éloignée que les puits du village voisin; mais l'hiver on aimait mieux venir à la rivière par la route battue que de frayer à tout moment des chemins nouveaux dans la neige toujours plus épaisse.
Lorsque Fédotia, portant sur l'épaule l'arc de bois qui supportait les deux seaux en équilibre, arriva au bord de l'eau, elle vit les paysans occupés à couper au pic de larges blocs de glace.
--Que faites-vous là? demanda-t-elle, étonnée.
--Le seigneur a tant mangé de glaces l'année dernière que sa glacière est vide, répondit un paysan d'un ton bourru, et nous sommes de corvée aujourd'hui par ce froid. Voilà!--Il asséna dans la glace épaisse un coup de pic capable d'assommer un boeuf.
Fédotia, rêveuse, regardait un gros bloc semblable à du cristal, que deux paysans faisaient glisser sur une claie. Un coup de fouet fit partir le cheval qui, d'un vigoureux élan, prit le chemin de la demeure seigneuriale.
A la place que le bloc avait occupée, l'eau bleue remplissait le petit bassin.
Le soleil faisait briller les paillettes de givre sur la rive opposée, qu'il éclairait obliquement.
--Il fait beau! dit involontairement Fédotia.
Son coeur était plein d'espérance: par un si beau soleil, par un ciel si bleu, était-il possible qu'elle ne vit pas exaucer sa prière!
--Beau? oui, pour se tenir à la maison. Rentre ma jolie fille, dit le plus vieux paysan en achevant de détacher un nouveau bloc qui nagea bientôt au milieu du bassin agrandi. Rentre, sans quoi Savéli se plaindra de la gelée qui a mangé les joues de sa fiancée.
Le paysan sourit à Fédotia en clignant de l'oeil. Elle était la joie et l'orgueil du village; toute petite, sa grâce et sa gentillesse l'avaient fait chérir partout; en grandissant, sa beauté l'avait rendue précieuse comme une perle rare. Les chiens féroces la suivaient, heureux de pouvoir poser leur nez mouillé dans ses petites mains brunes. Elle était la gaieté et le rayon de soleil de ce malheureux coin de terre.
La jeune fille rougit, se hâta de puiser de l'eau, et se mit en route d'un pas cadencé, qui faisait à peine jaillir sur le sol quelques gouttes d'eau des seilles pleines jusqu'au bord. Elle allait vite, sentant à peine son fardeau.
En passant le long de la haie du jardin, elle aperçut Bagrianof qui prenait l'air avant de déjeuner pour se donner de l'appétit. Cette rencontre lui parut de bon augure: au lieu de ralentir le pas pour attendre qu'il fût hors de vue, elle continua sa marche gracieuse et pressée, le corps légèrement penché en avant sous le fardeau, la hanche un peu cambrée pour soutenir les reins fléchissants. La lourde camisole ouatée qui l'empaquetait ne pouvait déguiser la grâce extrême de ce corps presque enfantin, et souple comme un liseron des champs.
Au bruit de ses pas sur la neige durcie, Bagrianof se retourna. En passant devant lui elle le salua d'une inclinaison de tête.
--Bonjour, seigneur, dit-elle de sa voix mélodieuse.
Et elle continua sa route, étonnée de sa propre audace; mais ne fallait-il pas se rendre propice le maître dont tout dépendait? Bagrianof la suivit des yeux le long de la haie du jardin.
--La voilà grandelette, se dit-il à lui-même. C'est une jolie fille.
La matinée parut longue à Fédotia. La rencontre du seigneur terminait pour elle une série de présages heureux; il lui tardait d'accomplir le projet qu'elle avait formé pendant la nuit. Enfin le repas de midi terminé, la poterie et les cuillers de bois soigneusement lavées et remises en place, le vieux Iérémeï sortit, et la fillette se trouva libre. Elle retira aussitôt d'une petite boîte son peigne et son mouchoir des dimanches; elle lissa soigneusement ses cheveux, noua son mouchoir sous son menton, croisa sa camisole ouatée sur sa poitrine, mit des souliers à la place des brodequins de tille qu'elle portait habituellement, et sortit, le coeur palpitant comme un oiseau qui vient de prendre sa volée.
--Où vas-tu, Fédotia? lui cria la première paysanne qui la vit passer. Ton Savéli n'est pas par là, il est à l'autre bout du village, chez Procofi, où l'on prépare le lin.
--Je ne cherche pas Savéli, répondit la jeune fille.
--Où vas-tu donc si pimpante?
--A mes affaires! dit triomphalement Fédotia; et elle se mit à courir pour revenir plus vite.
En entrant dans la cour de la maison seigneuriale, elle eut peur. Les chiens vinrent rôder autour d'elle; la grande enfant eut presque envie de s'en retourner...; mais un domestique qui l'avait aperçue l'attendait sur le seuil de la cuisine: elle n'osa pas reculer.
--Peut-on voir le maître? dit-elle au domestique en s'approchant.
C'était un vieillard à l'air chagrin. Né dans la domesticité de la famille, il s'était endurci à bien des choses, et pourtant le joug de Bagrianof lui semblait lourd.--Le défunt seigneur n'était pas bon, disait-il parfois à ses confrères d'infortune, mais il valait mieux que son fils. Je ne connais rien d'aussi méchant que lui, ajoutait-il avec un soupir; il est plus mauvais que le démon!
A la demande ta jeune fille, le vieux Timothée hocha tristement la tête. Bien des jeunes filles étaient venues à la maison seigneuriale, mais jamais sans y avoir été mandées: celle-ci se présentait seule! Les temps changeaient donc? La pudeur des jeunes filles allait elle aussi disparaître?...
--Oui, répondit-il, tu peux entrer.
--Mais il faut le prévenir!
--A quoi bon? Les filles peuvent toujours entrer chez nous. La porte à droite, dans l'antichambre: c'est son cabinet. Vas ma belle.
Fédotia, interdite, regardait le vieux valet de ses yeux bleus tout grands ouverts. L'ingénuité de ses seize ans faisait une question si nette et si embarrassante que Timothée revint instantanément de son erreur.
--Qu'est-ce que tu lui veux, au maître? dit-il d'un ton radouci.
--Je veux lui demander la grâce de Savéli, qu'il veut faire soldat; c'est mon fiancé: nous nous marions à Pâques, avec la permission du seigneur.
--Et tu veux demander sa grâce? Retourne chez toi, ma colombe, va-t'en vite... Va! n'entre pas là-dedans...
--C'est la voix de Dieu qui me l'a ordonné, dit Fédotia tremblante et retenant à peine les larmes dans ses yeux innocents. Cette nuit, mon ange m'a parlé et m'a dit: "Va trouver Bagrianof." Je me suis mise à genoux et j'ai prié les saints, et j'ai entendu la même voix. Que la sainte Vierge me soit en aide!
La fillette fit le signe de la croix et regarda le domestique avec assurance. Celui-ci se sentit ému jusqu'au fond de son vieux coeur bronzé.
--Va-t'en, ma fille, ton ange gardien ne sera pas content de te voir entrer ici, dit-il en lui mettant doucement la main sur l'épaule. Savéli sait-il que tu veux voir le maître?
--Non.
--Eh bien! va lui demander conseil, et s'il te permet de le faire, je te laisserai entrer. Va!
Sa main calleuse poussa doucement la jeune fille du côté du village.
Le coeur gros, les yeux débordant de larmes, Fédotia fit deux pas, puis se retourna indécise du côté de cette maison où la grâce de Savéli était peut-être, où il ne tenait qu'à elle d'essayer de l'obtenir. En ce moment Bagrianof lui-même parut à la fenêtre de son cabinet; il lui faisait signe de la main d'approcher.
--Le seigneur m'appelle, dit-elle avec un élan de joie au vieux domestique: je vais lui parler.
Elle passa en courant devant lui; ses pieds touchaient à peine la terre. Elle franchit en deux bonds les six marches du perron et entra dans la maison. Timothée fit avec la main ce geste russe qui exprime à la fois ou tour à tour le découragement, la lassitude, l'insouciance, et rentra dans la cuisine, tout morose.
--Une si jolie fille, grommelait-il entre ses dents, et si jeune! C'est si bête!
Arrivée dans le vestibule, Fédotia resta interdite. Le parquet ciré, une panoplie avec armes accrochée au mur, une grande glace qui la réfléchissait tout entière et lui donnait l'illusion d'une autre personne placée devant elle à la regarder,--tous ces objets et cet aspect nouveau lui inspiraient une sorte de terreur. Elle avait déjà la main sur le bouton de la porte, prête à s'enfuir, lorsque Bagrianof passa la tête hors de son cabinet.
--Eh bien! dit-il, où vas-tu? Entre donc! Il ouvrit la porte toute grande.
--Tu me voulais quelque chose? Que demandais tu à Timothée?
--Je lui demandais si l'on peut vous parler!
--Tu vois qu'en effet on peut me parler, répondit Bagrianof en souriant. Et que t'a-t-il répondu?
--Il m'a répondu... que je ferais mieux de retourner chez nous.
--L'imbécile! dit Bagrianof en continuant à sourire. Et qu'est-ce que tu me voulais?
--Je voulais... O maître, accordez-moi la grâce de Savéli, et je vous bénirai jusqu'au dernier jour de ma vie! s'écria Fédotia, fondant en larmes. Et se précipitant aux pieds de Bagrianof, elle toucha trois fois la terre du front.
--Savéli? L'insolent qui m'a répondu hier, devant le village, avec tant d'insolence?
--Oui, maître; il ne le fera plus! s'écria Fédotia en pleurant à chaudes larmes. Pardonnez-lui! ne le faites pas soldat, ne l'envoyez pas au loin; je mourrai, maître! Vous ne voulez pas la mort d'une pauvre fille?
--Tu l'aimes donc bien? demanda Bagrianof.
--C'est mon fiancé. Nous voulions obtenir de vous de nous marier à Pâques. Permettez-nous, seigneur, de nous marier, et faites grâce à Savéli!...
--C'est lui qui t'a envoyée? demanda Bagrianof sans rire.
--Non, maître. Il ne sait pas que je suis venue.
--Ah, c'est plus intéressant; mais, dis moi, pourquoi veux-tu que je lui pardonne, à ton fiancé? Je n'ai pas de raisons pour l'aimer, moi.
Fédotia ne put trouver de réponse. Elle chercha un instant puis, faute de mieux, elle revint à sa première idée.
--Nous vous bénirons jusqu'au dernier jour de notre vie! répéta-t-elle, le gosier plein de larmes.
--Je le veux bien lui pardonner, moi, dit Bagrianof, qui ne la quittait pas des yeux; mais il fait froid pour causer. Viens par ici.
Il la fit passer devant lui dans son cabinet. C'était une vaste pièce éclairée par deux fenêtres donnant sur la pelouse. Les meubles de vieil acajou étaient recouverts de cuir vert foncé. Un large divan occupait un angle de la pièce. Le bureau était couvert de journaux; Bagrianof lisait beaucoup et se piquait de libéralisme en ce qui concernait le destin des empires. Il ferma la porte. Fédotia, troublée, se tenait debout au milieu de la pièce.
--Ecoute, lui dit-il en prenant les deux mains, tu tiens beaucoup à ta grâce de ton Savéli?
--Oui, seigneur, plus qu'à tout au monde.
--Eh bien, tu l'auras.
Fédotia, éperdue de joie, se jeta aux pieds de Bagrianof, riant, pleurant, baisant ses vêtements.
--Ne baise pas mes pieds, continua Bagrianof, c'est du bien perdu. Ton Savéli ne sera pas soldat, mais tu vas me dire merci.
--Que le Seigneur vous comble de bénédictions, commença la jeune fille, prête à défiler le long chapelet de bénédictions dont les paysans russes ne sont pas avares.
--Ce n'est pas ainsi que je l'entends. Allons, sois gentille, ne fais pas de bruit, hein?
Il la saisit par la taille et l'enleva. En perdant pieds, Fédotia poussa un cri percent.
--Si tu cries, je te mets dehors, et Savéli ira en Sibérie! gronda le seigneur. Pas un mot tu m'entends!
Fédotia ne dit plus rien.