IX

Lorsqu'elle sortit du cabinet de Bagrianof, aussi blanche que la neige du dehors, elle marchait d'un pas automatique.

--Attends, lui dit Bagrianof qui la reconduisait, je vais te donner un mouchoir.

Il en prit un dans l'armoire, te déplia et le posa sur le bras de la jeune paysanne, toujours muette.

--Adieu, Fédotia! fit-il avec un geste de la main, et il rentra dans son cabinet.

La jeune fille, se voyant seule frémit de la tête aux pieds. Machinalement elle ouvrit la porte, sortit, le mouchoir déplié toujours sur le bras, et prit le chemin du village, toujours absorbée dans une seule pensée. Comme elle arrivait au carrefour, elle rencontra un groupe de jeunes gens qui sortaient de l'isba où l'on avait préparé le lin. Jusque-là elle n'avait rien vu, marchant la tête baissée, les mains jointes; tout à coup elle leva la tête, et elle aperçut son fiancé qui fixait les yeux sur le mouchoir pendant à son bras. Elle poussa un cri et recula de quelques pas en étendant les deux mains comme pour se défendre.

--Qui t'a donné cela? fit Savéli d'une voix tonnante; et il avança la main.

--Ne me touche pas, ne me touche pas! s'écria-t-elle d'une voix désespérée en reculant encore.

--D'où viens-tu? cria le jeune homme, fou de douleur et de rage.

Fédotia le regarda bien en face; les yeux du jeune homme étaient étincelants de colère. Elle prit en courant le chemin de la rivière. Les jeunes gens, Savéli en tête, se lancèrent à sa poursuite.

--Fédotia..... Fédotia.... cria deux ou trois fois Savéli; mais sa voix étouffée par l'ardeur de la course, n'arriva peut-être pas aux oreilles de la jeune fille. Elle continuait à courir, si légère que ses pieds ne laissaient pas d'empreintes sur le chemin;--elle descendit comme une flèche la rampe de la rivière, et sauta dans le petit bassin qu'elle avait regardé le matin. Savéli arriva juste à temps pour frôler le pan de sa robe. Le mouchoir bariolé était resté au bord du trou béant.

Sans hésiter, le jeune homme jeta sa pelisse fourrée et ses lourdes bottes, et sauta dans le bassin. Il plongea sous la glace et reparut un instant, reprit haleine et plongea de nouveau. Ses camarades le croyaient perdu, lorsqu'ils le virent reparaître, violet, défait, mais vivant. Ils le tirèrent sur la glace, et avec lui Fédotia, qu'il tenait serrée; mais les yeux rouges de larmes ne devaient plus pleurer, les joues marbrées ne devaient plus pâlir sous l'outrage.

Savéli, bientôt ranimé, voulut la porter jusqu'à sa demeure. Le funèbre cortège, grossi en chemin par les paysans, arriva à la cabane de Iérémeï.

--Père, dit Savéli en la déposant sur la table, voilà ta fille. Ce n'est pas ma faute! Je n'ai pas pu la défendre; mais je te jure de la venger.