X.
Le village fut bientôt en rumeur. Iérémeï, les yeux secs, le visage farouche, regardait sa fille sans mot dire; les matrones accourues s'empressaient autour de Fédotia; on essaya de la ranimer en lui frappant dans les mains;--les efforts furent de courte durée, car elle était bien morte et déjà roidie. Les hommes sortirent de la cabane pour laisser les ensevelisseuses procéder à leur pieux devoir.
Pas un mot ne fut prononcé au dehors. De tous côtés, les jeunes gens, les enfants accourus se groupèrent autour de Iérémeï; au centre de cette foule muette, le père morne, assis sur le banc de bois qui fait le tour de la maison, le bonnet de fourrure enfoncé sur les yeux, les mains pendantes, semblait absorbé par des pensées de vengeance.
Quelques jeunes gens avaient emmené Savéli pour lui faire changer ses vêtements gelés. Le vieillard le chercha un moment du regard; on lui expliquait motif de l'absence du jeune homme. Iérémeï, d'un signe de tête, indiqua qu'il avait compris, et retomba dans son immobilité.
Le temps s'était couvert, et la nuit descendait rapidement; quelques feux s'allumaient çà et là dans les cabanes; une vieille femme parut au haut de l'escalier et convia les hommes à rentrer. Le père entra le premier. Un à un, la tête découverte, tous passèrent en courbant le front pour ne pas se heurter à la poutre qui formait le dessus de la porte.
Fédotia, revêtue de ses plus beaux habits, était couchée sur la table de sapin au milieu de ta cabane, les pieds à l'orient, pour que la face fût tournée du côté où le soleil se lève, où les Rois Mages ont vu l'étoile les conduire. Ses cheveux ne flottaient plus sur ses épaules, suivant la coutume des vierges; les matrones les avaient cachés sous un mouchoir soigneusement noué autour de la tête. Les mains avaient été jointes, non sans peine; on les avait attachées avec un ruban, et une petite image était posée dessus. Le sol et la table étaient jonchés de branches de sapin coupées en hâte par les enfants dans la forêt voisine. La lampe des images jetait sur tout cela sa clarté tremblotante, Iérémeï contempla sa fille; ses paupières rouges battirent deux ou trois fois, mais ses yeux taris ne laissèrent pas couler une larme.
--Le prêtre!... dit-il.
On s'entre-regarda. Le prêtre va chez les seigneurs dire les prières des morts; mais les paysans ne réclament guère cet office, qu'il faut payer.
--Allez chercher le prêtre!... répéta Iérémeï.
On ne bougeait pas. Il jeta un coup d'oeil sur l'assemblée:
--J'y vais moi-même, dit-il.
Il prit son bâton et sortit
La nuit était tombée. Le ciel, bas et gris, promettait une tempête de neige. Le vent soufflait par rafales.
Le vieillard se dirigea d'un pas ferme, en faisant de grandes enjambées, vers la demeure du prêtre, où brillait une fenêtre éclairée.
Sur la porte, il rencontra Savéli qui allait entrer.
--Que viens tu chercher ici? demanda le vieillard.
--Les prières pour la martyre qui repose, répondit Savéli.
Le vieillard tourna le bouton de la porte et entra sans répondre.
Le prêtre était assis au chevet de sa femme endormie. Une petite face ronge et ridée dormait dans le berceau, auprès du lit. La servante, effarée, entra sur la pointe du pied.
--Mon père, dit elle, voici des paysans qui veulent vous parler.
--Qu'est-ce qu'il y a? répondit Vladimir Alexiévitch en tournant vers la porte son visage fatigué, pâle encore de l'angoisse de la journée.
--Il y a un malheur dans le village, dit la servante.
--Plus bas! fit le prêtre en se levant.
Sa haute taille, courbée par la lassitude, se redressa péniblement.
--Reste ici, près de l'enfant: tâche qu'il ne dérange pas sa mère. Où sont-ils?
--Dans l'antichambre.
Le prêtre sortit et fit entrer les paysans dans la salle à manger, pauvrement meublée d'un buffet, d'une table en bois blanc et de quelques chaises de paille. En reconnaissant Savéli, il eut un pressentiment de la vérité. Les craintes et les fatigues de la journée précédente l'avaient cependant tenu à l'écart de ce qui s'était passé au village,--mais certains malheurs semblent flotter dans l'air sans qu'on ne sache pourquoi.
--Que voulez vous? dit-il.
--Nous voulons tes prières, dit Iérémeï. Ma fille est morte, elle est à la maison; un péché est sur son âme: tes prières l'ôteront.
--Fédotia?
--Oui, Fédotia.
--Quel péché peut-elle avoir commis avant de mourir, ta colombe? dit le prêtre, devinant vaguement la réponse qui allait suivre.
--Elle s'est tuée!...
Iérémeï regarda le prêtre en face:
--Tu ne vas peut-être pas lui refuser tes prières parce qu'elle s'est tuée? Tu es prêtre, mais tu n'es pas méchant: tu ne laisseras pas le péché sur son âme? Eh?
En prononçant ces paroles, Iérémeï regardait le prêtre avec colère. Son bâton tremblait dans sa main, non de faiblesse, mais de fureur.
--Pourquoi et comment s'est-elle tuée? demanda le prêtre sans répondre directement.
--Je ne sais pas. Je sais qu'on me l'a rapportée morte et qu'elle s'est tuée. Si tu veux le savoir, demande le à celui-ci,--Il te le dira.
Savéli approcha d'un pas. La lumière de la mauvaise chandelle éclairait son visage contracté et subitement amaigri.
--Je sortais de chez Procofi, où nous avions préparé le lin; J'étais avec les autres.--Il nomma les paysans qui l'accompagnaient.--Au carrefour, voilà que je vois venir Fédotia sur la route de la maison seigneuriale. Elle marchait comme en dormant, les yeux bien ouverts, sans avoir l'air de rien voir. Tout à coup je m'aperçut qu'elle avait sur son bras un mouchoir bariolé.... vous savez, les mouchoirs que Bagrianof donne aux filles... Je sentis un coup comme si un boeuf m'avait renversé; je dis:--Qu'est-ce que cela?--Fédotia poussa un cri, elle recula comme si elle avait peur, et me dit deux fois:--Ne me touche pas!--Alors moi je criai:--D'où viens-tu?--Elle ne me répondit pas et se mit à courir vers la rivière. Nous l'avons tous suivie sans pouvoir la rattraper, elle a sauté, j'ai sauté après elle, et je l'ai rapportée, mais trop tard. Voilà!
--Qu'est-ce que tu penses de cela? dit le prêtre après un silence.
--Je pense qu'elle sera allée demander ma grâce à Bagrianof, pauvre innocente! Et lui, content de tenir la brebis il l'a mangée, comme un loup qu'il est.
--Eh bien! père, que décides-tu? grommela Iérémeï en frappant le plancher de son bâton; il me faut des prières!
--Ma femme est accouchée ce matin, mais cela ne fait rien, je vais avec vous. Allez devant, je vous rejoint. Je ne prendrai que le temps de passer à l'église.
Les deux paysans sortirent. Au bout de quelques instants, Iérémeï s'arrêta:
--Est-ce toi qui lui avais conseillé d'aller chez le seigneur? dit-il d'une voix sourde.
--Non, père! Devant Dieu, ce n'est pas moi! Elle m'en avait parlé, et je lui avais répondu que jamais Bagrianof ne pardonnait. J'ai même dit que ce serait un miracle s'il pardonnait à quelqu'un.
--Voilà le miracle: je n'ai plus d'enfant! gronda le vieillard qui se remit en marche. Un moment après, il ajouta:
--C'est heureux pour toi que tu ne l'aies pas envoyée, car je t'aurais cassé les os avant de les lui casser, à lui!
Le prêtre entra dans la cabane peu d'instants après ceux qui étaient venus le chercher. Il remit au premier venu l'encensoir et l'encens, qui servent aux prières funèbres, et revêtit l'étole.
Il n'avait pas voulu emmener le diacre, jugeant inutile de l'entraîner dans la disgrâce qui suivrait probablement l'accomplissement de ce devoir.
L'encens fuma bientôt sur les charbons allumées et le prêtre commença les prières. Sa voix graves et mélodieuse scandait lentement les versets lugubres; le paysan qui tenait l'encensoir disait les répons connus de tous dans cette langue slavonne, aussi rapprochée du russe que le français du quinzième siècle l'est du français moderne.
En prononçant les paroles sacrées qui mentionnent l'autre vie et l'accueil qui attend les croyants par delà le tombeau, la voix du prêtre s'éleva plus pore et plus sonore; ses yeux levés au ciel voyaient, au delà du plafond bas traversé par les poutres noircies, le grand ciel bleu sombre parsemé d'étoiles, où l'âme blanche de la martyre s'élevait doucement vers le Sauveur des malheureux. D'une main pieuse il offrit l'encens au cadavre, puis, les prières terminées, il replia l'étole, reprit l'encensoir, noua le tout dans un mouchoir, remit sa pelisse et voulut partir.
--Merci, mon père, lui dit Iérémeï en lui baisant la main.
--Merci, mon père, dit Savéli en s'approchant aussi; quand l'enterrerez-vous?
--Quand vous voudrez, mes enfants.
--Vous n'avez pas peur?
Le prêtre jeta un regard sur la jeune morte, sur l'assemblée où la lueur vacillante des cierges laissait apercevoir confusément de nombreux visages tournés vers lui.
--Non, dit il d'une voix calme, le serviteur de Dieu ne craint ni les pièges du méchant ni les embûches du démon.
--L'enterrerez vous après-demain matin avec une messe? Nous payerons ce qu'il faudra.
--Je n'ai pas besoin d'argent, répondit le prêtre, qui pensa à pendant à part lui combien sa pauvre maison était dénuée de tout, et quel besoin avait la jeune mère de choses fortifiantes: il sera fait comme vous le désirez.
Les paysans se dispersèrent lentement et regagnèrent leurs masures.
Le lendemain, pendant toute la matinée, les paysannes se succédèrent au logis de Vladimir Alexiévitch. Malgré leur pauvreté, elles avaient trouvé moyen d'apporter, qui des oeufs frais, une poule, un peu de miel de l'automne précédent, qui une brassée de laine, un morceau de toile, les plus pauvres une jatte de lait.
Le village remerciait ainsi celui qui venait de risquer ses moyens d'existence pour la justice et le bon droit.
Le surlendemain, vers dix heures, Bagrianof prenait paisiblement son thé en lisant les journaux de la semaine, lorsque le premier coup de cloche lui fit lever la tête. Sa femme pâlit sous le regard de son seigneur et maître. Elle savait ce qui s'était passé, et, depuis la veille, elle tremblait en pensant à ce moment redoutable. Elle fit un signe, et la petite fille disparut sans bruit.
Plus forte en sentant l'enfant à l'abri, madame Bagrianof attendit la question qui ne pouvait manquer. La cloche continuait à tinter pour la messe.
--Est-ce fête aujourd'hui? dit Bagrianof. Quelle date avons-nous?
--Le vingt-deux, répondit-elle. Ce n'est pas fête, Daniel Loukitch.
--Alors, pourquoi dit-on la messe?
--C'est un enterrement, balbutia la pauvre créature, tremblante d'angoisse.
--Le bienheureux trépassé se fait dire la messe? grand bien lui fasse! Ils ne sont pas si pauvres qu'ils veulent bien le dire, mes bons serfs, puisqu'ils se payent des messes! Laquelle de mes âmes est partie pour le céleste séjour?
--Ce n'est pas une âme, Daniel Loukitch, répondit madame Bagrianof, c'est une jeune fille.
On appelait alors âmes, en Russie, les hommes seulement. Les femmes, ne payant pas de redevance personnelle, n'étaient pas comptées dans la population.
--Une jeune fille? fit Bagrianof d'un air mécontent.
Il n'aimait pas à voir mourir les jeunes filles: c'était autant de perdu, puisqu'elles pouvaient se marier et donner de beaux enfants, qui deviendraient des âmes.
--Laquelle? ajouta-t-il par habitude de propriétaire.
--Fédotia Iérémeieva, dit-elle.
Bagrianof posa son journal sur la table et regarda sa femme.
--Vous êtes folle, lui dit-il posément. Cette fille, qui se portail bien avant hier, on l'enterrerait aujourd'hui?... De quoi est-elle morte?
Madame Bagrianof ne répondit pas. Il agita violement la sonnette, et le domestique, Timothée, entra sur la pointe du pied. La cloche tintait toujours seulement le glas avait remplacé la sonnerie de la messe. Le cercueil devait être en vue de l'église.
--Qui enterre-t-on? demanda Bagrianof d'une voix sèche.
--Fédotia Iérémeieva, Votre Honneur, répondit le vieux domestique.
--Celle fille qui était ici avant-hier.
--La même, Votre Honneur.
--De quoi est elle morte. Madame Bagrianof et Timothée s'entre-regardèrent.
--De quoi est elle morte? répéta Bagrianof avec un pli des lèvres, précurseur de l'orage.
--Elle s'est noyée, Votre Honneur.
--Par accident?
Personne ne répondit.
--Exprès?
Le silence se fit une seconde fois. Le balancier de l'horloge donnait un petit coup sec à chaque mouvement; au dehors, le glas tintait toujours. Timothée leva la tête et regarda son maître.
--Exprès, Votre Honneur répondit-il.
Bagrianof se leva et fit quelques pas; sa femme s'était levée aussi, hésitante et glacée de terreur; il la rassit sur son fauteuil, d'un geste violent.
--Tenez-vous donc tranquille, dit il, vous partez à tout moment comme un diable à ressort.
Madame Bagrianof ne bougea plus.
--La sotte! murmura le seigneur entre ses dents serrées.
La cloche de l'église se tut: le corps était entré dans l'église.
Bagrianof fit encore deux ou trois tours dans l'appartement.
--Qu'est-ce qu'on dit dans le village? demanda-t-il au vieux domestique.
--Je ne sais pas, Votre Honneur, je ne vais jamais au village.
--Eh bien, vas-y! dit le seigneur en se rasseyant. Donnez-moi un verre de thé, ma chère, dit-il à sa femme. Bien chaud et bien sucré, s'il vous plaît.
Timothée sortit de la cour seigneuriale, les yeux fixés à terre, suivant machinalement la route où il lui semblait voir Fédotia marcher devant lui, le mouchoir déplié flottant sur le bras. Il arriva sur la place; toutes les maisons étaient vides. Quelques petits enfants, laissés seuls, se mirent à geindre dans leur berceau quand il entr'ouvrit les portes. Il s'arrêta et réfléchit. Retourner à la maîson sans nouvelles, c'était courir un gros risque. Entrer dans l'église était peut-être plus dangereux encore. Qui sait si la population affolée n'allait pas le mettre en morceaux, faute de meilleur gibier!
Il s'arrêta à un moyen terme. Pénétrant à peine sous le parvis, il s'adressa à une vieille femme qui priait activement, faisant de grandes inclinaisons jusqu'à mi-corps et des signes de croix à tour de bras.
--Qu'est-ce qu'on dit dans le village, ma bonne, lui demanda-t-il.
Elle le regarda de travers.
--On dit que c'est grand'pitié qu'une si jolie fille soit morte si jeune. Voilà.
Et elle reprit son oraison. Timothée, satisfait, retourna à la maison et répéta fidèlement ce qu'il avait entendu. Bagrianof faute de mieux, fit mine de s'en contenter. Il s'enferma bientôt dans son cabinet, attendant le glas qui ne pouvait manquer de recommencer d'une minute à l'autre.
Ce n'était pas le remords qui le poursuivait pendant qu'il arpentait le parquet d'un pas régulier comme le balancier lui-même. A quel propos le remords serait-il venu se loger sous le crâne de ce haut et puissant seigneur? Le remords de quoi? D'avoir agi une fois de plus comme il avait agi tant de fois? Est-ce que les autres s'étaient noyées? N'étaient-elles pas, à l'heure qu'il est, mariées et mères de gros gars au ventre proéminent, aux cheveux de lin tombant sur la face; gars dont plusieurs étaient ses fils, sans contredit? mais il n'avait jamais su lesquels, faute de prendre des informations. Pourquoi cette sotte n'avait elle pas fait comme les autres? Elle avait le mari sous la main... Qui pouvait se douter qu'au lieu de se marier honnêtement comme tout le monde, elle allait se noyer exprès! Il lui en voulait de cela, et si elle eût été encore vivante, il l'aurait punie de la bonne manière;... Mais elle échappait à sa vengeance!
Le glas recommença de sonner. Le corps sortait de l'église pour se rendre au cimetière.
Comment se faisait-il qu'on ne lui eût pas parlé de cet événement? C'était intéressant pour lui, au bout du compte! On le lui avait caché, pourquoi? Avait-on cru qu'il lui serait désagréable d'apprendre que cette fille s'était noyée? Mais en quoi cela pouvait-il lui être désagréable? Est-ce que c'était sa faute? Est-ce qu'ils auraient l'aplomb de dire que c'était sa faute? C'est là ce qu'il faudrait voir, par exemple!
Bagrianof s'arrêta devant la porte comme pour sortir. La grosse cloche tintait toujours à coups lents et égaux,--les petites cloches sonnaient de temps en temps ensemble avec un bruit de sanglots... Bagrianof tourna le dos à la porte et se remit à marcher.
Sa faute? En quoi sa faute? Pas pour celle-là au moins!... Elle était venue le trouver, l'effrontée! Elle avait demandé la grâce de son amant,--car enfin qui pouvait se douter que ce n'était pas son amant, mais seulement son fiancé? Il avait cru que c'était son amant, lui: les filles de village ne sont pas, à l'ordinaire, d'une vertu si farouche! Oh! non, ce n'était pas sa faute, à lui. Elle n'avait pas besoin de venir le trouver!... Mais quî donc avait eu l'aplomb de dire que c'était sa faute?...
Il se retourna brusquement, cherchant à dévisager l'audacieux... Il était seul.
Alors il se rappela que c'était Timothée qui lui avait dit: "exprès" comme pour le braver. Elle s'était noyée exprès; c'est Timothée qui l'avait dit, Timothée le payerait sans tarder! Et le prêtre qui faisait un enterrement de seigneur à cette fille!...
Bagrianof s'arrêta. Le glas avait cessé. Le silence et la résolution qu'il venait de prendre de châtier l'insolent lui firent beaucoup de bien.
Il s'assit dans son fauteuil, ouvrit son tiroir, prit la lettre à l'archevêque et la mit bien en évidence; puis il alluma un cigare et se remit à lire. Mais il ne comprit pas un mot de ce qu'il lisait.
Fédotia avait de belles funérailles. Sauf les bambins dont les cris avaient désorienté le vieux domestique, personne n'était resté au logis.
Le père avait voulu la grand'messe avec les chantres, et le prêtre avait consenti à tout, prenant la responsabilité sur lui: il avait fait le sacrifice de sa place. D'ailleurs la jeune mère paraissait plus forte, le petit avait bonne envie de vivre, et, si cruel que fût Bagrianof, il ne pouvait les chasser avant un mois au moins. Dans un mois, il mettrait tous ses trésors sur une pauvre charrette, et il irait où la grâce de Dieu et de ses supérieurs voudrait bien l'envoyer,--en Sibérie, s'il le fallait, enseigner la loi de Dieu aux Toungouses. Ne serait-il pas sûr de la vie, riche de posséder sa femme et son enfant, qu'on ne pouvait lui ravir?
Tendant qu'il récitait les prières sur le cercueil, la foule l'entourait, si pressée, qu'on étouffait dans l'église, non chauffée cependant. Les hommes, concentrés, la tête basse, sentaient vaguement dans l'air une odeur de vengeance monter avec celle des branches de sapin qu'ils foulaient aux pieds. La jeune morte, parée de ses beaux habits, la face découverte, était pour eux un étendard qui les menait au combat. Ce n'est pas seulement pour les vieux Romains que le corps d'une femme a été le symbole de la liberté outragée. La cérémonie funèbre s'acheva sars tumulte. Les paysans enlevèrent le cercueil. Le père et Savéli tenaient la tête. Fédotia sortit de l'église accompagnée par le glas qui avait si fort énervé Bagrianof: le village tout entier la suivit jusqu'au cimetière peu distant, situé dans un bouquet de bois clairsemé, ou les vieilles tombes disparaissaient sous les fleurs sauvages, où les oiseaux nichaient au printemps par centaines.
La neige recouvrait les monticules anciens et nouveaux. La fosse de Fédotia faisait une tache noire sur cette blancheur immaculée. Le cortège, la croix en tête, monta la pente douce, de son pas cadencé; la fosse reçut sa proie; le prêtre jeta une poignée de terre dans le cercueil encore ouvert; on descendit le couvercle, qu'on posa sans fracas;--Iérémeï et Savéli se penchèrent pour voir ce qui restait encore de leur bien-aimée,--et les planches de sapin elles-mêmes disparurent bientôt sous la terre mêlée de neige qui roula en gros blocs jusqu'au fond du trou.
Iérémeï, suivant l'usage, invita les assistants à venir festiner chez lui. On le suivit en silence. Chacun sentait, comme on dit, qu'il allait se passer quelque chose.