XI

Le banquet funèbre commença au milieu d'un profond silence. Invité par Iérémeï, le prêtre s'était excusé, alléguant la maladie de sa femme, mais en réalité parce qu'il sentait aussi l'orage dans l'air. Les paysans attablés mangeaient lentement comme à l'ordinaire les oeufs durs et le riz cuit à l'eau qui sont le fond de ces repas de funérailles. Les femmes mangeaient à part dans une autre cabane. Le gobelet d'eau-de-vie faisait de temps en temps le tour de la table. Peu à peu les conversations s'animèrent, mais sans attendre le degré de bruit qui témoigne d'un vif intérêt. Chacun sentait que ce qu'il disait n'avait d'importance pour personne. On attendait. L'après-midi se passa ainsi. Le ciel s'assombrissait, la nuit n'était plus bien loin, quand le père de Fédotia se leva et prit la parole. Au premier son de sa voix, le silence se fit partout; du tous les coins de l'Isba, les têtes attentives se tournèrent vers le vieillard.

--Frères, dit-il, je n'avais plus qu'une fille, et je l'ai perdue. Nous l'avons mise dans la terre; qu'il nous reste d'elle un souvenir éternel.

Suivant l'usage, l'assemblée psalmodia trois fois en choeur: "un souvenir éternel", et le silence se rétablit.

--Ma Fédotia n'avait jamais offensé personne, reprit le père d'une voix pleine de larmes; elle était donc comme un agneau et pure comme une colombe. Elle était fiancée, vous le savez tous, à ce brave garçon,--il indiqua du doigt Savéli placé à sa droite.--Elle se serait mariée, elle aurait été une bonne femme, comme elle avait été une bonne fille. Elle était jeune, elle était bien portante, et voilà qu'elle est morte tout à coup. Comment cela s'est-il fait?

Il promena son regard sur l'assistance. Tout le monde l'écoutait avec recueillement Quelques yeux animés par l'eau-de-vie suivaient les siens avec la ténacité de l'ivresse commençante.

--Comment se fait-il, reprit Iérémeï, qu'une belle fille, jeune et bien portante, coure tout à coup à la rivière et laisse son vieux père sans une âme pour lui fermer les yeux et le mettre au repos? Est-ce naturel, je vous le demande, qu'une jeune fille préfère la mort aux baisers de son fiancé?

Le vieillard parlait avec ce mélange de simplicité et de langage biblique que les paysans empruntent à leurs longues stations assidues à l'église.

--Est-ce naturel, continua-t-il, qu'une jeune fille regarde son fiancé et se couvre le visage en disant: Ne me touche pas! Est ce naturel, continua-t-il en s'animant, que, pleine de honte, elle coure à la rivière et meure de bon gré plutôt que de regarder un homme en face? Non, ce n'est pas naturel! cria-t-il d'une voix tonnante en frappant rudement le plancher de son bâton. Tous tressaillirent.--Ma fille est morte, reprit-il en regardant tout autour de lui d'un air de défi, parce que notre seigneur, qui n'a pas plus de honte qu'un chien maudit, l'a prise pour ses amusements, la blanche colombe... Et elle n'a plus osé regarder son fiancé, elle n'a pas osé revenir à son vieux père et elle est allée se jeter à la rivière. Et l'on viendra me dire:--Ta fille s'est tuée, c'est un péché! Non, il ment, celui qui dit cela! Ma fille n'a pas péché, ma fille ne s'est pas tuée, c'est Bagrianof qui l'a tuée... Meurtrier' Le grand vieillard leva les bras au ciel, brandit son bâton et le laissa retomber avec fracas sur le plancher. Tous les hommes se levèrent d'un commun mouvement.--Meurtrier! crièrent-ils d'une seule voix.

Ils n'avaient plus peur: ce n'étaient plus des moutons timides prêts à se laisser tondre le grand coup d'aile de la vengeance dans son vol avait purifié l'atmosphère autour d'eux. Ils allaient se venger, ils étaient déjà libres.

--C'est un meurtrier, répéta Iérémeï d'un ton plus calme. Et ce meurtre n'est pas le premier. Il a tué nos frères partis pour la Sibérie, il y a trois mois à peine. Avez-vous oublié les coups de verges qui sifflaient sur leurs épaules? Avez-vous oublié le sang qui coulait de leur dos meurtri? Et les charrettes qui ont emporté nos frères à l'orient, les avez-vous oubliées. Et les femmes que voilà veuves, et les enfants qui se trouvent orphelins, ont-ils oublié leurs époux et leurs pères? Et croyez-vous que sur la route il ne soit pas mort plus d'un de ceux qui sont partis ce jour-là? Et ceux qui ont survécu mourront loin du village, et nous n'en saurons jamais rien, et personne, à leurs funérailles, ne boira la tasse d'eau-de-vie, la "coupe d'amertume" qu'on vide au repas funéraire et que nous buvons ici pour Fédotia en son souvenir éternel!

Le gobelet d'eau-de-vie circula de main en main, chacun y trempa ses lèvres, et le choeur chanta trois fois le funèbre répons: "Souvenir éternel!"

Ceux qui sont morts en route et ceux qui mourront là bas, reprit Iérémeï quand revint le silence, ont été tués par la même main qui a tué ma fille. C'est Bagrianof qui a ruiné notre village: nous ne ressemblons plus à des hommes, et dans les environs on nous appelle des loups; c'est vrai, nous sommes des loups, et nous haïssons tout le monde; tout le monde, répéta-t-il avec rage en grinçant des dents, les seigneurs, et les procureurs, et les soldats, et les scribes, et les gens de justice! Mais il y a des gens de justice partout, et des soldats aussi partout, et tous les paysans ne les haïssent pas!... Nous les haïssons à cause de Bagrianof, parce qu'il est si méchant et si féroce qu'il ferait douter même de la justice de Dieu!... Pardonne-moi, Seigneur, dit-il en s'inclinant devant les saintes images du coin oriental de la cabane, pardonne si ma langue a blasphémé, ce n'est pas mon péché. Que ce péché, avec les autres, comme tous nos maux et toutes nos misères gise lourdement sur l'âme de Bagrianof!

L'assemblée s'agita comme une mer houleuse; un murmure de fureur à demi contenu la parcourut d'un bout à l'autre et revint jusqu'à Iérémeï. Le vieillard avait épuisé ce qu'il avait à dire; Savéli prit la parole.

--Nous avons assez souffert, dit-il de sa voix claire et bien timbrée. D'ailleurs, pour ma part, j'ai promis de venger la défunte. Nos frères n'ont pas su ce qu'il? faisaient quand ils ont laissé la vie à ce chien: il fallait serrer pendant qu'ils tenaient la corde! mais cette fois nous ne le lâcherons pas! N'est-ce pas, vous autres?

Un frémissement de plaisir parcourut l'assemblée: ils croyaient déjà tenir le cou du seigneur entre leurs doigts osseux.

La nuit tombait; des femmes entrèrent pour allumer des esquilles de sapin qui brûlaient vite en se détachant de la griffe de fer où elles étaient fixées. A cette lueur inégale, qui remplissait l'isba d'un acre parfum de résine, les faces terreuses et les yeux irrités des paysans paraissaient plus terribles encore.

Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et un homme se fit place jusqu'à Iérémeï, écartant d'un seul bras tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Au milieu du tumulte, il arriva devant le vieillard, séparé de lui seulement par la table, et se laissa tomber sur le banc avec un long hurlement de douleur. On approcha une bûchette de sapin pour le reconnaître: c'était le vieux Timothée, le valet de Bagrianof.

Un cri d'indignation s'éleva à sa vue.

--Que viens-tu faire ici? chien des chiens qui sont là-bas! s'écrièrent les paysans. Viens-tu nous espionner pour te faire bien venir? Lèche-plat, pourvoyeur!...

Les injures pleuvaient sur le vieux domestique qui continuait à se tordre en gémissant. Comme on le prenait par les épaules pour le jeter dehors, il poussa un rugissement fou.

--Justice! s'écria-t-il en levant son bras gauche vers le ciel. Justice, au nom du Christ, frères, secourez-moi!

On s'aperçut alors que son bras droit pendait inerte à son côté.

--Qu'as-tu? lui dit Iérémeï. Laissez-le, vous autres, cet homme est mon hôte.

Un petit espace libre se fit autour de Timothée. Gémissant, se tordant de douleur, il souleva son bras droit à l'aide de sa main gauche et montra aux paysans saisis d'horreur ce membre tuméfié, où la chair rongée depuis la saignée jusqu'au bout des ongles n'était plus qu'une épouvantable brûlure.

--Qui t'a fait cela? dit Savéli, les yeux étincelants.

--Qui? le monstre, le loup, Bagrianof!

Les exclamations et les injures recommencèrent, cette fois, à l'adresse du maître. Iérémeï fit chercher la sage-femme qui était dans une autre cabane et qui arriva aussitôt. Au village, c'est cette matrone qui se charge ordinairement des pansements; elle posa une première application d'huile et de toile assez convenable. La chair était à nu; la peau, bouillie pour ainsi dire, se détachait en lambeaux; les ongles devaient tomber,--le bras aussi, peut-être; qu'en savait-on? L'amputation serait probablement nécessaire; mais, au village, il n'est pas question d'amputation. Lorsque le bras de Timothée, bandé dans un mouchoir, fut attaché à son cou, Iérémeï mit la sage femme à la porte.

--Raconte-nous comment il t'a fait cela, dit il au malheureux qu'on réconfortait avec de nombreuses gorgées d'eau-de-vie.

--Voilà, dit Timothée: le maître m'en voulait... sais-tu pourquoi? dit-il brusquement en se tournant vers Iérémeï, et toi, sais-tu pourquoi? fit-il à Savéli, qui l'écoutait avidement; parce que j'avais voulu empêcher la défunte Fédotia d'entrer chez lui.

--Tu as fait cela? dit Savéli d'un ton dubitatif.

--Oui!... Quand je l'ai vue venir, si gentille, si mignonne, j'ai eu pitié d'elle. Elle m'a demandé si l'on pouvait voir le maître pour tâcher d'obtenir ta grâce; je lui ai répondu de s'en aller, que le maître n'était pas bon à voir. Elle s'en allait quand le maître, le païen maudit!, il s'est mis à sa fenêtre et il l'a appelée. Tu sais le reste aussi bien que moi; mais il avait vu que je la renvoyais, et il était fâché. Ce matin, il m'a demandé de quoi elle était morte, je le lui ai dit; cela lui a déplu. Il m'a envoyé savoir ce qu'on disait dans le village; je lui ai répété ce qu'on disait: que c'était grand dommage qu'une si jolie fille fût morte si jeune! Cela aussi lui a déplu. Alors le soir, comme je lui servais le samovar pour son thé, à cinq heures juste il est entré et il a prétendu que l'eau ne bouillait plus. Ce n'était pas vrai, mes frères, l'eau bouillait.

Timothée voulu faire le signe de la croix pour renforcer son assertion; ce mouvement instinctif de son bras droit lui arracha un cri de douleur. Il fut un moment sans pouvoir parler.

La foule muette attendit patiemment. Il reprit sa narration.

--Elle bouillait, répéta-t-il, puisque la vapeur sortait à gros nuages de la bouilloire, et qu'il y avait encore des morceaux de charbon allumé dans le tuyau. Enfin, pour le contenter, je remportai le samovar, j'y mis du charbon, et, quand il fut bien allumé,--l'eau jetait de gros bouillons par les trous du couvercle,--je l'apportai sur la table. En entrant, je vis Bagrianof qui me regardait d'un air méchant, en riant, vous savez? Voilà vingt-cinq ans que je le sers, et je n'y suis pas encore accoutumé; quand il me regarde comme ça, je ne sais plus ce que je fais. Alors, moi, j'arrivais avec ma bouilloire, et, comme je regardais le maître, au lieu de tourner le robinet où il faut, en face de la dame, je le mis de côté, à gauche.

--Tu ne sais plus poser un samovar sur une table?--me dit le maître en riant. Ses dents blanches, dans sa ligure blanche, étaient aussi pointues que les dents d'un renard.--Tu causes trop avec les jolies filles, cela te tourne la cervelle.

--Excusez, maître, lui dis je bien doucement, j'ai mal fait.--Je parlais du samovar, vous comprenez.

--Retourne-le, me dit-il, et mets-le comme il faut.

--J'obéis. Si vous saviez comme l'eau bouillait! Elle partit par-dessus le bord et coulait sur le petit plateau. Alors Bagrianof me dit:--Relève ta manche, que je voie ton bras,--Je relevai ma manche sans penser à mal. Ah! si j'avais pris le chemin de la porte! Mais je n'en aurais pas eu le temps. Je n'avais pas plutôt relevé ma manche qu'il me la retroussa jusque par-dessus le coude avec les doigts de fer qu'il a, vous savez; il me prit le bras, le mit sous se robinet et tourna... Ah! mes frères! s'écria le malheureux se tordant sur son banc au souvenir encore présent de la torture,--il l'a fait couler sur mon bras jusqu'à la dernière goutte! J'étais tombé à genoux et je demandais grâce! Il m'a tenu jusqu'au bout. On ne peut pas lui échapper quand il vous tient: c'est un étau! Et puis la douleur était si vive que je n'avait plus seulement la force de crier.

--Et la dame? dit Savéli. Elle était là? Qu'est-ce qu'elle a dit!

--Pauvre âme! Elle s'est jetée aux genoux de son mari, elle lui a dit:--Brûlez-moi et laissez cet homme. Il l'a repoussée, et elle est tombée sans connaissance.

Les poitrines haletantes des paysans se soulevaient lourdement. Ils avaient écouté sans mot dire, et maintenant cet homme, ce valet, méprisé, détesté jusqu'alors, devenait un des leurs par son martyre. Ils s'empressèrent autour de lui, et ces "loups" trouvèrent de douces paroles pour le nouveau frère.

--Eh bien! dit Savéli au bout d'un moment, pourquoi es-tu venu nous dire cela?

--Pour que vous m'aidiez à me venger! gronda Timothée d'une voix sourde. Je ne puis pas me venger seul, niais il faut que je me venge!... Il me sembla que le seigneur vous doit aussi quelque chose, à vous autres!

Le cri de rage jaillit à la fois de toutes les poitrines. On ne s'entendait plus: chacun avait quelque chose à proposer, et tous parlaient à la fois.

--Non! cria Timothée dominant le tumulte. Pas de corde! cela ne réussit pas. S'il peut parler, il vous enjôlera tous, il enjôlerait des pierres avec sa voix tendre et ses yeux de chatte qu'il sait faire doux comme du miel. Le couteau, la hache, c'est sûr, cela!

--Et le sang? jeta une voix dans l'ombre. Et la justice?

Le silence se fit peur écouter la réponse de Timothée.

--On brûle la maison, et c'est un accident, répondit-il d'une voix bien nette. Comme cela, il n'y a pas de sang.

--Que celui qui a péché par le feu périsse par le feu! dit Sentencieusement Iérémeï.

--Quand? dit Savéli, les dents serrées.

--Celte nuit. Oh! il faut que ce soit cette nuit! Je ne dormirai pas qu'il ne soit mort.

--C'est moi qui aurai la hache, dit posément Savéli.

--Nous en aurons chacun une! fit Iérémeï d'une voix contenue. A quelle heure?

--A minuit. Venez tous, nous ne serons pas trop. Et la maison flambera, vous verres! C'est moi qui mettrai le feu.

--Et la dame? fit soudain Iérémeï, et la petite fille?

--On les conduira chez le prêtre, répondit Timothée. Elles ne sont pas méchantes: quand le feu flambera, je les éveillerai.