XII
La maison de Bagrianof dormait; la neige tombait depuis quelques heures, et les chemins, les arbres, les clôtures, tout était blanc. Le ciel, gris et terne, semblait toucher les toits; les flocons s'amoncelaient le long des murailles, comme s'il voulaient ensevelir les maisons. Pas un souffle de vent dans l'air, pas une lueur sur le village; seule, la maison de Bagrianof avait deux fenêtres vaguement éclairées. A travers les stores blancs, la lueur adoucie de la lampe des Images filtrait sur la façade dans le cabinet du maître.
Confiant dans ses bonnes serrures et dans la double garde autour de sa maison, Bagrianof dormait profondément. Les idées factieuses de la matinée s'étaient noyées dans le fleuve d'eau bouillante dont il avait arrosé le bras de son domestique; il s'était vengé, lui aussi, de l'insolence de ce rustre qui avait eu l'audace de lui dire que Fédotia s'était noyée exprès. Le retour de ce mot: "exprès", n'avait pas laissé cependant de lui faire une impression désagréable. Pour la chasser, il s'était mis à faire des patiences,--suprême ressource du désoeuvrement provincial. Les petites patiences, avec un seul jeu de cartes, n'ayant réussi à le distraire qu'à moitié, il s'était embarqué dans une grande patience à deux jeux complets, et il avait trouvé là un dérivatif si puissant, qu'il s'était couché dans l'état d'esprit le plus satisfaisant, après avoir fait huit petits tas de huit couleurs au grand complet.
Les huit tas étalent encore sur le bureau, prêts à lui rappeler sa victoire le lendemain, quand il ouvrirait les yeux, et le vainqueur donnait du sommeil qui suit les grandes batailles, lorsque la porte s'ouvrit doucement; les gonds avaient été soigneusement huilés par Timothée.
Un à un, se succédant en file serrée, les paysans entrèrent sans bruit; leur respiration étouffée s'entendait à peine. Quand la chambre fut pleine, la porte se referma, et Bagrianof se mit brusquement sur son séant.
Souvent, dans ses rêves,--car ses rêves avaient été les vengeurs de ceux qu'il opprimait,--il avait vu sa chambre pleine de têtes hideuses qui le regardaient avec des yeux féroces; il s'était réveillé avec la corde au cou, cette corde qu'Ilioucha avait tenue dans sa main pendant un quart d'heure, et qu'il avait laissée échapper, "l'imbécile!" Mais d'ordinaire un coup d'oeil suffisait à dissiper ses frayeurs. Bagrianof se retournait, faisait le Signe de la croix pour chasser le démon, et se rendormait. Cette fois le rêve avait une si poignante apparence de réalité, qu'il resta les yeux ouverts, la bouche béante, sans oser conjurer la vision à l'aide du signe de croix habituel.
Les ennemis étaient au grand complet: tous ceux qu'il avait frappés ou molestés, ceux dont il avait déshonoré les filles ou les soeurs, ceux dont il avait envoyé les fils ou les frères en Sibérie, tous étaient là, chacun une hache ou un couteau à la main, et plus près de lui, tout contre le lit, le père de Fédotia et le fiancé, qui le regardaient avec des yeux ardents. Un autre, derrière eux, allumait des bougies pour y voir plus clair.
Bagrianof comprit qu'il ne rêvait pas et que le jour était venu.
On le lui avait dit parfois, que ses paysans le tueraient; les paroles d'adieu du général-gouverneur lui passèrent dans le cerveau comme une épée flamboyante; "C'est dommage qu'ils ne vous aient pas tué!"
--Grâce! cria-t-il en étendant les mains pour implorer.
--Grâce? répéta Iérémeï en le regardant tranquillement, ma fille a crié grâce ici même, là où tu dors, chien maudit; as-tu fait grâce?
--J'ai pardonné à Savéli!... balbutia Bagrianof saisi de terreur.
--Je ne te pardonnerai pas, moi! dit Savéli, sans témoigner plus de colère apparente que le vieillard: tu as tué ma fiancée, je l'aimais plus que la vie, tu vas mourir.
--Je te donnerai tout mon argent, laisse-moi seulement la vie, dit Bagrianof, dont la langue épaissie ne pouvait articuler de paroles distinctes.
--Ecoute, seigneur, dit Savéli, nous sommes tous ici, tout le village, entends-tu? Nous allons te tuer, parce que tu es maudit de Dieu.
--Tu as comblé la mesure d'iniquité, reprit Iérémeï: prie Dieu de te recevoir, l'heure de ta mort est venue.
Bagrianof, d'un bond, se mit à genoux sur son lit: deux pistolets chargés étaient sur sa table de nuit, il voulut les atteindre; avant qu'il eût allongé le bras, la hache de Savéli lui faucha l'épaule. Il tomba sur le lit en hurlant.
--Au secours! cria-t-il une seule fois.
Nul ne sait qui lui porta le coup mortel, car dix haches s'abattirent au même instant.
Un grand silence se fit. Les paysans s'entre-regardèrent, Bagrianof ne bougeait plus; un ruisseau de sang coulait le long du drap jusqu'à terre; de larges taches rouges marbraient le linge et la couverture.
--Le feu, vite! cria quelqu'un. Aussitôt, comme si une panique les eût saisis, les assassins entassèrent tel meubles sur le cadavre; les chaises légères, les livres, les journaux, les objets de luxe, les rideaux de mousseline, formèrent bientôt une masse confuse qui montait jusqu'au plafond. Quelqu'un apporta une botte de paille qu'on mit sous le lit.
--Reculez-vous! dit Iérémeï aux paysan;. C'est toi qui l'as frappé, continua-t-il en s'adressant à Savéli, c'était mon droit. Au moins c'est moi qui mettrai le feu.
--Soit! fit Savéli en se dirigeant vers la porte.
Iérémeï prit les deux bougies, les arrangea soigneusement au milieu de la botte de paille, et souffla un instant avec sa bouche, comme s'il s'était agi d'allumer son poêle. La fumée remplit la chambre, puis la flamme parut, pétilla et monta le long des draps; le ruisseau rouge coulait toujours, mais goutte à goutte. Une large mare de sang caillé noircissait le plancher.
--Ouvrez le vasistas! dit Iérémeï toujours debout près du lit.
Un paysan ouvrit les deux carreaux de la double fenêtre, et soudain, à travers la fumée plus épaisse, les langues de flamme, minces et allongées, glissèrent le long des rideaux de mousseline jusqu'à l'amas de meubles.
Les huit petits tas de cartes étaient restés presque intacts sur le bureau: Savéli les ramassa en une poignée et les lança sur le bûcher. Les cartes s'éparpillèrent de tous côtés, aussitôt saisies par le feu, qui gagnait du terrain.
--Ça marchera, dit Savéli. Fermons la porte à clef, mes amis. Adieu, seigneur!
Sur ce mot jeté à Bagrianof avec une gaieté sinistre, Savéli ferma la porte à double tour, s'avança sur le perron et lança la clef au loin dans la neige. Un ne l'entendit pas tomber.
Les paysans étaient tous sortis. Rassemblés dans la cour, ils regardaient l'incendie qui augmentait dans le cabinet de Bagrianof; à travers les stores baissés, on voyait la flamme aller et venir en lueurs inégales, tantôt d'un pourpre noirâtre, tantôt d'un rouge éclatant. Des torrents de fumée sortirent aussi bientôt des fenêtres du sous-sol. Timothée avait bien fait les choses: il avait bourré le dessous de fagots et de menu bois. Le revêtement des murailles, en planches peintes, commençait à s'enflammer.
--Et la dame? dit Iérémeï Est ce qu'on va la laisser brûler?
--Sois tranquille, fit Timothée qui... deux pas de lui, contemplait son ouvrage, tout va bien; de ce côté-là, ça ne brûle pas encore. Il ne faut pas aller la chercher trop tôt non plus: elle voudrait nous faire sauver son mari.
--Va, dit Savéli; la clef est perdue; nous dirons qu'il s'est enfermé en dedans; va vite.
En effet, il n'y avait pas de temps à perdre. Réveillées par l'odeur de la fumée, les femmes de chambre se précipitaient au dehors comme un troupeau île volatiles effarés: pas une n'avait eu l'idée de réveiller la maîtresse. Timothée s'élança dans la maison; mais avec son bras en écharpe il n'était guère adroit. Quand il eut trouvé les pelisses et réveillé madame Bagrianof, il voulut l'emmener dans la cour, avec sa fille dans les bras; mais le plancher de l'antichambre flambait avec une telle intensité qu'il fallut renoncer à la traverser. Un moment, le vieux domestique pensa qu'il resterait dans la maison embrasée, ainsi que les deux femmes qu'il voulait sauver. Par bonheur, Savéli s'était aperçu de leur danger: il monta sur le rebord formé par le soubassement de briques; avec la même hache qui avait frappé Bagrianof il fit voler en éclata la fenêtre de la chambre à coucher, élevée de dix à onze pieds au-dessus du sol, et, s'aidant de ses bras agiles, pénétra dans la maison en flammes. Il était temps, la porte et les rideaux brûlaient déjà. Une première fois, il emporta la petite fille affolée qui se cramponnait à sa mère; une seconde fois, il enleva madame Bagrianof qui avait perdu connaissance en voyant sa fille saine et sauve.
Au moment de grimper une troisième fois pour aider Timothée à échapper aux flammes, il hésita. Etait-ce la peine de risquer sa vie pour ce valet, longtemps ministre des volontés cruelles de Bagrianof? La vue du pauvre vieux au désespoir, qui essayait vainement avec un bras de s'accrocher aux montants de la fenêtre, lui fit braver le péril encore une fois: il remonta, saisit Timothée à bras le corps sans trop le froisser, lui fit prendre pied sur le soubassement, d'où il l'enleva ensuite pour le déposer sur la neige, à côté de madame Bagrianof.
Quelques paysans, saisis de pitié, emmenèrent la malheureuse femme et sa fille, et les conduisirent chez le prêtre. Vladimir Alexiévitch accueillit les pauvres créatures avec toute la commisération de son coeur généreux, et s'efforça de rappeler madame Bagrianof à la vie. En ouvrant les yeux, le premier cri de cette victime du devoir fut: --Sauvez mon mari! Pendant que le prêtre essayait de calmer les terreurs de la veuve, les paysans groupés dans la cour regardaient brûler la maison. Le feu sortait par toutes les fenêtres; le toit, rongé en-dessous, laissait passer par endroits des gerbes d'étincelles, des flammèches s'éparpillaient sur la neige comme un bouquet d'un feu d'artifice; pas une haleine de vent sur ce bûcher qui consumait le cadavre de l'ennemi. La neige, colorée en rose par la réverbération de l'incendie, avait des teintes tendres et joyeuses; le ciel rouge et bas, semblait envelopper le sinistre comme pour empêcher les gens du voisinage d'en avoir connaissance.
Le village était là tout entier: les femmes étaient venues, et personne ne faisait un mouvement pour empêcher le feu d'achever son oeuvre. Les âmes sensibles,--il en restait encore quelques unes dans ce repaire de loups,--s'étaient calmées en apprenant que la dame et la demoiselle étaient en sûreté. Le sentiment général était celui de l'allégement, de la délivrance. Les derniers venus avaient demandé à voix basse si le maître était dedans. A la réponse affirmative, chacun s'était planté sur ses pieds et attendait la fin.
Le toit de planches peintes, à peine attaqué jusque-là, prit feu tout entier, d'un seul coup, comme s'il eût été enduit de résine; il flamba quelques instants, lançant vers le ciel une superbe flamme rouge et jaune, puis s'effondra avec fracas.
La neige se mit à tomber lentement; les flocons énormes, sur le fond rouge vif, avaient l'air de grosses mouches paresseuses: d'autres brillaient comme des paillettes de métal incandescent; puis la neige s'épaissit bientôt au point de former comme une sorte de voile entre les spectateurs et l'incendie mourant.
--Eh bien, enfants, dit une voix, je crois que nous pouvons aller nous coucher.
Les groupes se dispersèrent silencieusement. Les domestiques et les femmes de chambre s'étaient réfugiés dans les communs intacts, et pleuraient la perte de leurs hardes.
--Taisez-vous donc, leur dit Timothée en fermant la porte, vous avez plus gagné cette nuit que vous ne pourriez perdre de chiffons en cent ans.
Cette vérité frappa tout le monde, et le calme se rétablit. La ruine n'était plus qu'une masse rougeâtre, à peine élevée au-dessus du sol par le soubassement intact. Deux traînards se retournèrent une dernière fois pour la regarder.
--Hein! comme ça a brûlé! dit l'un d'eux.
--C'était superbe! répondit le second.
Rentré dans sa maison, Iérémeï, que Savéli n'avait pas quitté, réfléchit un instant.
--Où vas tu? dit-il au jeune homme, muet à son côté.
--A la ville. Le colporteur a un passeport pour moi. Et toi?
--Moi, je reste ici.
--Tu n'as pas peur?
Le vieillard haussa les épaules.
--Peur de quoi? Est-ce que tout le monde ne sait pas que c'est un accident?
Savéli resta silencieux; il regarda attentivement sa hache, et l'essuya une fois de plus avec la peau de sa pelisse.
--Donne-la moi, dit Iérémeï, je vais la nettoyer avec la mienne, et je la reporterai chez toi. Tu fais bien de t'en aller: tu es jeune, va voir du pays; moi je suis vieux, quand même ils me prendraient, qu'importe à présent, je suis seul!
Il se jeta lourdement sur le poêle pour dormir.
--Père..., dit Savéli avec un silence.
--Quoi?
--Donne-moi ta bénédiction. Dans les pays lointains où je m'en vais, elle me portera bonheur.
Iérémeï se leva et vint faire le signe de la croix sur la tête courbée de Savéli. Celui-ci baisa la main du vieillard, la main qui avait mis le feu à la maison du maître.
--Que Dieu t'accompagne! dit le vieux paysan avec un soupir. Nous nous reverrons dans l'autre monde.
Savéli rentra chez lui, prit une paire de bottes, ce qu'il possédait d'argent comptant, attela son petit cheval à un traîneau bas, composé d'une simple claie, et partit.
Quand il fut à deux verstes du village, il se retourna. Le ciel était rouge au dessus de la ruine, qui continuait à jeter, par moments, une faible lueur dans l'air épais. La neige tombait, cachant la trace des sabots du cheval et du léger traîneau.. Tout le favorisait. Il secoua les épaules et continua rapidement sa route. Arrivé à la ville avant le jour, il réveilla son ami le colporteur. L'explication fut courte. Le soir même, Savéli partait pour l'inconnu, sa balle sur les épaules, le coeur plein d'un indicible contentement de se savoir libre.