XVIII

Vers la fin de juillet, Philippe vint voir ses parents. Son père était absent; aussitôt après l'installation des meubles de madame Bagrianof, Savéli était parti pour la ville, prétextant des affaires importantes, mais en réalité pour ne pas se trouver face à face avec la veuve. Dès le premier jour, après quelques heures consacrées aux épanchements maternels, il alla voir le père Vladimir, son grand ami, avec lequel il causa longuement.

Comme il s'approchait de la fenêtre, Philippe aperçut Catherine au bout de l'allée. Vêtue d'une robe blanche toute simple, elle revenait des champs, son grand chapeau de paille suspendu à son bras et plein de fleurs sauvages. Un gros chien bondissait joyeusement autour d'elle.

--C'est la petite-fille de madame Bagrianof? demanda le jeune homme.

--Oui, répondit le prêtre.

--Est-elle jolie? dit le jeune homme avec un vague battement de coeur.

Cette jeune fille, revenant au domaine de ses ancêtres si longtemps après une catastrophe, avait pour lui quelque chose de romanesque et de mystérieux.

--Elle est jolie, répondit le père Vladimir, et elle est bonne.

--Quel âge a-t-elle?

--Quinze ans et demi, je crois. Et le prêtre retomba dans sa méditation. Le soleil allongeait de plus en plus ses rayons, qui rayaient presque le gazon: la terre semblait flotter dans un nuage d'or rougi. Prétextant la fatigue, Philippe prit soudainement congé du père Vladimir, et s'en alla vers sa maison. Arrivée au bout de l'avenue, il s'assura que le prêtre ne le voyait plus et prit la route extérieure qui conduisait à la rivière en longeant le jardin.

Il marchait lentement, les yeux à terre en apparence, mais en réalité regardant du coin de l'oeil la maison nouvellement bâtie, dont les fenêtres débordaient de verdure. Une robe blanche se montra à l'intérieur, une tête blonde avec deux yeux lumineux apparut parmi les branches fleuries et disparut aussitôt.

--Grand'mère, dit Catherine, voilà un jeune homme qui passe sur le chemin.

--Un paysan? demanda madame Bagrianof.

--Non, un jeune homme Je la ville, probablement.

--Ah! j'y suis, répondit l'aïeule: ce doit être le fils de Savéli. C'est un arpenteur; on dit qu'il est bien élevé. Appelle-le.

Philippe continuait sa promenade à tout petits pas; il avait entendu les paroles de Catherine, celles de la grand'mère lui avaient échappé. La tête de la jeune tille reparut à la fenêtre.--Monsieur cria-t-elle. Philippe se retourna. A la vue de ce beau visage intelligent, de ces grands yeux fiers qui l'interrogeaient, Catherine perdit contenance.

--Je vais le chercher, dit-elle, et elle sortit de la maison.

Elle arriva en courant jusqu'à la haie qui fermait le jardin. Philippe l'attendait. Quand elle fut près de lui, tout essoufflée, elle saisit la palissade à deux mains; sa robe blanche traînait derrière elle sur le gazon.

--Monsieur, dit-elle, vous êtes le fils de Savéli?...

Elle s'arrêta. Nommer cavalièrement par son nom de baptême le père d'un si beau jeune homme était bien difficile; mais elle n'en savait pas plus long.

--Philippe Savélitch Pétrof, à votre service, répondit le jeune homme en s'inclinant légèrement.

--Ma grand'mère désire vous voir, ajouta-t-elle timidement.

Philippe salua et se dirigea vers la petite porte. Le soleil avait disparu; la rivière coulait doucement avec de petites vagues brillantes; le ciel était clair, légèrement voilé de vapeurs à l'horizon; les dernières fleurs de tilleul répandaient dans l'air un vague parfum assoupissant. Une abeille attardée passa en bourdonnant auprès du jeune couple confus et troublé. Jamais Philippe ne s'était trouvé si près d'une autre femme que sa mère. Jamais Catherine n'avait éprouvé cet embarras à regarder un homme.

--Votre père a sauvé ma mère et ma grand'mère, dit Catherine, joyeuse d'avoir quelque chose d'agréable à dire à ce jeune homme si sympathique.

--Vous savez cela? s'écria Philippe aussitôt rasséréné.

--Grand'mère me le répète tous les jours. J'ai su cela en même temps que mon nom, répondit-elle en riant; venez, vite. Grand'mère, le voici! criait-elle en entrant.

Philippe parut sur le seuil. Sa haute taille frappa la vue affaiblie de madame Bagrianof.

--Savéli?... dit-elle en hésitant.

--Non, madame, Philippe Savélitch.

--Comme vous ressemblez à votre père! s'écria-t-elle. Votre père est absent, je n'ai pu le voir à mon retour. Je lui dois la vie: je ne l'ai pas oublié... Venez, mon enfant, recevoir la bénédiction d'une vieille femme reconnaissante.

Philippe t'inclina sous la main tremblante de l'aïeule.

--Asseyez-vous là, continua-t-elle, et parlons de votre père.

Philippe ne demandait pas mieux: madame Bagrianof dut entendre comment Savéli s'était enrichi par son travail, ce qu'elle savait déjà, et comment le colporteur ignorant avait élevé son fils. Elle admira, avec les deux jeunes gens, ce dévouement paternel, infatigable et désintéressé; elle laissa s'épancher tout l'enthousiasme ardent et juvénile de Philippe, coupé par les exclamations de Catherine.

Le jour baissait, Catherine avait allumé deux bougies derrière sa grand'mère, pour ne pas lui fatiguer la vue; activement et sans bruit, elle avait disposé tout l'attirail du thé. Tout à coup Philippe se trouva partageant le pain et le sel de l'hospitalité chez madame Bagrianof.

Celle-ci n'avait pas de préjugés aristocratiques,--extérieurement du moins:--en lui disant que Philippe, à éducation égale, valait une Bagrianof, et qu'il pouvait valoir mieux s'il était meilleur, on lui eût causé un étonnement sans bornes, mêlé d'un peu de pitié pour l'orateur; mais il ne lui répugnait pas d'admettre à sa table le fils d'un paysan, pourvu que ce paysan lui eût sauvé la vie.

D'ailleurs, ce jeune homme bien élevé, qui parlait français mieux que Catherine,--la pauvre Catherine n'avait jamais été assez riche pour se donner le luxe d'une gouvernante française,--ce jeune homme n'avait rien du paysan russe. Il fallait vraiment un effort de mémoire pour se rappeler son origine. Madame Bagrianof ne fit point cet effort.

Philippe avait des journaux et des livres nouveaux: Il prit l'habitude de venir, le soir, faire un peu de lecture à madame Bagrianof.

Au commencement, Catherine lisait; mais un jour qu'elle était enrhumée, Philippe ayant offert de la remplacer, madame Bagrianof ne voulut plus d'autre lecteur.

--Il lit cent fois mieux que toi! dit-elle à sa petite-fille. Ecoute-le, pour lire ensuite comme lui.

Et Catherine écoutait. L'ouvrage qu'elle prenait toujours en commençant lui tombait bientôt des doigts. Le coude sur la table, la tête appuyée sur sa main, elle écoutait en regardant le jeune homme. Bientôt elle n'entendait plus les mots. Cette voix mâle et sonore avait pour elle une douceur extrême: la mélopée un peu traînante de la lecture, la richesse sans cesse variée de l'intonation et de l'accent russe la jetaient dans une sorte d'enchantement.

La fin de l'article, ou la voix de sa grand'mère, la réveillait de son rêve. Elle rentrait alors dans la vie, s'excusant de sa distraction avec un sourire timide adressé au jeune homme, qui répondait de même,--et la nuit, pour s'endormir, elle évoquait la lecture du soir; mais elle ne ne rappelait le plus souvent que les premières lignes: le reste était noyé dans la mélodie confuse de cette voix qui la charmait, et le sommeil venait, profond et délicieux, continuer la rêverie de la veille.

De son côté, Philippe emportait dans son coeur le souvenir de ce doux visage plein de candeur et de bonté, de ces grands yeux attentifs, de ce sourire furtif et presque honteux quand les regards des jeunes gens se rencontraient. Il sentait que la vie était pour lui désormais cette heure du soir auprès du fauteuil de la grand'mère,--avec Catherine assise près de la table, les yeux grands ouverts, et pourtant comme endormie.

Ce fut un déchirement pour lui que de retourner à ses travaux. Sous prétexte d'attendre son père, il dépassa te temps de ses vacances; puis, quand il fallut se décider à partir. Il trouva moyen de se faire retenir encore un jour par madame Bagrianof, pour terminer une lecture commencée.

Quand le livre fut fini, quand le plateau de thé eut disparu, quand le coucou accroché à la muraille eut sonné neuf heures, Philippe sentit qu'il devait irrévocablement partir, et il se leva pour prendre congé de ses hôtesses.

--Il faudra que votre père vienne nous voir pendant que vous serez à la ville, dit madame Bagrianof. Dites-lui combien je lui ai voué de reconnaissance, dites-lui que je l'admire pour ce qu'il a fait pour vous... C'est un homme remarquable que votre père! Vous le lui direz, n'est-ce pas?

Philippe hésitait. Catherine comprit qu'elle ferait mieux de se retirer. Madame Bagrianof réitéra sa question.

--Excusez-moi, dit Philippe très-embarrassé, je ne pourrai pas le lut dire... J'ai cru comprendre que mon père n'avait pas gardé de bons souvenirs de l'ancien régime... Il a défendu qu'on lui parlât de tout ce qui se rapporte au passé...

--Même de la belle action à laquelle nous avons dû la vie?

--Même et surtout de cela, continua le jeune homme. Ceux qui le connaissent,--ma mère aussi,--m'ont défendu de faire la moindre allusion à ce temps... Je n'ai jamais eu la douceur de lui dire que je l'admire... ajouta Philippe avec regret, tout ému de toucher cette corde sensible de son coeur.

Madame Bagrianof garda le silence un instant.

--Je comprends cela, dit-elle lentement. Mon mari a eu de très... très-grands torts envers votre père... plus grands que vous ne pouvez vous l'imaginer... Dieu pardonne cependant, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, mais les hommes ne pardonnent pas... Je vous remercie, jeune homme, de n'avoir pas épousé les rancunes de votre père, dit-elle avec une ombre de hauteur.

--Permettez, madame, balbutia Philippe troublé, je n'avais pas l'intention de vous offenser.

--Je vous comprends, mon ami, reprit madame Bagrianof revenant à son bon naturel: vous avez bien fait de me parler franchement. Je n'insisterai plus pour voir votre père franchir le seuil de cette maison; mais vous qui n'avez pas les mêmes motifs...

--Je me considérerai comme trop heureux si vous voulez bien ne pas me bannir, dit Philippe en français.

Madame Bagrianof fut si touchée de l'accent et de l'élégance avec lesquels il prononça cette phrase, qu'elle lui tendit la main avec un aimable sourire.

Philippe sortit, le coeur gros de n'avoir pas pu dire adieu à Catherine. Il la trouva assise à terre, le long du mur de la ruine.

Elle l'attendait, rêveuse, un peu triste et fâchée de ne trouver à sa tristesse d'autre cause que le départ de ce jeune homme, inconnu si peu de temps auparavant. Elle se leva à sa vue.

Il faisait tout à fait nuit, mais le ciel était clair et les étoiles brillaient. La jeune fille était enveloppée d'un petit châle qu'elle avait relevé sur sa tête, à la manière des servantes russes.

--Adieu, Catherine Ivanovna, lui dit-il en s'inclinant devant elle.

--Vous m'avez reconnue malgré l'obscurité? lui dit-elle tout heureuse.

--Certainement! Est-ce qu'il y a quelqu'un qui vous ressemble?

Catherine rougit, mais l'obscurité lui rendit l'assurance.

--J'étais partie parce que je pensait qu'il y avait quelque secret...

--Non, ce n'était pas un secret...; mais le temps passé n'était pas bon pour nous autres paysans: vous savez..., mon père a quelque rancune...

--Vous autres paysans!... répéta Catherine étonnée. Puis, réfléchissant un peu:--C'est vrai, ajouta-t-elle tristement.

--Quoi?

--Que vous n'êtes pas de race noble.

--Eh bien! Je n'en suis pas honteux, allez. Je suis fier de mon père.

--Vous avez raison! s'écria Catherine avec élan. Nous sommes pourtant de deux races ennemies... ajouta-t-elle avec un demi-sourire, en appuyant la main sur le soubassement de la ruine couronnée de fleurs sauvages.

--Il n'y a plus de races, Catherine Ivanovna; il n'y a plus que des hommes, des frères qui doivent s'aimer entre eux, dit le jeune homme d'une voix sérieuse et profonde. Adieu, à l'année prochaine!

--A l'année prochaine! répéta la jeune fille en baissant la tête.

Soudain elle dégagea sa main des plis de son châle et la tendit au jeune homme. Philippe la prit et la garda dans les siennes. Il avait envie de la porter à ses lèvres; il n'osa, et resta immobile, craignant de rompre le charme!

--Non, répéta-t-il, nous ne sommes pas de deux races ennemies; adieu, soyez heureuse!

Il laissa retomber la main de Catherine et prit le chemin de la maison.

--Tu n'as pas dit adieu A Philippe? dit madame Bagrianof en voyant rentrer Catherine.

--Si, grand'mère: je l'ai rencontré comme il sortait, répondit-elle. Je suis bien fatiguée, je vais me coucher.

--Va, ma petite, répondit l'aïeule.

Catherine embrassa sa grand'mère et se réfugia dans sa chambre. Elle renvoya sa servante et se jeta sur son lit. Les larmes qu'elle contenait depuis un moment coulèrent sans qu'elle sût pourquoi, et bientôt le sommeil réparateur lui apporta en songe la douce musique de la voix de l'absent.