XIX
A la ville, Philippe trouva son père qui ne paraissait pas pressé de retourner chez lui.
--Tu as vu les dames? demanda Savéli à son fils.
--Oui, mon père.
--Est ce qu'elles t'ont bien reçu?
--Sans doute; avec une amabilité sans égale! répondit chaleureusement le jeune homme.
--C'est bien. C'est ainsi que ce devait être, répliqua Savéli, pensant en lui-même au mérite et à la bonne éducation de son fils.
Celui-ci attribua ces paroles au sentiment de noble orgueil que le souvenir du service rendu devait, à son avis, inspirer au colporteur. Jamais Philippe n'avait été si près de révéler à son père l'admiration dont il était rempli: le moindre geste, le moindre regard de Savéli eût délié la langue de son fils. Ce geste ne se fit point. Le jeune homme garda le silence, et Savéli, peu après retourna au village.
La vie, pour Philippe, avait perdu son charme. L'étude des mathématiques seule avait encore de l'attrait pour lui; en arrachant le jeune homme à ses rêveries, elle le retrempait dans ce courant des préoccupations impersonnelles sans lequel nul homme ne peut être fait de l'acier des batailles.
L'hiver s'avançait. A Noël, Philippe ne put y tenir. Poussé, se disait-il, par le désir de revoir son père, qu'il avait à peine entrevu cette année, mû en réalité par une impulsion inconsciente, il partit pour le village.
Aussitôt après qu'il eut rempli son devoir filial, il sortit pour aller voir le père Vladimir.
--Et les dames, tu n'iras pas leur faire de visite dit Savéli.
--Si fait, avec votre permission, répliqua le jeune homme en rougissant.
--Vas-y. Il est bon qu'elles voient que tu sais vivre tout comme un seigneur.
Heureux de la permission, Philippe courut sur-le-champ à la maisonnette. En entrant, il ne trouva personne pour l'annoncer; hésitant, il mit la main sur le bouton de la porte... un pas léger s'approcha, et la porte s'ouvrit tout à coup. Un faible cri retentit, puis l'ombre de Catherine effarouchée se retira et lui laissa voir la chambre pleine de verdure, avec ses murs de poutres équarries, ses rideaux blancs soigneusement relevés, le fauteuil de l'aïeule près de la fenêtre, telle enfin qu'il l'avait quittée. Il entra.
--C'est vous, Philippe Savélitch, dit la voix de Catherine, plus douce, plus moelleuse qu'il ne l'avait encore entendue; vous m'avez fait peur. Entrez! Nous parlions de vous tout à l'heure.
Le jeune homme entra, fit ses compliments à madame Bagrianof, et se retourna pour mieux voir la jeune fille: elle avait disparu. Cinq minutes, qui lui semblèrent un siècle, s'écoulèrent, puis elle reparut, un noeud bleu dans ses cheveux d'or, une ceinture bleue sur sa robe gris clair. Elle s'était parée pour l'hôte inattendu.
En la revoyant, Philippe se sentit soudain porté comme sur un nuage: les aspérités de la vie disparurent à ses yeux, il ne vit plus que cette pièce harmonieuse à l'oeil, pleine de souvenirs paisibles et doux, où la figure de Catherine, claire et reposée, semblait attirer à elle toute la lumière éparse dans l'appartement. Il se sentit tout à coup joyeux et plein de confiance; sa gaieté gagna l'aïeule elle-même. Catherine se mit à rire comme un oiseau chante, parce qu'elle avait le coeur content, et la maisonnette fut pleine un moment du joyeux babil d'une matinée de printemps.
--Combien de temps restez-vous? dit madame Bagrianof.
Catherine, anxieuse, cessa de sourire et pencha légèrement la tête en avant pour mieux entendre la réponse.
--Huit jours seulement, répondit Philippe.
--Huit jours! répéta Catherine, c'est bien peu... Et vous viendrez nous faire la lecture comme autrefois?
--Certainement! s'écria le Jeune homme; puis, songeant à son père, il ajouta plus timidement: Je lâcherai.
--Il faut venir! insista Catherine. Grand'mère dit que je lis déjà mieux, mais je suis encore bien loin d'être aussi habile que vous!
Le soir même Savéli, suivant son habitude, se retira de bonne heure pour dormir, et Philippe courut à la maisonnette.
Le grand poêle de faïence remplissait la chambre d'une température de printemps; Catherine allait et venait, s'occupant du thé; rien n'était changé, Philippe sentit qu'il aimait cette maison de toute son âme.
--Je lirai la première, dit Catherine en se posant sur une chaise auprès du jeune homme comme une fauvette arrêtée un instant sur une branche. Vous me direz si j'ai fait des progrès, et puis vous lirez à votre tour.
Elle commença. Philippe resta stupéfait: elle s'était approprié sa manière de lire jusque dans les moindres détails. Il écoutait, se demandant comment elle avait pu l'imiter ainsi, et n'osant se demander pourquoi.
--Est-ce bien? demanda Catherine, posant le livre à la fin du chapitre, et regardant Philippe de son honnête regard d'écolière.
Tout à coup ses veux se troublèrent, ses paupières battirent.. La leçon était finie, l'enfant avait fait place ù la jeune fille.
--C'est très-bien, répondit le jeune homme sans savoir ce qu'il disait: vous lisez comme moi...
Madame Bagrianof se mit à rire à cette naïveté, et les jeunes gens l'imitèrent.
Les huit jours passèrent comme un rêve heureux. Philippe vit arriver te moment du départ sans avoir rencontré Catherine seule un instant, et partit le coeur gros.